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René Chiche: « Le pass sanitaire est une passoire et une sorte de permis officiel de contaminer ! »

René Chiche, professeur de philosophie, auteur du livre « La désinstruction nationale » a accordé un très long entretien à Putsch. Il évoque le pass sanitaire, la démocratie, Emmanuel Macron, l’état de droit, la désinformation de certains grands médias ainsi que l’éducation nationale sous Jean-Michel Blanquer dans une analyse au vitriol qui permet de mieux appréhender la situation dans laquelle la France se retrouve aujourd’hui, et surtout avec un point de vue très discordant. Un entretien passionnant.

propos recueillis par

Quel regard portez-vous sur ce Pass sanitaire et la façon dont il est imposé aux Français ?
Plus de trois semaines après son allocution le 12 juillet dernier, je suis encore sidéré qu’un président de la République se soit permis de dire droit dans les yeux aux Français que désormais, le poids des restrictions pèserait sur une partie d’entre eux. Cette déclaration est extrêmement grave dans la bouche d’un homme dont le premier devoir est d’assurer l’unité de la nation et d’œuvrer à la paix civile. Car, indépendamment de tout ce que l’on peut dire pour justifier ce « laissez-passer sanitaire » (il faut appeler les choses par leur vrai nom !), la façon de le présenter ne va pas du tout, et la suite n’a fait que l’illustrer : on a clairement désigné à la vindicte une partie de la population. Pire : on a sciemment donné à une mesure censée être sanitaire une toute autre portée, suggérant que se faire vacciner était une forme de civisme et que les personnes non-vaccinées étaient de mauvais citoyens, des égoïstes, quand ce n’était pas tout simplement des ignares ou des égarés puisque, si j’en crois les dernières sorties d’Emmanuel Macron dans Paris-Match, il n’hésite plus à qualifier les opposants au laissez-passer vaccinal d’ennemis de la démocratie ou de débiles mentaux « en perte de sens » (sic) !

 

« Je suis encore sidéré qu’un président de la République se soit permis de dire droit dans les yeux aux Français que désormais, le poids des restrictions pèserait sur une partie d’entre eux »

 

On dit parfois que la forme, c’est le fond qui remonte à la surface : nous voilà prévenus donc, mais parlons du fond un peu. On prétend que le laissez-passer sanitaire est destiné à réduire la circulation d’un virus ou de ses variantes et qu’il est également destiné à réduire la pression sur un hôpital dont les services de réanimation sont exsangues. Concernant le premier point, cela ne résiste pas trente secondes à l’examen par la simple raison. En effet, on permet l’accès à certains lieux et certains services à condition de montrer que l’on est vacciné ou que l’on n’est pas positif suite à un test PCR de moins de 48 heures*, ce qui revient à faire comme si être vacciné et être négatif était des choses équivalentes alors qu’il n’en est rien : on peut évidemment être positif alors même qu’on est vacciné, et ce d’autant plus avec un variant dont la charge virale est plus de mille fois supérieure, en phase initiale de contamination, à celle de la souche et du variant qui ont servi à mettre au point le vaccin !

En résumé, le passeport sanitaire est une passoire et une sorte de permis officiel de contaminer ! On me rétorquera que le vaccin rend moins contagieux : oui, c’est vrai statistiquement, mais le réel se moque de la statistique et dans les faits, comme on le voit d’ailleurs non seulement dans d’autres pays très vaccinés mais aussi en France dorénavant, le virus circule autant et surtout il se moque du taux de vaccination de la population car sa circulation dépend d’autres facteurs sur lesquels on n’a finalement que peu de prise, sauf à cloîtrer indéfiniment chez elle la population mondiale !

