Jean Varela : « Le rajeunissement du public pour un festival comme le nôtre est un travail permanent »

Malgré la crise qui secoue la culture et qui met à mal de nombreux festivals en France, faute de moyens ( et de public), le Printemps des Comédiens, orchestré par le truculent et respecté homme de théâtre, Jean Varela continue non seulement de grossir mais d’avoir de l’ambition.

propos recueillis par

Pour cette nouvelle édition, le théâtre, les arts vivants et le cirque seront encore à l’honneur à Montpellier dans un cadre idyllique, la pinède du Domaine d’O. Des premières internationales, des créations de jeunes metteurs en scène, des comédiens confirmés, des surprises et de découvertes qui seront, pour certaines, des succès, Jean Varela lève le voile sur cette nouvelle programmation et nous en dit plus sur les valeurs artistiques du Printemps des Comédiens.

Le Printemps des comédiens a survécu aux tergiversations engendrées par la loi NOTRe ? Avez-vous craint pour la survie du festival, Jean Varela ?
Nous étions conscients, Jean-Claude Carrière et l’équipe, de l’engagement du Président du Conseil départemental, Kléber Mesquida, et du Président-Maire de la Métropole, Philippe Saurel, à trouver un accord afin de préserver le Printemps des Comédiens et l’ensemble de l’activité artistique qui se déploie sur le Domaine d’O.

Côté financement,   les discussions avec la Métropole de Montpellier concernant le soutien au Printemps des comédiens semblent avoir été  fructueuses ?
Entre le département et la Métropole, l’accord stipule que le transfert financier, du département à la Métropole, est assorti d’un fléchage pour les divers festivals – le Printemps des Comédiens compris. En 2018, Montpellier Méditerranée Métropole revient au financement propre du Printemps des Comédiens.

Une orientation polonaise a été prise dans la programmation. Pourquoi ce choix ? Qu’est ce qui vous a plus dans cette proposition ?
Plutôt qu’une orientation, c’est l’invitation offerte à deux maîtres de la scène polonaise, de générations différentes, Krystian Lupa et Krzysztof Warlikowski. Car il nous semblait important dans le cheminement du Printemps de présenter leur travail au public. D’autre part, c’est un signe de fraternité à l’endroit d’artistes qui connaissent des difficultés dans leurs pays, en vue de leur relation au pouvoir politique.

Quel regard portez vous plus largement sur la scène théâtre polonaise ?
Le théâtre polonais, depuis les années soixante a acquis une renommée internationale, notamment grâce à des personnalités comme Jerzy Grotowski ou Tadeusz Kantor. Actuellement, il attire de nouveau les regards grâce aux travaux d’un Krystian Lupa ou d’un Krzysztof Warlikowski.
Il semblerait qu’à l’origine de cette situation spécifique se trouve une tradition originale de la ritualité comme base de l’esthétique théâtrale, qui puise ses racines dans le théâtre romantique, et en particulier dans les Aïeux d’Adam Mickiewicz.
Les recherches théâtrales de Grotowski assisté de Ludwik Flaszen s’en inspiraient d’une manière avouée ; elles ont été prolongées surtout, à l’étranger par l’Odin Teatret d’Eugenio Barba.
Kantor lui aussi, bien que différemment, s’inspirait du rite funéraire des Aïeux. Parallèlement, se développait un courant plus classique, reprenant d’une manière novatrice les idées de Mickiewicz, ou alors ses idées sur la mise en scène dans les théâtres d’état.
Une autre tendance plus récente du théâtre polonais, cherche aussi dans la ritualité une expression nouvelle de la personnalité déconstruite de l’homme moderne : il s’agit de metteurs en scène comme Krystian Lupa, Grzegorz Jarzyna ou Krzysztof Warlikowski.
Après la domination des deux grandes figures théâtrales, Lupa et Warlikowski, de nouveaux acteurs sont apparus sur la scène théâtrale polonaise. On assiste en même temps à l’émergence de nouveaux centres (Lodz, Wroclaw) et au réveil de Varsovie.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur « Le Procès », pièce fleuve de 5 heures ?
Une prodigieuse expérience de spectateur : regarder, voir, écouter, pénétrer ce jeu d’acteur poussé jusqu’à la quintessence de l’intériorité. Jusqu’à ce qu’il fasse miroir en nous, résonne en nous et procure un fraternel vertige.
Krystian Lupa se réclame d’un théâtre d’art dont il atteste la permanence, un théâtre d’art qui s’assume dans son essence et interroge le présent, ses égarements aussi bien que ses perspectives. Un théâtre qui nous convie aux débats acharnés des mots et des corps. Il nous réveille, nous alerte et étrangement nous console avec tendresse, dans ce monde de morts-vivants et de fantômes qui semble désormais être le nôtre. A l’image de celui de la pièce. Et malgré toutes les tentatives — illusoires et vaines, l’actualité le prouve — d’oublier ou au contraire de rappeler sans fin nos monstruosités.
Mais sans que les éblouissants interprètes de Krystian Lupa ne s’enferment jamais, et s’isolent, dans leurs rôles, constamment sensibles qu’ils restent au contraire à l’écoute de leurs partenaires, à la choralité de la pièce.
Du texte. Car le Polonais Lupa, 73 ans, aime avant tout la littérature. Ne s’embarrasse pas forcément de théâtre codifié, mais adapte, laboure, sculpte pour ses comédiens les grands fleuves romanesques : de Musil à Dostoïevski, de Rilke à Thomas Bernhard,  aujourd’hui avec Le Procès, Josef K ce frère, ce double ­secret, dont il semble partager l’intime conviction d’une société en déroute, d’où a disparu l’esprit.
Krystian Lupa en a fait l’expérience lui qui a suspendu les répétitions (en 2015) du Procès pour protester contre la nomination d’un acteur de sitcom, ami du pouvoir, à la tête de «son» théâtre. Le Procès a fini par revenir à la scène et on n’entend plus ce texte tout à fait comme avant : l’engrenage de l’arbitraire grince d’une nouvelle façon. En Pologne, Krystian Lupa est reconnu et adulé, comme l’a montré un récent festival consacré à ses œuvres théâtrales. Metteur en scène, il enseigne le jeu et la mise en scène à l’Ecole nationale supérieure d’art dramatique (PWST) de Cracovie.

