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Jean-Christophe Rufin : l’arpenteur au récit enlevé

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Par Marc Emile Baronheid – Quand il n’est pas cet homme aux semelles de vent cabotant vers Compostelle, Jean-Christophe Rufin hisse le grand perroquet pour convier son armada de lecteurs à une circumnavigation féconde et colorée.

Le roux de l’histoire est authentique. Agrémenté par le savoir-faire d’un maître-queux rompu aux saveurs d’Abyssinie ou du Brésil, il incline à la ronde des révolutions de palais. Il suffit d’accompagner un gentilhomme polonais mâtiné de hongrois, bientôt pris dans la tourmente des confits européens du XVIIIe siècle, soumis aux caprices de la fortune. De Comte Benjowski à bagnard, il n’y a qu’un faux pas. Par bonheur, il a eu pour précepteur un Français pétri des Lumières, qui lui a révélé d’Alembert, Rousseau, Holbach, Voltaire. Pour décrire avec fougue et bonheur les tribulations de son protagoniste Jean-Christophe Rufin de l’Académie française a pris pacifiquement possession de la langue de l’époque, avec un naturel attestant que l’on ne porte pas impunément l’habit vert.

La Sibérie, les îles à fourrure, l’Alaska, le Japon, Formose, Macao sont quelques-uns des mouillages aléatoires d’un roman de formation philosophique. Tout à ses rêves d’expansion dans le Pacifique, Auguste Benjowski se fait fort d’allécher le roi de France et cingle vers Paris, où il découvre les intrigues de Cour, l’imbroglio des jeux d’influence, la fourberie des uns, le calcul des autres. Une pétillante Julie l’initie aux ambiguïtés subtiles du marivaudage. On se dit que l’expérience d’une campagne de candidature à un fauteuil au quai de Conti sera précieuse au mentor du comte. « Ce ne fut pas Waterloo non non mais ce ne fut pas Arcole ». La Couronne penchera pour Madagascar, île improbable, peuplée de tribus belliqueuses, mais capable d’ aimanter Benjowski et sa jeune épouse Aphanasie, au point qu’ils rêveront d’en faire leur royaume. Cela rappelle l’odyssée d’Antoine de Tounens, héros d’un ouvrage qui valut à Jean Raspail le Grand prix du roman de l’Académie française. Jean-Christophe Rufin signe un récit enlevé, battu par les embruns, emporté au large de l’entendement sédentaire. Une nouvelle immortelle randonnée, une autre manière pour l’être humain de courir après son salut. Le spectre est large, des décibels de heavy metal déferlant dans un bar du Pays Basque aux silences à bord du brick la Belle-Arthur. D’un roman l’autre s’affirme l’art précieux du grand écart, accompli ici sous la tutelle sérénissime de Benjamin Franklin. Tout est dans tout. Et inversement, précise Jean-Christophe Rufin qui, pour y accéder, ne dédaigne pas les ruses inattendues.

« Le tour du monde du roi Zibeline », Jean-Christophe Rufin, Gallimard, 20 euros

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