Mouloud Achour : « On croyait épuisée la fécondité littéraire algérienne. Il n’en est rien »

L’un des personnalités phare des Éditions Casbah d’Alger, Mouloud Achour est confiant sur le futur littéraire de l’Algérie. Même si les conditions permettant le développement de la filière de l’édition ne sont pas encore toutes réunies, les raisons pour l’espérer ne manquent pas. Putsch a l’a rencontré.

propos recueillis par

Vous êtes aujourd’hui l’un des piliers des Éditions Casbah qui compte parmi les premières d’Algérie et vous avez eu un parcours atypique… Des études de droit, un diplôme en lettres de l’École Normale supérieure, puis une carrière de journaliste – comme journaliste et comme directeur de publication – avant de faire un passage dans la haute administration et d’entrer en édition. Y a-t-il une suite logique entre ces différents métiers ?

Il n’y a pas forcément de suite logique. Je parlerai plutôt d’une sorte de fil rouge : un goût précoce – et dévorant – pour la lecture ayant donné très tôt naissance à un besoin d’écrire. Pour le reste, mon oncle qui fut un grand avocat me destinait au droit alors que je voulais absolument être médecin. Ma demande de bourse a pris la mauvaise piste car cette année-là la faculté de médecine a été rattachée au ministère de la santé et de la population et le dossier avait été envoyé à l’enseignement supérieur. Le temps d’une rectification de parcours, ne pouvant m’inscrire en médecine sans bourse, j’ai rejoint la fac de droit. Lorsqu’il a fallu compléter le dossier par une attestation d’inscription en médecine, on était déjà au début du deuxième trimestre. Maître d’internat à cent kilomètres de l’université d’Alger, la première année de droit fut pénible mais un concours inattendu d’admission dans une école normale de professeur de l’enseignement technique me fit changer de cap dès l’année suivante. Au bout d’une formation d’une année comme professeur d’enseignement général, je me suis mis à enseigner le français, l’histoire-géographie, l’hygiène et la législation du travail dans un collège national d’enseignement technique. Ce genre d’école n’existe plus. L’année d’école normale m’a fait côtoyer, grâce au bon Monsieur Merrien, mon professeur de français, toute la littérature française d’après guerre, de Vercors à Robert Merle, d’Armand Lanoux à Roger Vailland et à cet excellent nouvelliste qu’est Pierre Gamarra, se superposant aux couches sédimentaires encore vives des grandes œuvres de toutes les époques somptueusement servies par Lagarde et Michard. Mes premières tentatives littéraires datent de ces années-là, l’hebdomadaire défunt Algérie-Actualité et la revue Promesses créée par Malek Haddad ayant accepté d’héberger mes nouvelles.

Le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure m’ouvrit les portes de l’Université d’Alger pour une licence de lettres modernes mais ma première affectation – un poste de choix – à l’École Nationale des Cadets de la Révolution où le futur Yasmina Khadra fut mon élève pendant quelques mois, me détourna rapidement de l’enseignement secondaire. Après le Capes, je pris un nouveau cap. Le supplément culturel du journal El Moudjahid recherchait un animateur, j’en devins le directeur de la publication, et ce fut une expérience merveilleuse qui dura jusqu’à ce qu’un responsable au ministère de tutelle dise de cette publication hebdomadaire qu’elle était trop élitiste… Fin du supplément culturel, mais début d’une autre carrière dans le journalisme. A El Moudjahid où j’ai été rédacteur en chef adjoint puis dans d’autres organes, à la faveur de la loi de 1990 qui ouvrit la presse au privé. Sur ce nouveau parcours, il y a eu des escales dans la haute administration – Secrétaire permanent du Conseil national de la culture, Secrétaire général du ministère de la Communication. J’ai atterri dans l’édition en 2003. J’y suis encore.

Vous êtes également poète, essayiste et romancier. Votre dernier ouvrage fait un lien entre différents modes d’écritures et s’intitule : « Un automne au soleil ». Pouvez-vous nous en parler ?

