300 fautes - Alfred Gilder

Alfred Gilder : « Les textos et les réseaux sociaux atteignent le degré zéro de l’écriture »

A l’heure où les médias, les réseaux sociaux, la publicité ou les SMS malmènent, chaque jour un peu plus, les mots et les phrases, Alfred Gilder a répertorié les fautes et confusions que l’on entend et lit quotidiennement, mais aussi les expressions agaçantes et les curiosités de langage insolites. Selon les moments de nos vies : penser, manger, travailler, il nous convie à une ballade souriante et érudite au pays des mots.

propos recueillis par

Alfred Gilder est lui-même atypique à plus d’un titre. Il est né à Bagdad d’un père anglais qui lui légua le sens de l’humour et des dettes. Sa grand-mère maternelle, institutrice et poétesse, lui apprit le français, sa troisième langue, à l’âge de neuf ans. Jusqu’à sa retraite, il cumula un double handicap : être énarque et de Bercy ! Néanmoins, iI mena sa carrière jusqu’au sommet de l’administration, où il occupa, à la fin, le poste de chef du contrôle général économique et financier. Pour se remettre des chiffres, il s’adonna aux lettres. D’où douze livres instructifs autant que distrayants. Ce travailleur acharné a pour devise :  » Bosseur et noceur « .

 

Comment avez-vous acquis ce goût de la langue ?
Je suis né à Bagdad d’un père anglais et d’une mère chrétienne d’Orient. Je n’ai appris le français – ma troisième langue – qu’à l’âge de neuf ans. C’est ma grand-mère, institutrice et poétesse, qui me l’enseigna et me le fit aimer, pour toujours. Si j’avais eu un grand-père menuisier, peut-être seriez-vous en train d’interroger un ébéniste !

Pourquoi ce livre ?
Pour convaincre les lecteurs que le français permet d’exercer l’intelligence en ce qu’il mobilise le raisonnement et la logique. Je veux leur montrer que les mots ont un sens, qu’ils sont des outils de précision, qu’à force de ne plus se comprendre, on finirait par n’être entendu de personne, sort fâcheux pour notre langue que tant de pays ont en partage et que tant de gens aiment encore de par le monde.

Vous trouvez que les médias, les réseaux sociaux, la publicité et les sms malmènent le français ? Donnez-nous quelques exemples ?
Les exemples abondent dans mon livre. Laissons de côté les textos et les réseaux sociaux qui, trop souvent, atteignent le degré zéro de l’écriture. La publicité est emblématique. À vouloir être brève, elle en devient parfois obscure. Voyez la formule « Satisfait ou échangé ». Qu’échange-t-on ? L’article ou le client ?

Des exemples aussi de mots anglais mis à toutes les sauces ?
Prenons design, dont l’équivalent officiel, peu employé, est stylique. De quoi parle-t-on au juste ? D’un dessin ? Ou d’un dessein, c’est-à-dire d’un projet ? Est-ce de l’esthétique industrielle ? De la domotique (pour l’environnement domestique) ? Du graphisme (pour les dessinateurs) ? Quant au designer, est-il graphiste, décorateur, modéliste, fonctionnaliste, ensemblier, concepteur, créateur, styliste, stylicien… ? Je vous donne cet exemple pour montrer que l’important c’est de savoir de quoi il retourne.

Vous dites qu’il s’agit d’un funeste snobisme… dites-nous en plus.
Les médecins de Molière parlaient un latin de cuisine pour édifier les malades et leur soutirer davantage de pistoles. Les précieux ridicules d’aujourd’hui baragouinent en novlang pour impressionner monsieur Tout-le-monde et madame Michu, qui ignorent ce que signifient, par exemple, étude diachronique ou crowdfunding.

 

Les précieux ridicules d’aujourd’hui baragouinent en novlang pour impressionner monsieur Tout-le-monde

Quelques locutions creuses et verbeuses, clichés néologismes fréquemment utilisés…
Certains clichés me mettent la rate au court, tel le pléonasme « vivre au quotidien ». Vivrait-on, aussi, à la semaine, au mois, à l’année ou un jour sur deux ? Ou le double pléonasme « au jour d’aujourd’hui ». Tant qu’à faire, pourquoi pas « au jour du jour d’aujourd’hui », triple pléonasme ? Autre expression agaçante : « à l’insu de mon plein gré », drôle au début, mais qui lasse à force que des journalistes médiatiques le répètent.

 

Alfred Gilder

 

Vous dites que le langage exact est la condition nécessaire d’une pensée claire, pensez-vous qu’il y a aujourd’hui un appauvrissement du langage ?
Oui ! Un ancien Premier ministre, énarque, normalien, et agrégé de lettres, disait ne pas employer plus de 300 mots car, affirmait-il, au-delà il risquait de n’être pas compris par tous. Exemple d’appauvrissement : dysfonctionnement, terme prétentieux qui chasse, selon ce qu’on veut dire précisément : problème, difficultés, incident, couac, accroc, anicroche, aléas, cactus, os, hic, tracas, défaut, panne, hors service, défaillance, dérangement, dérèglement, malfaçon, loupé, raté, bavure, désordre, gêne, malaise, insuffisance, anomalie, cafouillage, perturbation, pagaille, pétaudière, foutoir, bordel…Bref, n’hésitons pas à puiser à pleines mains dans notre riche vocabulaire !