Le Printemps des comédiens accueille comme souvent des premières. Comment en tant que directeur du festival, parvient-on à choisir puis à obtenir ces exclusivités ?
C’est par la confiance qu’on noue avec les artistes un lien privilégié et c’est grâce à la réputation du festival que l’on crée un désir chez les artistes de venir s’y produire.

L’histoire d’amour avec Philippe Caubère continue depuis plus de trente ans avec le Printemps avec deux nouvelles pièces. Pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ?
D’abord Philippe Caubère est un artiste immense et en effet son histoire est très liée au Printemps des Comédiens et à son directeur fondateur Daniel Bedos qui l’avait invité dans les années 1980 à répéter à Pézenas ce qui allait devenir La danse du diable. Dans cette démarche de fidélité avec les artistes, la présence de Caubère était donc comme une évidence.

L’Italie est également à l’honneur pour cette nouvelle édition avec trois propositions. Pourquoi votre regard s’est-il porté vers cet horizon ?
Il s’agit plus d’un regard vers la Méditerranée avec un Macbettu sarde, la venue d’Emma Dante mais aussi un Bodas de Sangre espagnol.

On retrouvera le jeune et talentueux metteur en scène Cyril Teste qui avait enchanté le festival avec Nobody en 2015. Qu’en est-il pour ce Festen ?
Nous accompagnons Cyril Teste depuis Nobody. Cette année, le Printemps des Comédiens est coproducteur de Festen. Le rôle du fils est interprété par Mathias de Labelle, formé à l’École nationale supérieure d’art dramatique (ENSAD) de Montpellier. Cette production est une étape importante dans le parcours de Cyril Teste. C’est un spectacle d’une très grande maturité artistique et technique.

On vous sait très attaché à toucher un public toujours plus large. Avez-vous renouvelé cette année l’initiative des réunions publiques auprès d’un public plus rural ?
En effet, il n’y a pas de Printemps des Comédiens sans ces réunions de présentation à partir du mois de février dans les cercles d’associations, les entreprises, les établissements scolaires, les appartements et les salles des fêtes du département de l’Hérault et de la Métropole. C’est par ces réunions que nous tentons de susciter la curiosité, la confiance et l’envie de découverte.

Depuis votre prise de fonction en tant que directeur, voyez-vous un rajeunissement du public au Printemps des Comédiens ou y-a-t-il encore du travail à faire de ce côté-là ? Si oui quelles sont les pistes à explorer ?
Le rajeunissement du public pour un festival comme le nôtre est un travail permanent, nous avons encore un énorme chantier à mener. Il me semble que ce travail pourrait être facilité si le Printemps des Comédiens avait une activité à l’année. Cela nous permettrait de travailler plus facilement avec le monde étudiant et lycéen, déjà dispersé au mois de juin.

Pour finir, on vous sait très attaché à la démocratisation culturelle auprès des publics. Si vous étiez Ministre de la Culture, quelles seraient vos deux premières mesures phares ?
Je ne suis pas Ministre de la Culture…

 

Printemps des Comédiens
Montpellier
32ème édition
Du 1er au 30 juin 2018

178 rue de la Carrièrasse
34097 MONTPELLIER Cedex 5
Tél. : 04.67.63.66.67

Programmation complète et réservations sur le site internet : www.printempsdescomediens.com

 

( Crédit Photo Jean-Pierre Yves )

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