« Un automne au soleil » est le titre d’un des textes de ce recueil, et il s’agit bien de textes libres, cette « catégorie clandestine » comme vous dites m’ayant permis d’échapper à celle, traditionnelle, de « recueil de nouvelles » qui aurait été erronée du fait qu’y voisinent des récits – dans le sens classique du genre – des nouvelles, et des textes qui ne sont ni récits ni nouvelles, plutôt des relations de fragments de vie, d’événements et de situations vécus ou entendus, rédigés à partir de notes consignées au fil des ans dans des carnets et pense-bête. Texte libre, c’est ainsi que désignait mon institutrice du cours élémentaire première année à l’école de Tamazirt, Madame Mandrillon, les rédactions dont elle nous laissait, une fois par semaine, la liberté de choisir le sujet. Délivrés de la contrainte du sujet imposé, mes camarades et moi rivalisions d’imagination pour composer la dizaine de lignes qui aurait le plus de chance d’être lue par la maîtresse devant toute la classe. Tant de décennies plus tard, ma mémoire me restitue, avec l’image de la maîtresse debout sur l’estrade, la saveur de ces courts récits qui donnent une idée de la fécondité de notre inspiration et des préoccupations qui agitaient nos petites têtes de montagnards kabyles. Donc, pourquoi pas « textes libres » en hommage à l’admirable pédagogue dont j’ai appris, longtemps après, qu’elle faisait partie de ce réseau d’instituteurs communistes qui ont porté les vertus de l’école laïque dans des localités perdues de Kabylie et d’ailleurs et ont exercé leur sacerdoce dans des conditions souvent pénibles ? Et ce serait tant mieux que cette formule puisse faire florès, les gisements en la matière étant d’une extrême richesse et souvent d’une grande teneur en humanité. Cela dit, j’ai composé ce recueil avec un réel plaisir, et s’il a été retenu par l’éditeur que je suis, il n’en a pas moins emprunté le même cheminement que celui de tous les manuscrits déposés chez Casbah-Editions. Il a même peut-être été soumis à des exigences plus rigoureuses. Bien entendu j’en revendique chaque ligne, autant celles relevant de la pure fiction que celles qui renvoient à des faits et situations réels.

 

« Tant de décennies plus tard, ma mémoire me restitue, avec l’image de la maîtresse debout sur l’estrade, la saveur de ces courts récits qui donnent une idée de la fécondité de notre inspiration et des préoccupations qui agitaient nos petites têtes de montagnards kabyles »

 

Vous êtes écrivain d’expression française. Est-ce un choix ou une nécessité pour le Kabyle que vous êtes par votre naissance ?

Naturellement, je n’ai pas choisi mon lieu de naissance mais je n’ai pas lieu de m’en plaindre et j’y retourne bien volontiers le plus souvent possible même si les repères de mon enfance ont subi les outrages du temps et des événements. J’ai choisi d’être écrivain ; je n’ai pas eu le loisir de ne pas être écrivain de langue française. J’ai fréquenté l’école française dès l’âge de six et dans des conditions particulièrement éprouvantes ne serait-ce que pour mes jambes d’alors. J’ai raconté quelque part comment, levé aux aurores, qu’il pleuve, vente ou neige, j’ai chaque matin emprunté le chemin sinueux et par endroits abrupt menant de mon petit village natal jusqu’à l’école de Tamazirt, perchée sur une colline, après avoir traversé au passage, à gué, une rivière de montagne aux colères imprévisibles et parfois meurtrières. C’est dans ces conditions que j’ai appris la langue française, que je l’ai enseignée, dont je me sers encore aujourd’hui et que, m’y étant familiarisé très tôt, j’utilise avec plus d’aisance que les autres langues que j’ai acquises par la suite.

Après sa grande vague d’arabisation, l’Algérie n’est-elle pas entrée dans une forme de schizophrénie culturelle ?

Schizophrénie ? Non. Je ne me reconnais aucune compétence en matière d’analyse politique mais je crois que l’Algérie au présent est la résultante d’une succession de d’épisodes historiques dont chacun aurait pu induire les enseignements qui auraient permis de faire face au suivant avec les meilleurs atouts. Au lieu de cela, nous avons souvent fait prévaloir des réflexes passionnels sur la démarche rationnelle qui eût permis d’assurer progressivement nos pas. Il est évident pour tous qu’on ne refait pas l’histoire, mais on se prend parfois à égrener les moments cruciaux qui auraient pu en modifier le cours. Chacun sait les enfantements douloureux de toute révolution ; la nôtre n’échappe pas à la règle et l’indépendance a généré des maux à la mesure de l’ampleur et de l’extrême complexité des contradictions accumulées pendant le siècle et demi d’occupation coloniale. Il n’était pas dit que les montagnes de problèmes surgis de ce fait une fois rétablie la souveraineté du pays allaient s’aplanir par le seul miracle de la liberté reconquise. Les turbulences douloureuses qui ont agité les premières décennies de l’indépendance n’ont pas été sans conséquences néfastes sur les grands équilibres qui garantissent la bonne santé d’un pays. Des causes que nous croyions secondaires ont engendré les catastrophes que l’on sait et si l’Algérie a autant de peine à retrouver ses marques, c’est parce que les stigmates sont longs à se résorber. On ne se dit pas assez, c’est un pays gravement traumatisé qui a émergé de la décennie sanglante de la fin du siècle dernier, si tant est qu’on l’en considère définitivement sortie tant les séquelles sont graves et si la fierté que tu évoques – et qui est bien réelle même si elle est parfois encombrante – est encore un argument pour rebondir, je ne crois pas que les difficultés actuelles autorisent l’autodérision, certains supports de culture et de communication en usant plutôt aujourd’hui comme d’un exutoire ou d’un exorcisme.

 

« L’indépendance a généré des maux à la mesure de l’ampleur et de l’extrême complexité des contradictions accumulées pendant le siècle et demi d’occupation coloniale »

 

Comment se porte l’édition algérienne ?

