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Hélène Bouillon & Zeev Gourarier: « Les dîners d’État s’inscrivent dans ce que l’on appelle la «gastrodiplomatie », la construction des relations internationales par la cuisine »

Comment se conjuguent la table et le pouvoir depuis l’Antiquité ? Représentation sociale, art de recevoir, luxe et puissance, portée diplomatique ? Les réponses se trouvent dans cette passionnante exposition au Louvre Lens. Pour mieux comprendre ce qui se joue autour de ces tables de pouvoir, Zeev Gourarier, conservateur général du patrimoine, commissaire général de l’exposition Les Tables du pouvoir, et Hélène Bouillon, conservatrice du patrimoine, cheffe du service des expositions et des éditions du Louvre-Lens et commissaire associée de l’exposition ont répondu aux questions de Putsch.

propos recueillis par

Comment sont définis les arts de la table dans cette exposition ?
Du banquet royal de Mésopotamie aux dîners de l’Élysée, l’organisation des repas exprime la façon dont une société se conçoit et se représente. L’exposition embrasse de manière large les arts de la table, des objets qui la composent aux codes et pratiques institués à chaque époque.
Des cérémonies antiques données en l’honneur de divinités jusqu’au festin médiéval, Grand Couvert, Souper fin et dîner d’État actuel, les manières de tables ont évolué au gré de changements politiques, religieux et culturels. L’exposition entend rendre sensible cette constante oscillation entre acte de partage et démonstration de pouvoir qui caractérise l’organisation du repas, depuis 5000 ans. Elle met en lumière ce que nos comportements actuels autour de la table de réception doivent à cet héritage.

 

« Du banquet royal de Mésopotamie aux dîners de l’Élysée, l’organisation des repas exprime la façon dont une société se conçoit et se représente »

 

En quoi la table a-t-elle mis en scène le pouvoir ?
De l’aube des civilisations à nos jours, le souverain à sa table fut une source d’inspiration. Le repas a en effet été l’occasion d’inventer un langage artistique et culturel visant à mettre en représentation un système politique, un dieu ou un individu. L’évolution des arts de la table au fil des siècles reflète l’ambiguïté liée à tout grand repas collectif, qui recherche l’équilibre entre le protocole tenant compte du rang de chaque convive, et le partage convivial des plaisirs de la table.
Au 4ème millénaire avant Jésus-Christ, dès la création des premiers royaumes, des codes se mettent en place. Les repas de prestige, où l’on déguste des mets d’exception dans des vaisselles de luxe, en or ou en argent, visent à rendre hommage aux divinités et de les nourrir grâce aux offrandes. Au Moyen Âge, le spectacle prend place dans la salle et sur la table.

 

Les Cinq sens, Le Goût D’après Abraham BOSSE Après 1635 Huile sur toile – Musée des Beaux-arts – Tours © RMN-Grand Palais / image RMN-GP

 

Le pouvoir du souverain est souligné par sa place au bout de la table, ainsi que la magnificence des pièces d’orfèvrerie disposées sur les marches d’un dressoir ou devant lui, grâce aux nefs, surtouts et autres objets d’apparat. Le cérémonial fastueux du Grand Couvert, qui prend sa forme définitive sous le règne de Louis XIV, affirme quotidiennement le pouvoir du monarque auprès de sa Cour. Le développement des Soupers fins et la création de la Manufacture de Sèvres ouvrent au 18ème siècle un nouveau chapitre de l’histoire des repas de pouvoir, où le raffinement et l’excellence de l’artisanat d’art participent au rayonnement d’un art de vivre à la française, encore en jeu aujourd’hui.

 

« Le repas a en effet été l’occasion d’inventer un langage artistique et culturel visant à mettre en représentation un système politique, un dieu ou un individu »

 

Comment s’est faite la sélection de ces 400 objets pour retranscrire cet héritage et son évolution?
L’exposition mêle objets archéologiques, peintures, sculptures, vaisselle, pièces d’orfèvrerie et objets d’art prestigieux, pour guider le visiteur dans cette histoire passionnante. Nous avons fait le choix de la décliner en cinq chapitres chronologiques, afin de comprendre la façon dont se sont construites les manières de tables au fil du temps.
L’exposition commence par la pratique du « lavement des mains » qui témoigne de la dimension rituelle de ce moment de purification. Des objets majestueux transportent ensuite le visiteur à la table des rois, des dieux et des citoyens. Nous avons opté pour une scénographie immersive qui invite le visiteur à rejoindre plusieurs tables dressées : du banquet couché du citoyen grec à la table du roi d’Angleterre George III, avec l’un des plus prestigieux ensembles de vaisselle d’argent au monde ; à celle du Cardinal Fesch, oncle de Napoléon Bonaparte qui reçoit de l’empereur un service exceptionnel à décor de camées. Le visiteur suit un parcours jalonné de somptueuses créations telles que des bézoards, aiguières, languiers jusqu’aux services du palais de l’Élysée. On y trouve des assiettes en porcelaine tendre de la Manufacture de Sèvres, des couverts des Maisons Christofle et Puiforcat, ainsi que de la verrerie des cristalleries Baccarat et Saint-Louis.