 

« Le pass sanitaire est une passoire et une sorte de permis officiel de contaminer ! »

 

Concernant le second point, c’est le vrai sujet : la crise sanitaire est en réalité une crise des systèmes de santé, et il est évident qu’une sous-capacité, par exemple dans les services de réanimation (car pour les gestionnaires à courte vue, un lit qui n’est pas occupé en permanence est de l’argent gaspillé), devient tout de suite une catastrophe en cas de pic épidémique, mais avec la grippe aussi bien que la covid. Et il y a autre chose : les personnes gravement malades n’arrivent pas à l’hôpital le lendemain de leur contamination, et l’on peut s’interroger sur l’efficacité de la prise en charge en phase initiale de la maladie ! Je pourrais développer longuement ce point mais l’on va me dire que je ne suis pas médecin et que je sors de mon champ de compétence, alors je vais simplement parler de mon propre médecin, qui veille à lui seul sur la santé d’une population de 3000 âmes environ, et qui a soigné jusqu’à complète guérison plus de cent cas de covid, les trois seuls décès dans sa patientèle ayant de très lourdes comorbidités et une espérance de vie très réduite avant même la contamination. Il me semble évident que si l’on ne surveille pas attentivement la maladie dans sa phase initiale, on augmente le nombre de chance de voir survenir des cas graves. Or le discours officiel n’insiste que sur une chose : le fait que les personnes hospitalisées sont en majorité non vaccinées, suggérant par-là une relation de cause à effet totalement fictive car non seulement il y a aussi des vaccinés parmi les hospitalisés (ce qui interroge sérieusement quant à l’efficacité du vaccin, quand bien même il n’y en aurait que 10 ou 20 %), mais surtout la médecine, contrairement à la statistique, ne porte que sur l’individu, la première règle à laquelle s’astreint l’homme de l’art étant de connaître l’histoire du patient afin de ne pas lui nuire. Je crois qu’on touche ici au cœur de la « crise » actuelle, où je vois d’abord une tentative pour l’administration de se mêler de médecine et, concrètement, d’en entraver la pratique, exactement comme elle le fait en matière d’éducation.

 

Comment avez-vous réagi à ces déclarations de Jean-Michel Blanquer sur la « mise à l’isolement » des élèves cas contacts/positifs non vaccinés ? Est-on en train de toucher à un fondement de l’éducation nationale ?
Le 21 juillet dernier sur un journal télévisé d’une grande chaîne, le Premier ministre avait assuré qu’il n’y aurait pas de « pass sanitaire dans les établissements scolaires» à la rentrée 2021 en affirmant notamment que « toute [sa] stratégie depuis le début de la crise a consisté à veiller à ce que les enfants soient le plus possible scolarisés. On ne va pas leur dire maintenant : « si vous n’êtes pas vaccinés, on va vous priver d’école ». Il aura fallu moins d’une semaine à Jean-Michel Blanquer pour le contredire, mais on sait désormais que lorsqu’un membre de ce gouvernement ou de cette majorité annonce qu’il va faire beau demain, il faut se munir de son parapluie. Oui, Jean-Michel Blanquer instaure un « passeport sanitaire » qui ne dit pas son nom dans les écoles, et ce sans aucun fondement légal puisque la loi instaurant ledit passeport ne mentionne pas les établissements scolaires.

 

« On sait désormais que lorsqu’un membre de ce gouvernement ou de cette majorité annonce qu’il va faire beau demain, il faut se munir de son parapluie »

 