Fin octobre 2017 s’est ouverte pour dix jours la 22ème édition du Salon international du livre d’Alger. Participation nationale exceptionnelle puisque le nombre d’éditeurs algériens tous genres, tailles et secteurs confondus a frôlé les deux cent. Une fréquentation record. Est-ce à dire que tout est pour le mieux du côté de l’édition en Algérie ? Je ne me hasarderai pas à l’affirmer mais pour un observateur qui, comme moi, en a suivi l’évolution depuis les lendemains de l’indépendance et jusqu’à la fin des années 1990, il est une vérité indéniable: ce domaine d’activité a enregistré une croissance qui a démenti tous les pronostics « cassandrins » selon lesquels il allait connaître une déliquescence telle que son extinction était à échéance très brève.
La vitalité actuelle de l’édition algérienne a fait justice de ces prévisions. Non seulement le nombre de maisons d’éditions augmente de façon sensible d’une année à la suivante depuis le début de ce siècle mais la production a suivi elle aussi une courbe ascendante, notamment à la faveur des programmes de soutien de l’État qui se sont succèdés : année de l’Algérie en France (2003), Alger capitale de la culture arabe (2007), Festival culturel panafricain (2009), Tlemcen capitale de la culture islamique (2012), Constantine capitale de la culture arabe (2015) qui ont vu un grand nombre d’éditeurs obtenir commande de 1000 à 2000 exemplaires pour plusieurs titres d’auteurs algériens ou dont les droits ont été acquis auprès d’éditeurs étrangers.  Ces programmes ont en quelque sorte « dégrippé » la machine éditoriale nationale en atténuant les réticences ordinaires de l’éditeur, et chaque fois plus nombreuses ont été les maisons d’édition qui en ont bénéficié. Ils ont permis, par là-même, d’alimenter le réseau de lecture publique – puisque les commandes de l’État étaient destinées aux bibliothèques – et d’approvisionner les librairies, dont des dizaines avaient changé d’activité au cours des années précédentes. Ils ont aussi libéré des initiatives grâce auxquelles l’industrie du livre commence à prendre corps. Ce n’est pas rien ; ce l’est encore moins lorsqu’on pense à la production intellectuelle qu’ils ont engendrée. J’ai eu l’occasion de dire que là où je travaille, il se passe rarement de jour où ne soi(en)t pas reçu(s), par la voie postale ou directement, un ou plusieurs manuscrits. On croyait épuisée la fécondité littéraire algérienne. Il n’en est rien. Littérature, témoignages et mémoires, essais et même poésie, dans les trois langues en usage dans notre pays alimentent la demande d’édition.

 

« L’édition algérienne est à l’heure actuelle d’une vitalité qui relève de la résurrection lorsqu’on pense à l’aridité dont elle a été affligée au temps où le monopole de l’État sur la distribution du livre, assorti d’une censure qui refusait qu’on l’appelle ainsi »

 

Je ne veux pas brosser ici un tableau idyllique. Juste dire que, de ce point de vue, l’édition algérienne est à l’heure actuelle d’une vitalité qui relève de la résurrection lorsqu’on pense à l’aridité dont elle a été affligée au temps où le monopole de l’État sur la distribution du livre, assorti d’une censure qui refusait qu’on l’appelle ainsi, avait réduit les catalogues des quelques éditeurs présents sur la scène culturelle à des peaux de chagrin.
Il n’est pas dit que le Conseil national du livre qui s’emploie à l’heure actuelle à consolider ses assises ne songe pas à la diligenter. Il est temps que l’on en sache assez sur le marché du livre pour élaborer une politique du livre en prise avec la réalité.
Cela dit, il reste beaucoup d’ombres au tableau. Le livre édité en Algérie reste cher car le pays ne produit pas les matériaux nécessaires à son impression et l’importation de ces derniers soumis à aux fluctuations négatives de la monnaie nationale grève lourdement son prix de revient. Et puis, la balle est en ce moment du côté de l’école qui est le premier lieu d’incitation à la lecture…

 

Mouloud Achour a publié :
1971 : Le Survivant et autres nouvelles, Alger, SNED, 306 p.
1973 : Héliotropes, Alger, SNED, 197 p.
1975 : Les Dernières Vendanges, Alger, SNED, 225 p.
1983 : Jours de tourments, Alger, ENAL, 137 p.
1989 : Farès Boukhatem : rétrospective (préf. Malika Bouabdellah), Alger, Musée national des beaux-arts d’Alger
1996 : À perte de mots, L’Harmattan, coll. « Écritures arabes », 123 p
2003 : Algériens-Français : bientôt finis les enfantillages ?, avec Guy Hennebelle et Nourredine Saadi, Condé-sur-Noireau, Charles Corlet, coll.« La Revue » (no 62), 303 p.
Le Vent du nord, Alger, Casbah, 207 p.
2005 : Juste derrière l’horizon, Alger, Casbah, 175 p.
2011 : Le Retour au silence, Alger, Casbah, 205 p.
2013: Les dernières vendanges – récit et nouvelles – – Casbah-Editions.
2016: Un automne au soleil – « textes libres » – Casbah-Editions

 

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