 

Quelques mots galvaudés qu’il faudrait remettre à l’honneur ?
S’il n’y en avait qu’un, ce serait : « fin de semaine ». J’aimerais, vieux pieu sans doute, qu’on l’emploie plutôt que week-end pour trois raisons. On dit « début de semaine » ou « milieu de semaine » et non beginning of the week ou midweek. Deuxio, dans les trois religions monothéistes, la semaine commence le dimanche, lequel se dit el wahal « le premier » en arabe. Et week-end de Pâques est absurde puisqu’il comporte un lundi férié !

Des confusions à éviter ?
J’ai répertorié beaucoup de termes pris l’un pour l’autre : aube/aurore, décade/décennie, incident/accident ; mettre à jour/mettre au jour, réhabilitation/rénovation, préemption/préemption, morbide/macabre ou encore réticence confondu avec désapprobation, opposition, résistance. Chacun des 14 chapitres du livre se termine par une liste des mots à ne confondre.

Comment avez-vous pu répertorier toutes ces fautes et confusions ?
Je me le demande ! Plus sérieusement, le fait de naviguer en trois langues (anglais, arabe, français) m’oblige sans cesse à plonger dans les dicos pour m’assurer du sens exact des mots. À la longue, j’ai consigné mes découvertes dans des carnets.

Des expressions à rétablir, liées au temps ?
Je me limiterai à un anglicisme parfaitement inutile : « non-stop ». En prenant la peine de réfléchir, on trouve trente équivalents de bon aloi : sans arrêt, sans escale (pour vol non-stop), sans fin, sans cesse, d’affilée, sans hâte, sans répit, sans trêve, sans relâche, sans accalmie, incessant, à répétition, à jets continus, en continu, ininterrompu, sans interruption, à l’infini, infiniment, sans désemparer, sans discontinuer, sans débrider, en permanence, permanent, perpétuel, à perpétuité, sempiternel, inlassable, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, 24 h/24, toujours et toujours… J’aimerais également qu’on sache les nuances méconnues entre jadis, naguère été antan.

Parmi celles qui sont liées aux moments de notre vie, quelles sont celles qui vous tiennent à cœur ?
Paradoxalement, je citerai une expression qui m’agace tant elle est galvaudée :  « faire son deuil ». On fait son deuil de tout, aussi bien de la perte d’un être cher que de n’importe quoi d’autre : un stylo perdu, un bas filé, un feuilleton télé loupé…

Et au savoir vivre ?
D’abord « Je vous sais gré », locution aussi jolie que « Je vous remercie » (et non « Je vous suis gré » !) Une deuxième : « Vous savez que » et non « Vous n’êtes pas sans ignorer qui signifie littéralement : « Vous êtes un ignorant » Une troisième : « Je vous présente des vœux » et non « Je vous souhaite des vœux » puisqu’un souhait c’est un vœu.

Quelles sont les expressions de politesse à éviter ?
La plus courante et grossière est « Je m’excuse » : c’est aux autres de vous excuser, non ? Donc : « Je vous prie de m’excuser ». Et que l’Administration cesse de donner à civilité un sens qu’il n’a pas. Civilité ne veut pas dire « madame ou monsieur » (« mademoiselle » étant désormais interdit d’usage, même pour une gamine de sept ans !). Ce beau mot exprime la manière convenable, polie, courtoise de se comporter. Gardons-lui cette seule signification.

On utilise des mots pour paraître, quels sont ceux qui sont à bannir ?
Deux sont particulièrement irritants et pédants, mis parfois bout à bout dans l’expression « Ça m’interpelle quelque part », on ne sait pas exactement où. De grâce, laissons les interpellations aux députés et à la police !

De même en ce qui concerne la nourriture ? Le travail ? Les divertissements ? Les voyages ? La foi ? Merci de nous donner un petit florilège !
Oh, la la, ça fait beaucoup de mots ! Difficile de faire un choix. Pour la bouche, prononçons « énologue » (œnologue) et non « eunologue ». Pour ce qui est du travail, disons craquement (professionnel) ou souffrance (au travail) et non pas « burn-out ». Pour les voyages, ne confondons pas Moyen-Orient et Proche-Orient, j’en sais quelque chose. Et pour se divertir, au lieu de « Selfie », je propose photomatronche.

Vos conseils pour parler et écrire en bon français ?
Lire et relire chaque matin une fable de l’affable La Fontaine. C’est simple, clair, logique, ingénieux et magnifique. La syntaxe y est un modèle pour bien écrire : Deux pigeons (sujet) s’aimaient (verbe) d’amour tendre (complément). Et il faut suivre le conseil du poète : « Ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement/ Et les mots pour le dire arrivent aisément. »

Quel est votre rôle comme secrétaire général de l’association des Ecrivains combattants ?

Je fais tourner la boutique. Le travail ne manque pas. Notre revue, L’Écrivain combattant, créée, 1918 recense les livres reçus. Nous organisons annuellement un Après-Midi du Livre (c’est nous qui avons créé ce premier salon du livre en 1925), le 88ème AML aura lieu 10 novembre prochain à la mairie du 15ème. Nous remettons chaque année des prix littéraires à l’École militaire. Tous les ans aussi, nous faisons lire par des lycéens des textes des 560 écrivains morts au champ d’honneur en 14/18 et en 39/45 dont les noms sont gravés sur les murs du Panthéon, où se tient la manifestation. Et au Cercle Interallié, nous remettons le Prix Roland-Dorgelès à deux journalistes, radio, télé, parlant bien français. Plus l’action quotidienne liée à l’activité de nos membres, plus de 500 auteurs. Bref, il y a du pain sur la planche.

 

Alfred Gilder « Les 300 plus belles fautes… à ne pas faire et autres expressions à éviter »
(editions L’Express Omnibus), préface de Christophe Barbier.

 

 

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