Nathacha Appanah : la face cachée de Mayotte

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Par Romain Rougé – Avec Tropique de la violence, l’auteure mauricienne nous offre un des romans les plus prenants de la rentrée littéraire 2016. En mélangeant la fiction à des thèmes d’actualité, Nathacha Appanah donne sa vision de Mayotte, cette île française oubliée, territoire tiraillé entre paradis et enfer.

Si la rentrée littéraire 2016 est très axée sur l’actualité « chaude », il est aussi des livres qui s’inspirent de l’autre actu, celle, moins « brûlante » et peut-être moins intéressante pour beaucoup. Celle qui oublie de parler de lieux en perdition, des violences et des détresses humaines qui pourtant, sont bien « là ». Nathacha Appanah est l’une de ces auteures qui imagine un roman en lien avec cette actu délaissée. L’écrivaine nous amène donc sur l’île de Mayotte où la violence n’a d’égal que le désengagement de l’Etat envers le 101ème département français, et, plus largement, probablement envers les territoires d’outre-mer, cette autre partie de l’Hexagone.

Tropique de la violence relate les destins croisés de personnages, consumés par les désillusions et les décisions qu’ils ont prises, qui survivent dans un territoire insulaire gangréné par la violence. Les points de vue sont multiples mais tout tourne autour de Moïse, un enfant comorien recueilli par Marie qui va devenir sa mère adoptive. Gravitent autour d’eux un flic désabusé ou des délinquants juvéniles dont la vie se résume à survivre dans ce paradis perdu qu’est devenu Mayotte. En filigrane, des questions politiques et la problématique de la filiation.

Tropique de la violence : Nathacha Appanah livre un roman plus politique qu’il n’y paraît

La filiation justement, est peut-être le thème central du roman. Les liens qui unissent les enfants perdus à leurs parents, Moïses et Bruce en première ligne, et la filiation entre Mayotte et la France, constamment évoquée. Celui qui en parlera le mieux est Olivier, ce flic désabusé « qui applique la loi française sur une île oubliée » mais qui reste viscéralement attaché à l’île : « Pourtant, il n’y a jamais rien qui change et j’ai parfois l’impression de vivre dans une dimension parallèle où ce qui se passe ici ne traverse jamais l’océan et n’atteint jamais personne. Nous sommes seuls. D’en haut et de loin, c’est vrai que ce n’est qu’une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose. Quelque chose avec son envers et son endroit, son soleil et son ombre, sa vérité et son mensonge. Les vies sur cette terre valent autant que toutes les vies sur les autres terres, n’est-ce pas ? »

Autre thème plus politique et en résonnance avec l’actualité : celui des migrants. Quand tout le monde parle de Lampedusa et de « l’invasion » de l’Europe, qui peut dire ce que sont les kwassas kwassas ? Ces embarcations sommaires venues des Comorres voisines amenant avec elles des humains en quête d’ailleurs, en quête d’un « là », d’un endroit où ils pourront trouver leur place. Problème : les femmes viennent accoucher « en France » et repartent en laissant les enfants livrés à eux-mêmes sur un territoire où ils vont devoir apprendre à (sur)vivre. A la différence des aînés comme Marie la mère ou Olivier le flic, ils n’auront peut-être que le choix de la violence pour exister.

Pour Nathacha Appanah l’île est un « là » que tout un chacun souhaite atteindre : « C’est aussi ça Mayotte : tout le monde passe son temps à chercher sa place. » Au fond, l’écrivaine s’attarde aussi sur cette notion de choix : est-ce qu’on peut choisir son « là », son endroit, sa place ? Les personnages de Tropique de la violence s’y attèlent bon gré mal gré. Le roman, lui, a d’ores et déjà trouvé sa place sur l’étal des livres à lire pour cette rentrée littéraire 2016.

Tropique de la violence
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard
192 pages – 17,50 €

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