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Impact du Covid-19 en Iran : Arrêter les sanctions économiques pour sauver des vies !

par

Tribune d’Emmanuel Dupuy, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe

 

Il y a aura, bien évidemment, un avant et un après pandémie du Coronavirus, pour tous. Aucune région du monde n’est et ne sera ainsi épargnée. La crise aura des graves répercussions de nature diverse, qui viendront nous frapper par vagues successives et parfois simultanément. A la grave crise sanitaire, s’ajoutera une gravissime récession économique.

Cependant, le cas de l’Iran, est hélas, dramatiquement singulier, eu égard à l’impact aggravant que constituent les sanctions économiques imposées par les Etats-Unis, depuis mai 2018 et depuis, régulièrement renforcées. L’on peut d’ailleurs regretter que Washington n’ait pas entendu la bénédiction pascale urbi e orbi du pape François, qui exhortait les états à mettre fin aux sanctions partout où elles sont en vigueur en période de pandémie – vis-à-vis de l’Iran et de la Russie, notamment.

Alors que plus de la moitié de la population – 4 milliards d’habitants – qui affronte la pandémie en mode confiné, et que le virus Covid-19 touche désormais 184 pays, avec plus d’un million et demi de personnes infestées et lus de 100 000 morts, il convient de se rappeler que l’Iran, demeure, à ce jour, le pays d’Asie le plus touché, après la Chine.

Le 13 avril, ce sont ainsi plus de 4600 personnes qui sont décédées depuis les premiers cas apparus, dans la ville sainte du chiisme de Qom, le 19 février dernier. Le virus a ainsi frappé toutes les régions du pays, plus particulièrement les centres urbains du Nord et Nord-est du pays (Téhéran, Mashhad, Ispahan) tout en n’épargnant pas les camps de réfugiés afghans à la frontière avec l’Afghanistan, voisin.

La banque d’investissements américaine Goldman Sachs estime que la croissance mondiale devrait être affectée à hauteur de 1 à 2 points de réduction, amenant celle-ci en dessous du seuil de récession de l’économie mondiale, soit 2,5 %. Il en ira de même au niveau européen, avec une contraction du PIB réel de 1 % au premier trimestre 2020 et de 3 % au second trimestre 2020. Le Commissaire européen chargé du marché intérieur, Thierry Breton, va, quant à lui, jusqu’à prédire la contraction de 2 à 2,5% de point de croissance.

Le RIB des 19 États appartenant à l’Eurozone devrait ainsi chuter de 24 % (au cours du second semestre 2020), selon la Deutsche Bank. Le commerce mondial devrait reculer de 13%, voire de 32% cette année, selon le Directeur général de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), Roberto Azevêdo. L’organisation onusienne basée à Genève va plus loin, en indiquant que la baisse des exportations nord-américaine pourrait avoisiner les – 41% (-17% pour les scenarii le plus optimiste) en 2020, tandis qu’au niveau de l’UE, la fourchette pourrait se situer entre -33% et -13%.

La réponse de la Communauté internationale, pour tenter d’y répondre a été lente, quoique généreuse, sur le papier.

Le G20, a ainsi, décidé de consacrer 5000 milliards de dollars ; l’Union Européenne (UE), quant à elle, a pris plusieurs précieux journées avant de se décider, enfin, à consacrer quelque 500 milliards d’euros pour gérer la crise sanitaire en cours et économique, à venir ; le Fonds monétaire international (FMI), envisage de recourir aux 1000 milliards de dollars à travers la facilité de crédit rapide (FCR) et la mise en place d’un ambitieux « programme anti-covid-19 ».

Il ne manquait que des mesures plus spécifiques au profit des 84 millions d’Iraniens, durement impactés par la pandémie. Nul doute que la présidence saoudienne du G20 devrait émettre quelques caveats à l’encontre de la solidarité économique en direction de Téhéran.

La France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont bien tenté de « profiter » de la pandémie pour, enfin, mettre en action le dispositif INSTEX (Instrument in Support of Trade Exchanges), mécanisme de troc instauré en janvier 2019, entre l’Iran et les signataires européens du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA, signé à Vienne, le 14 juillet 2015, avec encore les Etats-Unis, la Russie, la Chine, les trois pays européens et l’UE, en tant que tel).

Néanmoins, la livraison de matériel médical vers l’Iran qui devrait être suivie d’un envoi de 20 millions d’euros d’aide humanitaire ne constitue qu’un tout petit pas, tant les besoins humanitaires sont immenses et les réticences américaines toujours aussi fortes.

