Edouard Chanot: « Avec la publication du rapport Alloncle, une brèche a été ouverte dans l’Etat profond médiatique »

Dans un paysage médiatique en pleine fragmentation, Edouard Chanot, directeur de l’Ojim et présentateur de l’émission «Chocs du monde» sur TVL analyse l’effondrement progressif du monopole informationnel traditionnel, la montée des médias alternatifs et la guerre d’influence qui redessine désormais les frontières du débat public. Entre crise de confiance, fact-checking militant, réseaux sociaux, puissance des grandes fortunes et révolution technologique, il décrypte les mécanismes d’un système médiatique occidental en mutation accélérée.

propos recueillis par

Dans votre livre, vous expliquez que le monopole idéologique du mainstream s’est fissuré sous la pression des réseaux sociaux, des médias alternatifs et des plateformes vidéo. Selon vous, sommes-nous réellement entrés dans une ère de pluralisme… ou simplement dans une nouvelle bataille d’influence où d’autres pouvoirs remplacent les anciens ?
Les deux phénomènes sont indissociables ! Vous le voyez depuis plusieurs jours : avec la publication du rapport Alloncle, une brèche a été ouverte dans l’Etat profond médiatique. La peur a changé de camp, soudainement les dirigeants et les journalistes des médias (encore) dominants sont devenus hystériques. Ils ont tenté de riposter avec hargne pour masquer les révélations et sauver leurs intérêts.
Bien sûr, le monopole de la pensée dominante (alternativement libérale, libertaire ou socialiste) craque petit à petit depuis une quinzaine d’années. Il est remplacé par un pluralisme où la bataille d’influence fait rage. Nous assistons à une redéfinition brutale de la fenêtre d’Overton (du nom d’un sociologue américain) : il s’agit d’une lutte pour redéfinir le champ de la parole autorisée ou du « médiatiquement acceptable ».

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Vous décrivez un système médiatique où les grands groupes de presse ne cherchent plus nécessairement la rentabilité mais “l’influence”. Est-ce que cela signifie, selon vous, que le journalisme contemporain est devenu avant tout un instrument de pouvoir politique, économique et culturel ?
Prenons du recul : aujourd’hui, les médias dominants sont soit financés par l’Etat (donc par le contribuable) soit par des grandes fortunes (Saadé avec BFMTV, Bouygues TF1, Bolloré CNews, etc). Or, ce modèle des grandes fortunes existait déjà au XIXᵉ siècle. Mais autrefois, le modèle était plus « vertueux » : on s’abonnait à un journal, et grâce aux abonnements, celui-ci était rentable. Bien sûr, l’investisseur pouvait s’offrir de l’influence, mais il avait aussi et surtout un retour financier sur son investissement. Depuis, Internet a fait exploser le système : la presse écrite s’est effondrée, les abonnements aussi. Désormais, l’investisseur n’a plus de retour financier sur son investissement, il ne lui reste qu’un retour politique, à savoir l’influence.

Vous consacrez plusieurs passages à la crise de confiance entre les Français et les médias traditionnels. Vous citez des chiffres extrêmement sévères sur la défiance populaire. Est-ce que cette rupture est encore réversible ou considérez-vous qu’une partie du public a définitivement quitté le monde médiatique classique ?
Vous évoquez la crise de confiance : selon toutes les études, les deux-tiers de l’opinion (et les mêmes chiffres se retrouvent à travers l’Occident) ne font plus confiance aux médias traditionnels… mais veulent malgré tout suivre l’actualité. Le non-dit est simple : c’est le procès silencieux des médias dominants. Le JT de 20h de TF1 était vu par 10 millions de personnes en 2010. Quinze ans plus tard, ils ne sont plus que cinq, les bons jours. Le JT n’est plus la grand messe informationnelle des Français et dans dix ans, on se posera peut-être la question de son existence. Tout cela est irréversible. Le fait que 20 millions de Français regardent Youtube sur le télévision tous les mois en dit long sur le désir d’une alternative, couplée à une révolution tech qui le permet.
Pour ce qui est du désir de renouveau médiatique, il est à la fois idéologique et générationnel. Au niveau plus idéologique, les médias alternatifs sont apparus en une décennie, j’estime à 10 millions son public qui peut encore croître. Ce public « alter » se nourrit à plusieurs sources d’info’ (ça, on le constate empiriquement), ce qui est plutôt rassurant sur l’état de l’opinion.
Ensuite, les jeunes générations, qui suivent quant à elles de nouveaux journalistes qui empruntent des codes propres aux réseaux sociaux. Sur un terrain beaucoup plus mainstream, je pense notamment à Hugo Décrypte, avec ses 20 millions d’abonnés toutes plateformes confondues, qui est désormais davantage cité que Le Monde/Le Figaro et Libé réunis selon le Reuters Institute.

Les nouvelles générations veulent de l’immédiateté et de l’authenticité, . Il est difficilement concevable que les moins de 35 ans cessent de consommer ces nouveaux médias la quarantaine approchant.

