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Hesse & Romier : Barbarian, interrogations sur la barbarie

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Par Julia Hountou – Œuvrant de concert, le couple d’artistes français Cécile Hesse et Gaël Romier conçoit son travail photographique telles des énigmes visuelles au sein desquelles plane une étrangeté scénographiée avec une extrême minutie et une rigueur implacable. Ils présentent Barbarians, série inédite qui convoque de nouveau l’insolite et l’incongruité.

Dans leurs photographies soigneusement agencées, la mise en scène de chaque personnage ou objet est rigoureusement étudiée et laisse imaginer un monde chargé d’une histoire secrète connue des seuls protagonistes, reliés entre eux par de menus détails. Immenses et collées à même les cimaises à l’occasion de l’exposition, les images évoquent, dans une certaine mesure, l’écran de cinéma, ce miroir extraordinaire qui donne l’impression d’exacerber nos sensations ; elles encouragent la projection interprétative ; chacun peut y dessiner ses désirs et fantasmes. L’arrière-plan sombre tire quant à lui les « tableaux » vers une abstraction qui absorbe les formes et accentue le sentiment d’introspection. Ainsi fixés par l’objectif, les différents éléments semblent à la fois proches et lointains, familiers et étrangers. La façon dont ils se détachent sur le noir les auréole tout en les plaçant hors de portée.

Les artistes s’attachent à conserver des objets quotidiens qu’ils croisent au cours de leurs pérégrinations, tels de précieux témoins de leur histoire, et les choisissent dans leur entourage proche. Particulièrement sensibles à leur pouvoir évocateur, ils ne se lassent pas d’échafauder des intrigues à partir de leurs trouvailles (bouillottes électriques, télécommandes, ceintures, toques en fourrure…). Selon une démarche projective, ces objets acquièrent un caractère anthropomorphique. Hesse & Romier mènent en effet une réflexion sur les transferts, le rapport aux biens matériels, leur symbolique et la manière dont on se les approprie ou s’en détache. Tel le reflet de nos émotions, de nos sensibilités et de nos croyances, nous nous identifions à ces éléments. La perception que l’on en a dépend de l’expérience personnelle de chacun ; ils peuvent réactiver des souvenirs d’enfance ou familiaux. Abandonnés, ils révèlent aussi comment l’homme peut les désinvestir du symbolisme ou de la charge affective qu’il leur avait, jadis, octroyés le plus subjectivement du monde.

La plage ou le « studio » naturel

Les étendues de sable se prêtent à l’envol de la créativité. A l’instar du photographe japonais Shôji Ueda1, elles constituent ici un « théâtre » dans lequel Hesse & Romier mettent en scène les objets tels des personnages pour réinventer une réalité à leur convenance. Ces rivages dépouillés, sans limites ni inscription dans le temps, comme les ciels, l’asphalte des routes ou le noir de la nuit dont ils usent souvent invitent à une évasion sans prise sur le réel, exerçant un puissant attrait sur l’imagination. Les figures animées ou non prennent vie dans cet ordonnancement quasi irréel où l’horizon semble étirable à l’infini. Si les objets se présentent comme des personnages posés sur le sable, ils expriment une osmose avec cet environnement où ils sont méticuleusement disposés. Avec une remarquable économie de moyens, Hesse & Romier jouent sur les formes épurées qui paraissent se dissoudre dans les marges du rêve. Merveilleusement simples, mais très intrigantes, leurs images évoquent des moments incertains, des situations décalées, comme en attente, dans un décor immobile aux confins fuyants.

Ces clichés sont tous empreints de cette poésie singulière et de cette pénombre qui renvoie à un autre monde, lointain, dépourvu de repères, tandis que le temps se fige. Dans ce « studio » naturel, réduit à un fond uni, tout l’imaginaire peut se mettre en place. De surcroît, l’aspect feutré du support confère aux scènes une impression de silence et d’étrangeté tandis que l’horizontalité de la plage accuse la sensation de calme hypnotique. Tel le sable qui couvre le rivage, ces visions nous enveloppent d’un sentiment engourdissant.

Inquiétante étrangeté

Interroger la photographie dans son pouvoir de représentation revient à formuler la question du jeu entre réalité et fiction. Avec les composants du quotidien, Hesse & Romier bâtissent une « intrigue » visuelle en recourant à l’attirail du bizarre et de l’étrange. Préparées et réalisées pas à pas, tels les lents rituels d’un culte secret, ces images suggèrent les processus oniriques, à déchiffrer comme un rébus. Apparemment dénués de rapport entre eux, les objets sont utilisés de façon à faire jaillir l’inattendu, réveiller notre inconscient, mais aussi susciter des associations poétiques. Telles les œuvres surréalistes, ces « rencontres » baignées d’une « inquiétante étrangeté » sont non seulement visuellement attrayantes, mais nous déroutent délibérément tout en nous interpellant. Par exemple, la télécommande – métaphore du contrôle – se fait hybride ; juchée sur ses pinces de crustacés, elle semble prête à bondir pour nous attaquer ou prendre la fuite. La surprise est d’autant plus intense qu’elle provient de ce qui devrait a priori rassurer. « L’œuvre fait vibrer le sens du proche et du lointain, du familier et de l’étrange. L’étrange questionne le familier, comme un voyage lointain nous fait revoir, au retour, nos lieux de vie, et nous y révèle le lointain. »

L’effet-choc des gros plans

Etonnamment présents, presque en relief, les objets sélectionnés se trouvent saisis par la composition photographique dans leur essence même, matérielle et silencieuse. Les prises de vues rapprochées contribuent à souligner les formes, les lignes et la substance de toute chose. Les ruptures d’échelles dues aux gros plans engendrent un regard neuf sur les sujets tandis que cadrage serré sur ces derniers, isolés de leur contexte, fait de ces compositions des hymnes à la beauté du quotidien.

Sous le vernis de la civilisation

Interrogeant la barbarie dans cette nouvelle série comme en atteste son titre, Hesse & Romier en explorent diverses strates, de la plus petite incommodité quotidienne à la violence, la cruauté ou la colère, en passant par les frustrations. Dans une société organisée, le lien entre les hommes est extrêmement fragile, et il suffit de quelques jours, parfois de quelques heures, pour que la sauvagerie des comportements rejaillisse. « Il n’est pas un signe ou un acte de civilisation qui ne soit en même temps un acte de barbarie. »3 Sous le vernis de la civilisation, et malgré notre évolution, nous sommes restés des animaux guidés par nos instincts. « L’être humain est, au fond, un animal sauvage et effroyable. Nous le connaissons seulement dompté et apprivoisé par ce que nous appelons la civilisation. »

Le site officiel de Hesse & Romier www.kephyr.fr

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