En fait, le ministre s’appuie sur un arrêté de 1989 qui prévoit déjà l’éviction d’élèves dans le cas de certaines maladies contagieuses et très dangereuses par ailleurs. Au moment où nous parlons, cet arrêté n’a pas été modifié et n’évoque évidemment pas la covid, donc le ministre agit dans l’illégalité, c’est-à-dire sans base légale ni même réglementaire. Quant à l’efficacité de cette mesure, je pense qu’il n’y croit pas lui-même puisqu’au moment de l’annoncer sur France Info, il a commis un lapsus très éloquent en affirmant, je cite, que « quand vous êtes vacciné, vous ne risquez pas de contaminer les autres, alors que si vous êtes vacciné, vous faites courir ce risque (sic) » ! Mais, je ne vais pas y revenir, sa prémisse est fausse et toutes les études aussi bien que les observations montrent le contraire s’agissant de la contagiosité des personnes vaccinées. Le ministre s’apprête donc à exclure des établissements scolaires des élèves qui ne seraient même pas « positifs » mais seulement « cas contacts » tout en laissant dans les classes des élèves éventuellement positifs mais vaccinés. D’un point de vue sanitaire, cela n’a aucun sens. Du point de vue des valeurs, cela est aussi grave, aussi scandaleux, aussi odieux que de soumettre l’accès à l’hôpital aux personnes vaccinées et le refuser aux autres. L’instruction est un devoir de l’État envers les citoyens, c’est une fonction régalienne dans le régime républicain qui repose sur l’intelligence supposée du plus grand nombre. Avec une telle mesure, on assiste dans le domaine de l’éducation à ce qu’on voit par ailleurs : sous prétexte d’une crise sanitaire dont j’ai déjà dit qu’elle était surtout une crise hospitalière, on tourne le dos à des principes fondamentaux comme si les circonstances suffisaient à le justifier. Cela permet surtout de constater que ceux qui invoquent à longueur de journée et d’année les « valeurs de la République » ne savent pas ce qu’est un principe et n’en ont aucun. Pendant la seconde guerre mondiale, des Français ont sacrifié leur vie parce qu’ils avaient des principes, et désormais, on sacrifie des principes pour sauver des vies. C’est une inversion terrible et qui donne à penser.

 

« Au moment où nous parlons, cet arrêté n’a pas été modifié et n’évoque évidemment pas la covid, donc le ministre agit dans l’illégalité, c’est-à-dire sans base légale ni même réglementaire »

 

Jean-Michel Blanquer semble empiler les approximations notamment sur le processus de contamination et le vaccin ou encore sur la proportion d’enseignants aujourd’hui vaccinés. Pourquoi selon vous ?
J’ai cru en Jean-Michel Blanquer lors de son arrivée rue de Grenelle, mais très rapidement, je l’ai vu à l’œuvre et ai cessé de le prendre au sérieux. Il est capable de dire tout et son contraire, et d’aligner d’énormes mensonges avec la candeur d’un enfant de chœur, que ce soit à propos de la vaccination, de la contamination ou de tous les autres sujets (je suis bien placé pour le dire en tant que professeur mais aussi membre du Conseil supérieur de l’éducation où je représente comme vice-président du syndicat Action & Démocratie la CFE-CGC). Concernant la proportion d’enseignants vaccinés, ce ne sont pas seulement des approximations, il évoque des « enquêtes » dont il prétend qu’il ne peut rien dire ! Et je crois, le connaissant un peu désormais, qu’il a commis une bourde et s’est rattrapé juste à temps en faisant cette annonce. Il n’y a qu’une seule manière pour le ministre de l’éducation de connaître le statut vaccinal des enseignants, elle consiste à s’en enquérir auprès de la MGEN, cette mutuelle toute-puissante qui gère aussi la sécurité sociale du personnel de l’éducation. Je soupçonne donc Jean-Michel Blanquer d’avoir eu connaissance de données fournies par la MGEN à l’insu de ses adhérents. Or on est là dans la violation la plus complète du secret médical, et s’il s’avère que la MGEN a fourni des informations à l’employeur sur l’état de santé des personnels, c’est très grave !

 

« Je soupçonne donc Jean-Michel Blanquer d’avoir eu connaissance de données fournies par la MGEN à l’insu de ses adhérents. Or on est là dans la violation la plus complète du secret médical, et s’il s’avère que la MGEN a fourni des informations à l’employeur sur l’état de santé des personnels, c’est très grave ! »

 