Vous évoquez l’émergence des “médias de transition” comme CNews, mais vous expliquez aussi qu’ils ne suffisent pas à combler le besoin de voix véritablement dissidentes. Où placez-vous aujourd’hui la frontière entre média alternatif, média d’opposition contrôlée et véritable contre-pouvoir ?
L’expression « média de transition » n’est pas de moi mais de Martial Bild, ex DG de TVL. CNews est apparue en 2018, a fait évoluer le climat médiatique, en évoquant des sujets (migrations, insécurité, fiscalité) minorés sur les grandes chaînes. La chaîne a élargi le pluralisme, ce qui me semble assez positif. Je ne dirais pas que Cnews est un média d’opposition contrôlée, mais il est vrai que sa direction doit répondre à l’Arcom et se réfréner.
Bien sûr, ce média emprunte des codes ou des moyens de fonctionnement propres aà ces médias principaux (en l’occurrence, le modèle des grandes fortunes). De fait, les médias de transition n’épuisent pas le besoin d’informations alternatives. On le voit à des audiences en baisse (mais le phénomène est récent) et avec la progression des médias plus indépendants (j’évoquais TVL à l’instant, mais ajoutez Tocsin ou Omerta, etc) : sur toutes les crises, moyen-orientales notamment, ce besoin d’information alternative se fait encore sentir. Ces contre-pouvoirs médiatiques sont financièrement indépendants, reposant sur des milliers de donateurs. Ce qui les rend plus fragiles et vulnérables, c’est certain.

Votre analyse sur le fact-checking est très sévère. Vous expliquez qu’il a progressivement glissé de la vérification des faits vers une forme de contrôle idéologique du débat public. Est-ce que la lutte contre la “désinformation” est devenue, selon vous, le nouveau langage acceptable de la censure contemporaine ? Que nous dit le financement public de certaines de ces officines ?
La lutte contre la désinfo’ a bien souvent servi de paravent à une censure sélective. Bien sûr, les Fake news existent et sont dérangeantes, mais étonnamment, les cibles sont toujours les mêmes : l’extrême droite ou les complotistes, quelquefois la mouvance insoumise pour se donner bonne conscience, mais trop rarement les médias, pourtant eux-mêmes pourvoyeurs de fausses informations. La semaine dernière, Delphine Ernotte répondait d’ailleurs à la publication du rapport Alloncle, estimant que le député UDR avait éludé des « thèmes vitaux » comme la « lutte contre la désinformation ». Tout ça pour éluder les révélations sur sa gestion calamiteuse de France TV.
Il faut dire que le « fact checking » est l’outil parfait pour défendre les intérêts de la corporation, qui n’apprécie guère d’être mise en concurrence avec des « journalistes-citoyens ». Il faut à tout prix légitimer le journalisme mainstream et les journalistes qui s’y adonnent sont bien souvent des auxiliaires de l’Etat profond médiatique, qui finance indirectement la police du discours, sans assumer ouvertement la censure…
Il y a donc eu un effet de mode entre 2015-2025, avec des millions d’euros en jeu. L’AFP est financée par l’Etat en compensations de « missions d’intérêt général » : vous imaginez bien que la « lutte contre la désinfo » avec « AFP factuel » était un argument de poids pour assurer des financements. Et c’est la même chose pour les autres grands médias qui dépendent des aides à la presse (7,5 millions d’euros pour Le Monde et 6 pour Libération en 2024). Le financement n’est pas que public d’ailleurs : le « Décodex » du monde a été financé par Google, mais aussi par Facebook, tout comme AFP Factuel et le Check News de Libé, via des contrats pour vérifier les contenus signalés. Certaines sources évoquaient à l’époque 1 000$ par article mais les contrats ont pris fin depuis.
Plus modestement, Conspiracy Watch (dirigé par Rudy Reichstadt), a perçu au moins 60 000 euros en 2024 du Fonds Marianne (donc financement public) et a bénéficié de soutiens récurrents de l’État, tout en étant omniprésent dans les médias pour traquer le « complotisme ».
Heureusement, il est désormais possible sur les réseaux sociaux de « fact checker » avec Grok les « fact checkers », qui se trouvent pris à leur propre piège. L’IA fait déjà des victimes.

Vous terminez votre ouvrage sur l’intelligence artificielle, les influenceurs et la fragmentation cognitive provoquée par les réseaux sociaux. Est-ce que vous pensez que le journalisme peut encore produire une pensée longue, structurée et critique dans une époque dominée par TikTok, le scroll permanent et les formats ultra-courts ?
Nous avons bénéficié des innovations technologiques, la mouvance médiatique alternative n’aurait sans doute pas percé sans les smartphones. Mais nous sommes aussi happés par les nouvelles technologies : on parle de « binge-watching » de séries Netflix (le fait de regarder compulsivement des séries sur petit écran des nuits entières) ou de « doomscrolling » sur TikTok (zapper tout aussi compulsivement des vidéos sans intérêt). C’est devenu évident : la tech peut générer de la dépendance et de l’angoisse, et détruire la clarté mentale. Or, la pensée critique ne se développe qu’avec l’attention profonde que seules permettent la lecture ou l’écoute attentive.
Les médias alternatifs ont, me semble-t-il, un rôle considérable et un créneau à occuper : ils peuvent maintenir les capacités cognitives du public, qui est demandeur d’une autre manière de faire, comme en atteste le renouveau de la radio via l’essor du podcast. Et cela va de pair avec le souci de la nuance, le refus du manichéisme. C’est une exigence qu’il nous faut maintenir… pour ne pas prendre les spectateurs pour des imbéciles.

Brèche dans le mainstream d’Edouard Chanot – Nouvelle librairie édition – 9 euros

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