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David Laurin : « La politique québécoise s’invite rarement sur nos scènes »

David Laurin est le codirecteur artistique du Théâtre Duceppe de Montréal qui se revendique comme « un théâtre engagé et engageant ». Depuis la polémique concernant Kanata, la pièce du célèbre metteur en scène québécois Robert Lepage, nous sommes allés à la rencontre du Théâtre Duceppe basé à Montréal et de David Laurin pour comprendre les enjeux culturels et sociaux des Arts Vivants aujourd’hui au Québec, entre identité et diversité, engagement et divertissement culturel.

propos recueillis par

On peut lire sur la présentation que le Théâtre Duceppe est un «théâtre actif». Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Duceppe n’a pas l’intention d’être à la remorque de ce qui se fait dans le milieu culturel. En tant que théâtre actif, nous veillons à renouveler nos pratiques pour demeurer des précurseurs, à maintenir un dialogue constant avec nos spectateurs et à mettre de l’avant des initiatives audacieuses.
L’an dernier, nous avons notamment développé une formule de pièces présentées en coulisses qui incluent boisson et collation. Nous tâchons d’être réactifs à l’actualité et à ce que nous voyons ailleurs. Nous n’hésitons jamais à tendre la main à un « compétiteur » afin de permettre à nos spectateurs de voir une production marquante créée sur une autre scène québécoise.
En tant que théâtre actif, Duceppe s’implique également dans sa communauté en offrant, entre autres, des ateliers de théâtre aux enfants issus d’un quartier défavorisé de Montréal.

« Un théâtre qui prend le pouls de la société et expose les enjeux importants du moment ». Comment s’opère le choix des pièces dans cette optique ? Comment équilibrer les points de vue sur ces sujets de société ?
Comme nous devons confirmer nos productions plusieurs mois à l’avance, il n’est pas toujours évident de se coller à l’actualité. Nous devons donc rester à l’affût des mouvements sociaux et être prêts à réagir rapidement. Ça a été le cas à l’automne 2017 avec l’avènement du mouvement #metoo. Comme nous sentions que ce mouvement ne s’estomperait pas de sitôt, nous avons acheté les droits de la pièce Consent, de la Britannique Nina Raine et avons travaillé pour pouvoir la présenter dès l’automne suivant.
La question de l’équilibre se pose à chaque saison. On ne souhaite pas servir la même recette deux fois à nos spectateurs. C’est pourquoi nous devons veiller à diversifier nos sujets. Si, par exemple, nous présentons trois pièces qui traitent des changements climatiques au cours d’une même saison, nous risquons de désintéresser nos spectateurs à la cause, plutôt que de les conscientiser. Nous devons parfois malheureusement laisser des bons projets sur la table pour cette raison.

« Nous devons donc rester à l’affût des mouvements sociaux et être prêts à réagir rapidement. Ça a été le cas à l’automne 2017 avec l’avènement du mouvement #metoo »

 

Pourriez-vous programmer un spectacle qui parle de la Loi 21 ? Pourriez-vous de plus proposer une pièce qui pourrait aller dans le sens de cette loi 21 ?
Le dépôt du projet de loi sur la laïcité de l’État a fait les manchettes dans la presse internationale, mais le mouvement politique visant la neutralité religieuse de l’État (notamment par l’interdiction du port de signes religieux et par l’obligation d’offrir des services à visage découvert pour les employés d’organismes gouvernementaux) existe depuis plusieurs années déjà.
À notre connaissance, aucun auteur de théâtre ne s’est encore penché sur le sujet, mais Duceppe pourrait tout à fait présenter un spectacle traitant du projet de loi. Nous croyons que c’est le rôle du théâtre de questionner et d’alimenter les débats sociaux. La saison dernière, nous avons présenté la pièce Oslo de l’Américain J.T. Rogers, qui se penche sur le conflit israélo-palestinien. L’immense succès de cette pièce s’explique en grande partie par le sérieux des recherches de l’auteur, son humanité, son empathie et son aptitude à ne jamais tomber dans la propagande. Il expose simplement des faits historiques et laisse le spectateur faire le reste du travail.
En plus d’être un risque, présenter une pièce qui irait complètement dans le sens de la loi 21, sans soulever la moindre interrogation, serait probablement sans grand intérêt théâtral.