Vous voyez donc que ce n’est pas simplement une approximation. Mais il en fait par ailleurs, et vous me demandez pourquoi : je pense que lui comme l’ensemble du gouvernement s’est enferré dans le mensonge et il est fréquent de mentir ensuite pour dissimuler un premier mensonge, et ainsi de suite. En général, j’ai horreur des procès d’intentions dont je considère qu’ils sont vains et n’expliquent rien, mais dans le cas présent, des choix imbéciles ont été fait entre février et mars 2020 dont nous continuons à payer le prix car prendre d’autres décisions, des décisions sensées et plus adaptées à la réalité, ce serait pour eux une manière de se désavouer qui leur est insupportable. Il ne faut pas oublier que nous avons à faire à des gens qui prétendent gouverner au nom de la science ! Cette prétention est évidemment grotesque quand on sait que la science, c’est le doute, la précaution contre soi-même érigée en méthode, la prudence, alors qu’on fait présentement de la science l’usage inverse, l’argument d’autorité qui interdit toute critique et renvoie les doutes légitimes à l’obscurantisme, pour ne pas dire au « complotisme » !

 

« Jean-Michel Blanquer est capable de dire tout et son contraire, et d’aligner d’énormes mensonges avec la candeur d’un enfant de chœur, que ce soit à propos de la vaccination, de la contamination ou de tous les autres sujets »

 

Est-on arrivé aux limites de l’Etat de droit avec une décrédibilisation de plus en plus grande chez de nombreux Français pour les parlementaires et le Conseil d’Etat ?
Il y a deux choses très différentes dans cette question. Il est évident que la parole des politiques est l’objet d’un discrédit profond chez les Français, dont la majorité se désintéresse désormais de la politique comme on le voit par l’augmentation constante de l’abstention qui a pris des proportions si faramineuses qu’on se demande jusqu’où cela peut tenir : si des élus se croient légitimes quand ils obtiennent un mandat avec 10% du corps électoral, je ne vois pas ce qui les empêche de se dire légitimes avec moins encore ! Mais là, il s’agit de la limite de la démocratie, non de l’État de droit.

 

« Si des élus se croient légitimes quand ils obtiennent un mandat avec 10% du corps électoral, je ne vois pas ce qui les empêche de se dire légitimes avec moins encore! »

 

La démocratie est, originellement et étymologiquement, le régime dans lequel les adultes ou la plupart d’entre eux se gouvernent eux-mêmes, le régime où les adultes ou la plupart d’entre eux sont donc conduits par la raison, en un mot le régime politique rationnel par excellence. Rousseau n’y consacre qu’un chapitre dans le Contrat social, et les derniers mots de ce chapitre, qui sont aussi de fait ses derniers mots sur la démocratie, sont les suivants : si les Dieux se gouvernaient, ils se gouverneraient de manière démocratique, un régime aussi parfait ne convient pas à des hommes. Ceci signifie que notre démocratie est loin d’être une démocratie idéale, une démocratie authentique au sens de la démocratie originelle, mais il est clair que, la désinstruction nationale aidant, notre époque est celle d’une crise de la démocratie. Enfin non, le mot « crise » étant un mot bon à tout faire, je préfère parler plus exactement d’un effacement de la démocratie, dont certains éléments formels demeurent et permettent de maintenir l’illusion que nous sommes en démocratie alors que ce qui décrit plus exactement notre régime actuel, c’est la notion de despotisme technocratique.

L’actuel président de la République a bénéficié d’un concours de circonstances mais n’est pas un homme politique, c’est un « techno » comme il y en a tant dans les cabinets ministériels et les administrations centrales, « fruit de la décomposition des partis politiques » comme il l’a dit lui-même avec justesse sans s’aviser cependant que le fruit d’une décomposition est littéralement une pourriture…
L’autre aspect de votre question concerne l’État de droit, et là, je ne parlerais pas de discrédit mais, plus gravement, d’une liquidation en douceur. Je précise que le contraire de l’État de droit, c’est l’état de nature, c’est-à-dire le pur jeu des forces. Et en effet, on est en droit, c’est le cas de le dire, de s’inquiéter quand on lit certains avis ou certaines décisions des juges du Conseil d’État qui se permettent d’écarter des objections sérieuses à l’aide de sophismes grossiers et qui me font dire de cette instance qu’elle réalise la proposition de Pascal selon laquelle, n’ayant pas pu faire en sorte que la justice soit forte, on a fait en sorte que la force soit juste.