Le principe de l’extraterritorialité du dollar est, bien évidemment, dans ce contexte de forte tension sanitaire et humanitaire, un facteur particulièrement aggravant.

Il va de soi que l’interdiction de commercer en dollar avec l’Iran, reste un moyen détourné d’empêcher la fourniture de produits sanitaires et pharmaceutiques à ce pays qui en manque tragiquement, comme est venu le dénoncer, très récemment, une pétition signée de plusieurs décideurs et responsables politiques, universitaires et économiques français.

Du reste, les Etats-Unis ne semblent guère vouloir lâcher du lest, vis-à-vis de l’Iran, alors que Téhéran réclame, toujours en vain, et pour la première fois, depuis 1968, un prêt au FMI de 5 milliards de dollars.

Nous étions, ainsi, nombreux, à travers cet appel, à rappeler que tous les pays qui veulent fournir ces produits à l’Iran doivent pouvoir le faire dès aujourd’hui, sans entraves décidées unilatéralement par Washington.

Il y a urgence, car, à la crise pandémique, s’est ajoutée une crise du prix du baril de pétrole, qui ne pourra que réduire à néant, la tentative jusqu’ici volontairement avortée de la part de Riyad, de relance de l’activité extractive iranienne, qui devait pourtant être initialement soutenue et aidée par plusieurs compagnies étrangères, dont Total.

Avec un baril qui est descendu jusqu’à 20 dollars et semble se « stabiliser » très bas, autour de 30 dollars – soit la plus forte baisse depuis 18 ans – l’attrition de la production iranienne ne pourra que peser sur la nécessaire relance économique post-covid-19. La production pétrolière iranienne n’a, certes pas attendu la crise pandémique pour être réduite de 96%, ne dépassant plus désormais les 900 000 barils/jours alors que l’Iran envisageait, au moment de la levée des sanctions en janvier 2016, de la porter d’ici 2021, à 3,8 voire 4,1 millions de barils/jours !

Néanmoins, la réduction de la production de 9,7 voire 12 millions de barils/jours (mbj) représentant 10% de l’offre mondial de brut, obtenue de haute lutte, au sein du groupe dit OPEP+ (regroupant les 13 principaux pays exportateurs de pétrole plus la Russie et le Mexique, le Canada, le Brésil…) à Vienne, ces derniers jours, après d’âpres négociations entre Riyad et Moscou, n’est guère une perspective ni réjouissante ni encourageante pour Téhéran, qui possède encore 10 % à 12% des réserves mondiales (157 milliards de barils).

De facto, le poids des sanctions américaines, singulièrement renforcées, en pleine pandémie, le 17 mars dernier, ne fait qu’aggraver la fragilité de longue date de l’économie iranienne. Celle-ci se caractérise par la valeur du Rial qui a été dévalué de 60% ; par le PIB réduit de 10% ; par la croissance de 12% en 2016 stagnant à 4% en 2019 ; par le taux de chômage maintenu à un taux élevé de 12,4 % (29% pour les étudiants), ou encore, perceptible à travers le manque à gagner avoisinant les 60 milliards de dollars perdus pour cause de retour des sanctions unilatérales américaines.

De facto, cette crise annonce la mort cérébrale d’une forme de multilatéralisme débridé et sans suffisamment de contrôle et de régulation. Les téléconférences du G7 et du G20 n’ont pas été très concluantes et auront réussi à mettre à nue une césure de plus évidente entre les Etats-Unis et l’UE.

En réponse, si l’Europe n’est même plus solidaire, avec les pays avec lesquels elle s’est pourtant résolument engagée en vue d’une solution diplomatique, plutôt que militaire, alors, elle ne sera guère plus crédible pour quiconque !

La France, qui avait triplé sa balance commerciale, en tant que quatrième partenaire commercial européen de l’Iran (derrière l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas) passant de 500 millions d’euros à 1,5 milliards d’euros, au moment de la levée des sanctions entre janvier 2016 et mai 2018, n’aurait ainsi que des intérêts à s’impliquer dans cette optique.

La France, en agissant dans ce sens, pourrait très largement contribuer à entraîner son allié américain dans ce geste humanitaire, qui pourrait constituer les nouvelles bases d’apaisement des tensions que beaucoup appellent ardemment de leurs vœux.

Qu’attendons-nous pour le faire ?

 

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