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Olivier Sourisse : « L’homosexualité est plus connue qu’auparavant donc les taux du pour et du contre ont gonflé jusqu’à se diluer en une nuance neutre »

Ecrire sur son passé, sur ses amours de jeunesse, c’est réinventer ! S’il y a une part d’auto biographie dans « Mes amours souterraines », ce roman d’initiation est le fruit d’une mémoire sensorielle, celle des vacances, celle d’un adolescent issu du monde ouvrier qui perd ses illusions et tombe amoureux de Siegeer, un garçon qui lui redonne confiance en lui et lui lance un défi : vivre leur amour au grand jour !

propos recueillis par

C’est aussi la chronique d’une époque, celle des années 80, d’une certaine liberté malgré le danger du Sida. Un roman d’une grande sincérité où l’auteur décrit avec beaucoup de justesse ce que ressent un jeune qui cherche à s’émanciper, à vivre ses désirs, entre rage, frustration, cafard, fierté et rébellion. Un roman sensible et prometteur, d’une écriture limpide, qui touche au cœur.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cette histoire ?

La sortie du tunnel ; une libération ; la nécessité de concrétiser un engagement. De dénoncer les limites imposées, dès notre enfance, à tout ce qui doit faire de nous un être libre. Mais davantage encore prolonger cet amour entre Léo et Siegeer. Même si je sais que l’écriture, ce territoire de l’intime, nous expose à des pertes de lucidité, à soudain entrer dans un brouillard. Peut-être aussi voulais-je rendre hommage à une époque, celle de mon enfance, plutôt devrais-je dire « notre » enfance, tant elle est proche d’un grand nombre d’entre nous. Une époque, avec ses promesses et ses mensonges, entre illusions et férocité du réel.

Quelle est la part d’autobiographie et de fiction ?

Ce que la mémoire considère comme une galerie de souvenirs aux murs tapissés d’images concrètes, de repères flous m’a bien sûr posé question. Qu’est-ce le passé ? Quelle valeur lui donner ? Serai-je à même de ne rien oublier ? Pire : et si j’étais mon propre traître ? Tant de questions jusqu’à ce que le temps ait fini d’œuvrer sur ma mémoire, ait filtré mes souvenirs. Jusqu’à ce que le vécu de mon enfance atterrisse au centre du Terrain Indéterminé, au temps de notre secret devenu présent par l’emploi du Je. Pour (re)vivre mon amour avec Siegeer. Ce qui vient à vous répondre, avec plus de précision : Oui ! parce que je devais être au plus près de la vérité, de ce présent d’amour, sans trahir ma liberté de ton et d’esprit, j’ai convoqué tous les personnages ayant existé, sous un autre nom. Certains appelleront cela de l’autofiction, moi, je préfère roman. À tel point je me demande si la vie n’est pas une comédie. Cela dit, une certitude demeure : le fait d’avoir gardé, durant ces décennies, cette double vie ne m’a jamais écarté de la voie véritable de mon « Moi et lui. De mon moi et eux ». Et c’est bien celle-ci que je livre dans Mes amours souterraines.

Parlez-nous de Léo, de sa famille, de son caractère, de ce qui a suscité en lui le désir d’aimer Siegeer.

Léo est un enfant solitaire. Très solitaire. Mais à une différence près, un enfant qui a peuplé sa solitude d’amis imaginaires. Certes, il y eut sa rencontre avec Cindy, lorsqu’ils eurent sept ans. Une amitié brève mais qui l’a marqué. Puis l’amour, à douze ans, avec Siegeer, qui davantage qu’un marqueur, l’a façonné sans l’éloigner de sa solitude. Mais attention, une solitude qui n’en fit pas un névrosé des relations. Léo était même plutôt un garçon jovial, jusqu’à ce que sa timidité le fasse retourner dans son monde. Ce monde qu’il retranscrivait, un temps, sur des nappes en papier. Des pays, des reliefs, des îlots de vies, des héros et des océans éphémères, les dimanches après-midi. Ce qui lui donnait l’air d’être là sans être là. Et peu importe si certains ont cru à de l’inattention, à une totale indifférence. Tout simplement, Léo partait en voyage, jusqu’à ce que ses dessins deviennent des mots d’amour, des attentions susurrées à ce garçon fragile, ce si merveilleux et si ténébreux Siegeer, qui lui répondait de la même façon.
Quant à sa famille. S’il n’a pas manqué d’amour, celui qui le scellait à ses parents, ses sœurs, ses frères était bien entendu biaisé. Les pires dangers, pour un enfant, pouvant provenir du cercle intime. Malgré cela, Léo ne fut pas non plus un enfant difficile. Il se savait aimé, mais voilà, disons différemment. Ce qui, pour faire face à l’adversité, ne l’empêcha pas de s’armer d’un esprit rebelle. Vivre dans un milieu ouvrier, avec des problématiques liées au manque d’argent, à la perte des illusions d’un père qui s’est toujours senti spolié d’un héritage, c’était clairement empêcher Léo d’engager un échange constructif sur la libération des mœurs, des mentalités, eu égard aussi à sa mère convaincue d’être la matriarche de la famille idéale. Par chance, Léo avait Siegeer pour le maintenir « vivant » hors de cette vie d’apparat, et sa sœur Anaïs, un an de plus, à qui, il est vrai, il dissimula longtemps ce qu’il vivait dans ce clair-obscur de l’amour, dans un souci de protection inversée.

Comment vit-il ses « amours souterraines » à une époque où l’homosexualité reste un tabou ?

