Philippe Sollers : « La mauvaise littérature est profondément sourde, d’où l’enthousiasme qu’elle suscite dans la surdité générale du marketing »

De 1958, lors de la publication d’« Une curieuse solitude », à 2018, Philippe Sollers ne cesse d’agiter le monde littéraire. Dès 1960, il dirige la revue « Tel Quel » cofondée avec Jean-Edern Hallier où défilent des auteurs comme Michel Foucault, Jacques Derrida, Roland Barthes, Umberto Eco, Phillipe Muray… et on en passe.

propos recueillis par

Sollers, on le sait, est un incontournable. Délaissant le style classique de son premier roman, il publie en 1961, « Le Parc » (prix Médicis). S’en suivent « Drame» (1965), « Nombres », (1966), « Lois » (1972) où il explore les rapports du langage, de l’histoire et de l’inconscient. Puis vient « Paradis », (1981), sans doute le plus beau texte de Sollers, le plus musical, le plus visionnaire. En 1983, paraît « Femmes », un roman qui fait l’effet d’une bombe. Un livre sur le pouvoir féminin, l’érotisme et le plaisir. Car Sollers, dans son verbe, dans ses gestes et dans son érudition n’est que joie. Il est, on vous le dit, notre Paradis.
Dans son nouveau roman « Centre », Nora, 40 ans, psychanalyste, est la maîtresse d’un romancier français controversé et peu nobélisable. Cet érudit s’intéresse de près à Freud et à Lacan. Il veut aussi comprendre pourquoi, contre toute attente, Paris est brusquement redevenu le centre d’un monde secret et nouveau. Une réflexion sur la psychanalyse et notre époque que Philippe Sollers qualifie de « période de grand danger réactionnaire (…) Freud, dit-il, avait révélé ce qu’on ne veut pas voir : l’hystérie, la pulsion de mort… » Des tendances qui resurgissent aujourd’hui.
Un roman où on croise Dante, Michel-Ange, Bach, Mozart, Shakespeare, Pascal, Freud, Lacan, Conan Doyle, Baudelaire, Rimbaud, Heidegger, Pascal, Michel Houellebecq… Un Sollers qu’on lira et relira à l’infini. « A quoi bon des poètes en temps de détresse ? » écrivait Hölderlin. Eh bien, allez voir du côté de Sollers.

 

Pourquoi ce titre « Centre » ?
Pascal vous dirait que Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. C’est une définition à suivre pour l’ambition littéraire.

En quoi la psychanalyse reste-elle un « scandale possible dans un monde où plus rien ne fait scandale» ?
La sexualité sera toujours un scandale qui ne pourra être compris que par un autre scandale consistant à lui donner une place d’interprétation. Elle est donc à recommander dans notre époque d’hyper-sexisme.

L’artiste a-t-il besoin d’analyse ?
Le mauvais artiste sûrement. L’excellent non.

Et vous, pourquoi ne vous êtes-vous jamais fait psychanalyser ?
J’ai préféré épouser une psychanalyste.

Freud ne serait-il pas avant tout un grand écrivain ?
Un savant qui est en même temps un grand écrivain est un phénomène exceptionnel. C’est le cas de Freud. Si vous croyez qu’il est avant tout un grand écrivain, vous refusez la portée de sa découverte.

Vos souvenirs de Jacques Lacan ?
Lacan ne parlait jamais pour ne rien dire. Ce qui signifiait qu’il était sans cesse en train d’inventer sa pensée en parlant intérieurement et extérieurement, dans ses prodigieux séminaires que je n’aurais jamais manqué pour rien au monde. Dans la vie, c’était le plus charmant et le plus drôle des amis. Je crois pouvoir dire qu’il aurait aimé m’allonger pour en apprendre davantage sur ma très singulière personnalité.

En quoi Nora est-elle une excellente psychanalyste, une lectrice de romans qui démêle toutes sortes d’histoires, de nœuds?
Ce personnage est doté d’une troisième oreille qui manque à la plupart des humains. C’est un don de musicalité dans l’interprétation des discours et des rêves.

Pourquoi écrivez-vous que Shakespeare serait « raciste, antisémite, islamophobe et homophile»?
Je réponds là aux fanatiques que la lecture, ou plutôt la non-lecture, de Shakespeare provoque immanquablement. Vous remarquerez que je ne le traite pas d’homophobe, ce qui, dans son cas, serait une erreur.

Les femmes chez Shakespeare, Jessica, la fille de Shylock ou Emilia, la femme de Iago, sont-elles des pionnières, des féministes avant l’heure?
Ces personnages sont éblouissants de liberté. De là à en faire des pionnières du féminisme, ce serait transformer l’art de Shakespeare, extrêmement subtil, en idéologie, ce qui me semble une erreur.

Pour reprendre vos propos : « Que savez-vous sur vous, que vous n’avez pas envie de savoir ? »
Que le savoir absolu, au sens de Hegel, n’est après tout pas grand-chose.

Que pensez-vous du commerce des embryons, des inséminations et autres mutations de notre société qui risquent de donner du travail aux psychanalystes?
Vous avez raison, les psychanalystes sont débordés par les plaintes des ravages de la technique. Cette dévastation est appelée à durer longtemps, ce qui nous fait changer d’ère et qui est un des sujets principaux de Centre.