Le Conseil d’État n’est qu’une annexe de l’exécutif, quand il n’en est pas tout simplement l’antichambre : dans le domaine qui est le mien, j’observe par exemple que le directeur des affaires juridiques du ministère de l’éducation est un ancien maître des requêtes au Conseil d’État et que, lorsque j’ai été amené à contester avec mon syndicat des décrets ou arrêtés ministériels, je me suis trouvé face à un juge qui n’était pas impartial, plus attentif aux conséquences politiques des décisions qu’il prenait qu’à leur rigueur logique et leur valeur juridique. Et je ne dirais rien ici du Législateur mais tout de même, quand des lois aussi importantes que celle dont nous parlions sont votées par deux cent députés sur une assemblée qui en compte près de six cent, quand on écoute le niveau des débats, quand les sénateurs se plaignent d’avoir examiné un texte avec le pistolet sur la tempe alors qu’ils avaient tout loisir de refuser de le faire dans de telles conditions, il y a matière à penser que nos institutions politiques sont mal servies par ceux qui en ont la charge. Je ne suis cependant pas convaincu par ceux qui veulent en changer car, comme je viens de le suggérer, ce ne sont pas tant les institutions que ceux qui les servent ou plutôt qui s’en servent qui sont en cause, et la vraie solution du problème politique n’est pas politique, c’est l’éducation. Du reste, si en effet il y a de quoi s’inquiéter pour l’État de droit depuis l’instauration stupéfiante d’un état d’urgence indéfiniment prorogé, c’est parce que l’exception tend partout à devenir la règle (il suffit de songer par exemple à la façon dont le ministère de l’éducation a profité de la « crise sanitaire » et des « conditions exceptionnelles » pour achever de détruire le baccalauréat en donnant au contrôle continu, porte ouverte à tous les abus, un poids exorbitant ; mais on peut faire la même observation avec le « passeport sanitaire » qui laissera des traces profondes et irréversibles notamment grâce à la collecte des données médicales par une administration qui n’a plus aucune limite). Or cela n’est pas si étonnant car la condition d’un État de droit, c’est une opinion publique éclairée. Quand vous voyez que la majorité des Français se rue dans les centres de vaccination pour pouvoir aller au cinéma ou au zoo et que les tribunes les plus instruites, rédigées par des juristes s’exprimant dans une langue très claires, ne sont pas lues par la plupart, il y a de quoi craindre pour la pérennité de l’État de droit. Et je ne parle même pas de l’industrie de la désinformation, qui aggrave encore les méfaits causés par la désinstruction…

 

« Quand vous voyez que la majorité des Français se rue dans les centres de vaccination pour pouvoir aller au cinéma ou au zoo et que les tribunes les plus instruites, rédigées par des juristes s’exprimant dans une langue très claires, ne sont pas lues par la plupart, il y a de quoi craindre pour la pérennité de l’État de droit. Et je ne parle même pas de l’industrie de la désinformation, qui aggrave encore les méfaits causés par la désinstruction… »

 

Enfin, comment jugez-vous le traitement de certains grands médias sur les fortes mobilisations de Français qui s’opposent au Pass sanitaire depuis le 14 juillet dernier ?
Eh bien parlons donc de l’industrie de la désinformation. J’avoue que le spectacle offert chaque jour par les chaînes de bavardage en continu est impressionnant et, à part ceux qui s’y pressent ou ne vivent que de ça, je suis persuadé que personne ne les prend au sérieux, ou alors il faudrait prendre au sérieux les conversations des tontons et tatas autour du gigot du dimanche.