Mal et bien. Avec la sensation de vivre une magnifique histoire, mise en danger par la haine de l’autre, de celui qui ne veut ni voir ni comprendre. Il faut bien se souvenir que le début des années 80 est une période très complexe. D’un côté, les socialistes, arrivés au pouvoir, nous permettent de vivre enfin pleinement notre amour, tandis que sur l’autre versant de l’adversité, le Sida réarmait nos ennemis. C’est que ces derniers venaient de trouver là une arme redoutable pour rebattre les cartes. En clair, l’amour gay n’était plus dans le focal de la tolérance, mais bel et bien dans celui des maladies honteuses, quitte à trouver charmant le châtiment divin défendu par une certaine église. Bref, à peine reconnu non coupables, on nous remettait des chaînes.

Le défi que lui lance Siegeer : mettre en jeu sa fidélité le perturbe beaucoup. Pressent-il ce qui l’attend ?

Oui et non. Oui, parce qu’il en a peur. Il craint ce qui peut en résulter. Non, parce qu’il est certain que leur amour peut tout vaincre ! Cela fait trois ans qu’ils le vivent à l’abri des autres, dans cette chaufferie, au fond d’un couloir jalonné de caves. Cela fait trois ans qu’ils se méritent, se prouvent mutuellement combien ils forment une entité charnelle et spirituelle. Et je dirais : « Oui aussi » parce que son corps, on ne le contrôle pas toujours. Qu’à force de se dire « sans limite » on finit par se perdre, par tomber dans les pièges du désir. C’est d’autant plus vrai qu’avoir quinze ans est une donnée importante. La sexualité fait souvent vaciller la raison. Entre ces deux-là, c’est même un combat qui peut s’avérer insoluble. Et je dirais « Non aussi », parce que Léo croit en Siegeer. Et enfin, « Mille fois oui ! Mille fois non ! », parce que les vacances ce n’est pas une époque raisonnable. Essentiellement pour deux adolescents, ayant fait la promesse de larguer les amarres, dès septembre. Comme on quitte tout pour se réinventer, ou mieux, vivre ce que l’on est au fond de soi. À l’image aussi de nos parents croyant aux bienfaits de ce sas de décompression sociale que sont les vacances. Hélas, sans se soucier de ces « Mais » en forme de rêves interdits.

L’amour est-il multiple ?

Multiple, oui, voire au-delà. C’est l’équation du hasard. À la fois dans le nombre, mais aussi du point de vue des sentiments. Faut pas croire que l’amour est une chose que l’on peut dompter. L’amour n’a ni passé ni futur, il se vit au présent. Parfois ça se passe bien, parfois il y a des ratés, mais s’il vous fait vibrer, c’est qu’il est encore là. Il n’y pas plus risqué qu’une promesse faite au nom de l’amour. C’est d’ailleurs de cela que Léo, Siegeer a fortiori, fut le plus inquiet. Ce défi est la définition même de l’amour multiple. Reste que, parfois, en y cédant, on se met en danger. Un danger mortel comme dans un jeu dépourvu de règles.

Quel message vouliez-vous faire passer ?

L’amour est mille fois plus fort que la magie. Il vous révèle à vous-même à travers l’autre. C’est ce que démontre le roman. Pour autant, dire qu’il veut faire passer un message je ne crois pas. Il a toujours détesté les donneurs de leçons. Qu’il soit un miroir de leur passé, en revanche, ça oui, j’aime cette idée que le livre en soit un, tout comme il pourrait être celui des lectrices et des lecteurs. Les vacances, l’amour, la famille sont des lieux communs. À la rigueur, peut-on dire que cette histoire est la preuve qu’il faut savoir aussi s’abandonner : refouler les normes ; la vie ne doit être que l’incarnation de soi-même à travers l’autre. L’autre qui peut être un autre Je.

Aujourd’hui, l’homosexualité est-elle mieux acceptée ou au contraire, encore peu reconnue, comme l’atteste le Refuge ?

Elle est plus connue qu’auparavant donc les taux du pour et du contre ont gonflé jusqu’à se diluer en une nuance neutre. On ne peut pas dire le contraire. Mais attention à l’artifice médiatique. Maintes fois, l’Histoire nous a démontré qu’elle était capable de se replier sur elle-même, voire de régresser. Le rose peut vite virer rouge sang. Aussi, pour ma part, hurler « Vigilance ! Vigilance ! » aurait plus de sens qu’un « On a gagné ! On a gagné ! ». Comme si, de nos jours, on ne foutait plus à la rue des milliers de gamins pour cause d’incompatibilité de mœurs. D’ailleurs, faire des enfants et les jeter à la rue, c’est l’un des crimes les plus pernicieux. Une monstruosité absolue. Bien sûr, on s’en émeut, mais s’émouvoir sans activisme, c’est autoriser un État à fabriquer des « orphelins ».

Que pensez-vous des lesbiennes nouvelle génération ?

Si leurs révoltes font pleurer les hommes, leur font prendre conscience que l’amour est une donnée égalitaire substantielle de la vie, je dis « Oui ! » Mais si c’est rêver un schisme du genre, pas certain que l’on ne revienne pas aux heures de l’inquisition.

Sinon, je revendique, bien sûr avec toutes les femmes — ô joie subtile de la provocation :
Yourcenar l’égale de Proust
Barbara celle de Léo Ferré
Angèle celle de Julien doré

Et l’amour, un génie (aux pieds d’argile) sans égal !

Mes amours souterraines, d’Olivier Sourisse.
310 pages.
Éditions Orizons
www.editionsorizons.fr

( Crédit Photo Olivier Sourisse / Pierre-Francois Lamiraud )

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