 

PHILIPPE SOLLERS - CENTRE

 

En quoi Freud, Lacan et Nora sont-ils des Sherlock Holmes?
Freud, comme Conan Doyle, s’est beaucoup intéressé aux effets de la cocaïne. D’où le chapitre dans mon roman, qui s’appelle « Sherlock Freud ». Lisez Cinq psychanalyses, un des plus grands romans de tous les temps, pour saisir la lucidité de Freud dans ses enquêtes. Lacan était dans la même région, qui est celle de la vérité refoulée, et insoupçonnée. J’admire profondément Conan Doyle, dévoré par son personnage, s’exprimant ainsi : « Je ne vous parle pas de ce que je pense, je ne vous parle pas de ce que je crois, je vous parle de ce que je sais. »

Le tao est « l’art des transformations », dites-vous. Votre philosophie?
Le tao, art des transformations, ou plus exactement des mutations, est au-delà de ce qui a pu se penser dans la philosophie occidentale, mais, pour cela, il faut devenir chinois. C’est une pratique concrète et physique qui demande une grande fluidité.

Vous écrivez : « Je vis chaque minute comme une préparation à être savouré par le néant », n’avez-vous pas peur de la mort?
Il faut se demander ce qu’a voulu dire Mozart en écrivant à son père que « la mort était la meilleure amie de l’homme ». Il n’y a pas à avoir peur de la négation quand on tient, avec le néant, la négation de la négation. C’est possible.

Pour vous, « Dieu n’existe pas », mais « il rebondit », il est italien. Êtes-vous croyant par esthétisme?
Dieu comme « rebond » me paraît une définition accessible. Elle correspond à la mécanique quantique, qui voit le multivers comme un effet de « cordes ». Cet aspect m’enchante, puisqu’il peut être considéré comme un clavecin cosmique. La localisation de cet étrange Dieu a eu lieu et continue d’avoir lieu en Italie, et nulle part ailleurs. Pas d’« esthétisme » dans cette position, mais une grande certitude. Dieu n’existe pas parce qu’il est. Il s’adresse à vous dans le temps le plus intime, c’est-à-dire dans l’absolu contraire du spectacle social mondial.

Vous considérez-vous dans la lignée de Diderot, vous qui, comme lui, introduisez la libre conversation dans le roman?
Diderot, mais pas seulement lui, indique la grande singularité française du roman philosophique. Vous pouvez considérer Centre comme un Candide contemporain, au sens où Voltaire, mieux que Diderot, l’incarne dans sa vie d’aventures. C’est le point le plus important du génie français, introuvable dans d’autres langues. En forçant la chose, vous avez à la fois le marquis de Sade et ce génial conteur écrivain français qu’est Casanova. Ce bouquet de Lumières résiste à tout.

Dans « Lois », « H » et « Paradis 1 et 2 », il y a toujours ce côté poétique de la prose, seriez-vous le digne héritier de Pound, de Céline et de Joyce?
Vous oubliez Proust et c’est bien dommage. Son roman philosophique est en effet de la pure poésie. Pound n’a jamais été égalé dans la dimension américaine, Joyce non plus dans la dimension de l’anglais, et Céline, qui a voulu « voltairiser » le français reste dans la gorge profonde de cette langue et est maudit de ce fait.

La bonne littérature est-elle avant tout musicale, « le sens dans le son »?
La mauvaise littérature est profondément sourde, d’où l’enthousiasme qu’elle suscite dans la surdité générale du marketing.

Vous qui écrivez « Mes romans sont des liaisons de raisonnements. J’entends des voix, je les transcris… », comment écrivez-vous et à quel rythme?
Voilà le roman philosophique qui doit être en même temps musical. J’écris sans cesse, et je crois que Mallarmé avait raison d’affirmer que « penser est écrire sans accessoires ». Vous dites ça à un ordinateur qui vous répondra qu’il ne comprend pas de quoi vous parlez.

Pourriez-vous nous parler du livre sur les Cahiers noirs de Heidegger que vous publiez chez Gallimard ?
Cette édition critique et scientifique des Cahiers de Heidegger devrait, à mes yeux, balayer tous les refoulements intéressés à occulter son œuvre, mais il ne faut pas y compter tellement la passion de la non-pensée est communément partagée. Permettez-moi de vous citer simplement cette phrase de Friedrich Hölderlin : « Les jours se mêlent dans un ordre plus audacieux. » C’est ce que je souhaite en vous conseillant la lecture d’un livre essentiel de Heidegger : Approche de Hölderlin.

Quels sont vos écrivains préférés, morts ou vivants ?
Rimbaud et puis Rimbaud et encore et toujours Rimbaud.

Pourriez-vous nous en dire plus sur ce que vous pensez de ce « flot de romans qui paraissent » à la rentrée littéraire ?
La toute-puissance du marketing se dépense sans compter pour noyer toute singularité de sensation et de pensée. Centre est aussi un roman pour éclairer ce déluge.

Votre avis sur la critique littéraire aujourd’hui dont vous dénoncez « les éloges dithyrambiques sur des pavés illisibles décrétés bouleversants, stupéfiants » ?
La critique littéraire n’existe plus depuis longtemps et vous n’en finissez pas de le vérifier, sauf exceptions, dans les suppléments littéraires de tous les magazines qui s’élancent à jet continu dans le néant avec des cris joyeux.

 

Philippe Sollers  – Centre (Editions Gallimard ) / 128 pages – 12,50 euros

 

( Crédit photo – F. Mantovani)

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