Mais ce spectacle présente un intérêt tout de même pour qui veut s’instruire, car on y observe un usage de la langue qui permet de comprendre bien des choses. J’en parle abondamment dans le petit livre sur la désinstruction que j’ai écrit voici deux ans, et il me sera difficile de résumer cela en deux lignes, mais pour dire l’essentiel, les mots ne sont plus utilisés comme des signes mais comme des signaux destinés à faire réagir au lieu de faire réfléchir. Les ficelles de la désinformation sont à la fois grossières, pour qui n’en est pas dupe, et subtiles. Par exemple, puisque vous faites allusion aux manifestations contre le passeport sanitaire, je suis tombé par hasard sur un journal télévisé où la speakerine (car à ce niveau, je ne peux pas l’appeler journaliste même si elle a probablement une carte de presse) évoquait les « antivax » et enchaînait en parlant de ce que « les Français » en pensaient : du coup, je me suis demandé quelle était la nationalité des « antivax ». On fait avec ce mot absolument ridicule ce qu’on a fait avec « les gilets jaunes » : en désignant de la sorte des Français qui ne sont pas d’accord avec les politiques conduites par le gouvernement, on les met insidieusement au ban de la communauté nationale, on en fait une espèce singulière, et l’on suggère ainsi à son auditoire les pires choses à leur sujet, mais mine de rien, comme on dit ! Il en va de même pour tous les sujets : quand on martèle le soir des élections les résultats en simples pourcentages des voix exprimées, on donne une fausse information, mais mine de rien ! Quand on balance aux oreilles des Français des sondages réalisés sur un échantillon de 1200 personnes en disant « les Français pensent que… » au lieu de dire « 60% des 1200 personnes interrogées pensent que… », on désinforme mais mine de rien. Si je devais faire un cours sur la manipulation à l’ère de la démocratie moderne, j’aurais l’embarras du choix pour l’illustrer. Pas un seul média n’y échappe, comme si les écoles de journalisme formataient les jeunes gens de la même manière, toutes choses égales par ailleurs, que l’école nationale d’administration formate les futurs gouvernants. Mais, comme je l’ai dit précédemment, ceci est très grave dans la mesure où l’existence d’une opinion publique instruite est une des conditions de possibilité d’un régime républicain, et le niveau des médias en dit long à ce sujet. Je parle bien du niveau, et pas seulement du fait qu’ils désinforment plus souvent qu’ils n’informent, au point qu’il m’était arrivé de dire, quand le documentaire Hold-up a fait jaser et que l’on a crié au « complotisme », que même si je le trouvais plutôt médiocre, il m’apparaissait beaucoup moins nuisible à la santé mentale des Français que le journal télévisé de TF1 !

 

« Je parle bien du niveau, et pas seulement du fait qu’ils désinforment plus souvent qu’ils n’informent, au point qu’il m’était arrivé de dire, quand le documentaire Hold-up a fait jaser et que l’on a crié au « complotisme », que même si je le trouvais plutôt médiocre, il m’apparaissait beaucoup moins nuisible à la santé mentale des Français que le journal télévisé de TF1 ! »

 

Nous avons des médias tétanisés et qui n’osent plus critiquer le pouvoir, ce qui condamne des gens qui ont des choses à dire, et même parfois (ce qui est tout de même un comble !) des scientifiques de grande valeur, à ne pouvoir s’exprimer que dans des médias alternatifs et bien entendu réputés « complotistes » ou au service de puissances étrangères (l’accusation de « complotisme » étant souvent lancée par des gens qui en réalité s’y connaissent bien en la matière !). Je pense que tout ceci n’aurait aucune importance s’il existait un lieu préservé des influences néfastes auxquelles le reste de la société est soumis, un lieu où l’on apprenne vraiment à lire au contact de grands livres, où l’on forme l’esprit sans le formater, bref un lieu où l’instruction du peuple peut le vacciner définitivement contre toutes les formes de bêtise et de méchanceté dont la désinformation n’est qu’un avatar grotesque. Hélas, l’état présent de l’école ne permet pas de se rassurer à cet égard, et c’est pourquoi je pense qu’il n’y a rien de plus urgent que de la reconstruire. Il n’est pas étonnant que cette question soit absente de tous les discours politiques, et cela suffit d’ailleurs à en apprécier la valeur.

 

La désinstruction nationale, René Chiche, les éditions Ovadia

( crédit photo René Chiche)

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