Guillaume Morissette : « Je me suis mis à examiner la structure de pouvoir créée par la technologie, ce qui m’a forcé à réévaluer le rôle de celle-ci »

Il est l’un des représentants de la nouvelle générations d’écrivains québecois, mais Guillaume Morissette est différent de ses confrères du Québec : ses livres sont écrits en anglais. Putsch l’a rencontré à « America », le festival incontournable de littérature américaine de Vincennes , où il était l’un des invités.

propos recueillis par

A la différence de beaucoup de vos confrères et consœurs québecois, vous avez choisi d’écrire en anglais. Pourquoi ce choix ?

Il existe une réponse longue et une réponse courte à cette question. La réponse longue est quelque chose comme: écrire en anglais me donne un accès plus direct au reste de l’Amérique du Nord, me permet de participer plus facilement à la culture littéraire contemporaine sur Internet et me transforme en un alien permanent puisque je me trouve à occuper le rôle du francophone dans les cercles anglophones et du francophone qui écrit en anglais dans les cercles francophones. Être un alien est un rôle avantageux pour un écrivain puisque cette position me permet d’être toujours un peu à l’extérieur, toujours en mode observateur. La réponse courte est probablement : Je ne sais pas. Aucune raison particulière.

Dans votre roman Nouvel Onglet (Ed. Boréal) on retrouve des geeks qui ont marre d’être geeks… Vous êtes d’accord avec cette définition ? Pourquoi même des passionnés du numérique se lassent de la modernité ?

Lorsque j’étais jeune, la technologie était pour moi une amie et une alliée, plus spécifiquement le genre d’amie qui cherche constamment à t’impressionner et qui veut obtenir ton approbation. À cette époque, la technologie me semblait toujours meilleure et toujours plus rapide : La maison de mes parents avaient une connexion internet très lente, puis un an plus tard on a eu une connexion un peu plus rapide, puis une connexion encore meilleure l’année suivante. Tout ça me semblait très bien, mais au fil du temps, je me suis mis à examiner la structure de pouvoir crée par la technologie, ce qui m’a forcé à réévaluer le rôle de celle-ci dans ma vie. Peut-être que la technologie n’était pas mon amie après tout, peut-être qu’elle cherchait simplement à me distraire et à m’assujettir. Je crois que les gens de mon âge et plus jeune que moi aujourd’hui sont un peu dans le même bateau : la lune de miel avec la technologie est terminée et on doit maintenant réévaluer nos choix et nos habitudes de vie pour s’assurer que la technologie nous aide réellement à atteindre nos objectifs. Ceci ne signifie pas nécessairement pas revenir à un style de vie pré-internet, mais plutôt repenser la position de la technologie dans nos vies.

 

« La lune de miel avec la technologie est terminée et on doit maintenant réévaluer nos choix et nos habitudes de vie pour s’assurer que la technologie nous aide réellement à atteindre nos objectifs »

 

La couverture de « Le Nouvel Onglet »

 

Pensez-vous que, comme Thomas, le personnage de votre livre  est destiné à se lasser d’internet ?

Non, mais Thomas risque de se lasser de la structure actuelle d’internet, qui permet à quelques plateformes centralisées de posséder beaucoup de pouvoir et de contrôler le discours public. Cette structure ne fonctionne tout simplement pas puisque ces plateformes cherchent d’abord et avant tout à maximiser leurs profits, ce qui les empêche souvent de répondre aux besoins réels de leurs usagers. Pour avancer, nous allons devoir, je crois, décentraliser l’internet et nous éloigner d’un modèle financier centré autour des revenus publicitaires. Ceci va peut-être (ou peut-être pas) nécessiter une réorganisation complète de l’internet à l’aide d’une technologie comme le blockchain.

 

« Il existe deux axes de changements majeurs pour les années à venir : les changements climatiques (…) et l’automatisation d’un très grand nombre d’emplois »

 

Dans Nouvel Onglet, on plonge dans la précarité. Un style de vie partagé par des millions de jeunes dans le monde entier. A votre avis, cette précarité va-t-elle grandir dans le futur, ou au contraire trouvera-t-on des nouvelle façons de créer des “accroches” stables ?

Il existe deux axes de changements majeurs pour les années à venir : les changements climatiques, qui vont avoir des répercussions importantes incluant le déplacement de réfugiés climatiques, et l’automatisation d’un très grand nombre d’emplois dans plusieurs secteurs grâce à des percées en intelligence artificielle, en apprentissage machine, etc. Ces deux axes de changement seront soit catastrophiques, soit libérateurs selon les choix que nous ferons en tant que société. Ma génération vit en ce moment l’émergence de la gig economy (l’économie à la tâche) qui crée des pseudo-emplois comme ceux préconisés par des entreprises comme Uber, mais ceci est, selon moi, simplement une première étape vers l’automatisation des emplois de façon massive. Ceci n’est pas nécessairement une vision négative du futur : en automatisant la plupart des emplois, on pourrait, en théorie, implanter le revenu de base universel et encourager les humains à poursuivre leurs passions plutôt que de les forcer à occuper des postes qu’ils détestent.

Les personnages du livre semblent être emprisonnés dans une « salle d’attente » de la vie, où la prise de décisions est toujours retardée. Pensez-vous qu’aujourd’hui on tend à intellectualiser trop le quotidien à cause d’internet ?

Oui.

 

« Je ne ferme pas la porte à écrire un livre entièrement en français un jour »

 

Pour décrire l’incapacité des personnages à décider aussi dans le domaine sentimental, vous vous êtes inspiré aux utilisateurs d’applications telles que Tinder ?

Non.

Vous travaillez sur des nouveaux livres ? Toujours en langue anglaise?

J’ai deux livres en chantier en ce moment, une collection d’essais et un nouveau roman un peu étrange. Dans son état actuel, le texte ressemble plus à une collection d’idées stupides qu’à un roman. Ces deux projets sont en anglais, mais je ne ferme pas la porte à écrire un livre entièrement en français un jour.

 

« Nouvel Onglet » de Guillaume Morissette
Les Éditions du Boréal
256 pages – 19 Euros

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