 

(Assiette : Capraire – Service marli beau bleu Porcelaine dure 1809 Manufacture de Sèvres © Château de Fontainebleau, Dist. RMN-Grand Palais / Raphaël Chipault)

 

Quel est le lien avec « nos comportements actuels » et l’héritage de ces repas de prestige ?
L’exposition met en lumière ce que nos comportements doivent à cet héritage des arts de la table. Qu’ils soient rois, empereurs, premiers citoyens ou présidents, ceux qui sont au pouvoir sont à ce point représentés voire contemplés depuis l’aube des civilisations qu’ils constituent le modèle même de nos manières de table. Savez-vous par exemple que vous mangez aujourd’hui selon le « service à la russe» ?
Au 19ème siècle, alors que se façonnent des manières plus intimes de prendre le repas, dans une nouvelle pièce, la salle à manger, un changement notable intervient. Le « service à la française », qui naît à la cour de Louis XIV et propose une quinzaine de plats par service amenés simultanément sur la table, laisse peu à peu place au service à la russe, où tous les convives dégustent les mêmes mets, uniques pour tous, dans l’ordre que l’on connaît aujourd’hui. C’est de cette nouvelle organisation que découle la multiplication des couverts autour de l’assiette.

 

« Qu’ils soient rois, empereurs, premiers citoyens ou présidents, ceux qui sont au pouvoir sont à ce point représentés voire contemplés depuis l’aube des civilisations qu’ils constituent le modèle même de nos manières de table »

 

Si l’on prend l’exemple du mariage, nombre de nos pratiques reprennent des modèles hérités de l’organisation du banquet féodal. Le dais nuptial reproduit le dais princier qui marque la place d’honneur du souverain au Moyen Âge. Les chemins de table décoratifs reprennent le modèle des surtouts qui ornent les tables de cette époque. La pièce montée qui conclue fréquemment le repas des mariés rappelle les pyramides impressionnantes de fruits et mets sucrés qui constituent l’apothéose des repas du roi Soleil, et sont une ultime démonstration du faste de la table.

(Voyages du Roi au château de Choisy avec Les Logements de la Cour et les Menus de la Table de sa Majesté BRAIN DE SAINTE-MARIE 1752
Musée National des Châteaux de Versailles et de Trianon – Versailles © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / image RMN-GP)

 

De nos jours, les tables du pouvoir ont-elles toujours le même prestige et le même rôle dans nos sociétés ?
Les repas officiels de la Présidence française sont aujourd’hui encore des étapes essentielles de la visite d’un chef d’État ou d’un monarque étranger. L’usage de vaisselle prestigieuse, le dressage et le protocole rigoureux participent au rayonnement d’un savoir-faire d’excellence à la française. Les plus grandes maisons françaises – la Manufacture de Sèvres, la Maison Christofle, la cristallerie Baccarat – font ainsi partie des fournisseurs de vaisselles en porcelaine, de couverts en argent et de verrerie en cristal de la Présidence française.
Les dîners d’État s’inscrivent dans ce que l’on appelle la « gastrodiplomatie », la construction des relations internationales par la cuisine. L’évolution des menus et de l’ordonnancement des mets reflète par ailleurs les évolutions de la vie politique. Elle est marquée par une baisse significative du nombre de plats depuis le début du 20e siècle.

 

Surtout du Prince de Condé Alexandre ROËTTIERS DE MONTALEAU 1736 Argent H. 62 cm ; L. 95 cm ; P. 64 cm
Paris, musée du Louvre, département des Objets d’art © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Fuzeau

 

Pour finir, et plus largement, avec cette crise sanitaire, comment appréhende-t-on la préparation et l’ouverture au public d’une exposition comme celle-ci ?
Nous attendons avec impatience l’ouverture de cette grande exposition et terminons en ce moment même sa préparation, afin d’être prêt pour le 31 mars!
Tout est mis en œuvre pour accompagner le visiteur dans sa visite de manière sécurisée : jauges contrôlées, signalétique pédagogique, adaptation des dispositifs multimédia en alternative au tactile… Les formats de visites et ateliers à distance mis en place durant la période de fermeture viendront compléter l’ensemble des activités proposées sur place, afin de permettre au public de vivre l’exposition au musée, et de la prolonger chez lui également ! Nous avons hâte d’accueillir les visiteurs, dans des conditions sereines, qui laisseront pleinement place à l’évasion et à la découverte.

Les Tables du pouvoir
Une histoire des repas de prestige (31 mars – 26 juillet 2021) Exposition à découvrir au Louvre-Lens

Commissariat général :
Zeev Gourarier, conservateur général du patrimoine
Commissaires associés :
Michèle Bimbenet-Privat, conservateur général au département des Objets d’art du musée du Louvre Hélène Bouillon, conservatrice du patrimoine, cheffe du service des expositions et des éditions du musée du Louvre-Lens
Alexandre Estaquet-Legrand, conservateur-stagiaire, Institut National du Patrimoine
Christine Germain-Donnat, directrice du musée de la chasse et de la nature
Marie Lavandier, conservatrice générale du patrimoine, directrice du musée du Louvre-Lens

( Crédit photo Hélène Bouillon © JC Moschetti )

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