 

« Nous croyons que c’est le rôle du théâtre de questionner et d’alimenter les débats sociaux »

 

Vous évoquez pour cette nouvelle saison le mot « ouverture ». Comment ce mot sera t-il retranscrit dans cette nouvelle saison ?
L’ouverture est une valeur extrêmement importante pour nous. Plus de 50% des acteurs qui fouleront nos planches la saison prochaine ont été sélectionnés suite à des auditions, une proportion supérieure à ce que l’on peut retrouver dans les autres théâtres québécois.
Nos spectateurs auront aussi la chance de voir des productions portées par des artistes d’origines diverses, à l’image de notre métropole multiculturelle. L’ouverture, c’est aussi s’intéresser à l’autre. Nous ouvrirons la saison avec Héritage, une pièce qui s’intéresse aux rêves des premières familles noires issues de la classe moyenne américaine. Nous la terminerons avec Fun Home, une oeuvre qui aborde l’homosexualité féminine avec beaucoup de sensibilité.

 

« L’ouverture est une valeur extrêmement importante pour nous. Plus de 50% des acteurs qui fouleront nos planches la saison prochaine ont été sélectionnés suite à des auditions, une proportion supérieure à ce que l’on peut retrouver dans les autres théâtres québécois »

 

Le Québec est une province avec de forts antagonismes et une identité marquée. Abordez-vous ce sujet dans vos programmations passées et/ou à venir ?
La politique québécoise s’invite rarement sur nos scènes. Plusieurs auteurs avouent humblement ne pas vouloir s’aventurer sur ce terrain glissant.
Des oeuvres résolument politiques et identitaires comme Médium Saignant de Françoise Loranger et Charbonneau et le Chef, de John Thomas McDonough ont pourtant fortement marqué l’histoire de Duceppe.
La saison dernière, nous avons présenté la pièce documentaire J’aime Hydro, de Christine Beaulieu, qui aborde notre avenir énergétique tout en questionnant les pratiques d’Hydro-Québec, la société d’État responsable de la production, du transport et de la distribution d’électricité au Québec. En plus d’être profondément pertinente, cette rare œuvre identitaire est absolument en phase avec les questionnements actuels des québécois.

 

« La politique québécoise s’invite rarement sur nos scènes. Plusieurs auteurs avouent humblement ne pas vouloir s’aventurer sur ce terrain glissant »

 

 

Comment s’opère le dosage entre texte québécois et anglo-saxon ? Et est-ce le même public qui vient voir l’ensemble de ces pièces ?
Absolument! Nous avons toujours conservé un équilibre entre la production d’œuvres québécoises et issues du reste du monde. Les spectateurs de Duceppe se reconnaissent particulièrement dans la manière anglo-saxonne de raconter les histoires. C’est une particularité de notre théâtre depuis notre fondation, en 1973. Comme nous ne souhaitons pas perdre de vue notre unicité et notre identité, nous avons récemment mis sur pied un programme de résidences annuelles d’écriture destinées aux auteurs québécois.

 

Est-ce que le Théâtre Duceppe propose une programmation engagée?
C’est ce que nous souhaitons! Certains sujets mobilisent actuellement les Québécois et il est important pour nous de contribuer au mouvement. C’est le cas de la cause environnementale, pour laquelle nous avons voulu nous impliquer de façon concrète. La saison prochaine, en plus de présenter une œuvre qui traite de nos choix énergétiques et environnementaux (Les Enfants, de Lucy Kirkwood), deux de nos productions bénéficieront du soutien de l’organisme EcoSceno, une coopérative montréalaise de recyclage que revalorise les matériaux issus de la production. L’engagement de Duceppe pour une plus grande diversité culturelle sur nos scènes sera également perceptible tout au long de la saison.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le spectacle de Michel Rivard?
La pièce « L’origine de mes espèces » de Michel Rivard est née de sa propre recherche identitaire, amorcée au cours de la soixantaine. Cette œuvre profonde et éminemment personnelle retrace quelques moments importants de sa vie et soulève des questions sensibles. Au cours de sa quête, l’artiste nous propose de magnifiques chansons inédites. On ne veut pas vous en dire trop, mais on peut vous garantir que ce monument de la chanson québécoise ne manquera pas de vous faire rire et de vous émouvoir.

« Un théâtre qui embrasse l’innovation, la relève, la diversité », quel est le fil rouge entre ces 3 notions?
La direction artistique! Les productions qui embrassent à la fois nos valeurs d’innovation, de relève et de diversité ont besoin d’attention. Nous devons être présents à chaque étape de la vie de ces productions pour soutenir les artistes impliqués et assurer une cohésion à l’ensemble. Même s’il nous arrive parfois de douter en tentant d’innover ou de mettre la relève de l’avant, la satisfaction de voir nos valeurs profondes prendre d’assaut notre scène est sans égal.

 

Théâtre Jean-Duceppe, Place des Arts
175, rue Sainte-Catherine Ouest
Montréal (Québec)
H2X 1Z8

( Crédit photo : Courtoisie de Duceppe)

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