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Échecs : échec au Roi, vive la Reine

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Par Sophie Sendra – On emploie très souvent le mot « idéologie » à tort et à travers sans pourtant en connaitre l’origine. Tantôt relevant de « l’Idée », tantôt relevant de ce qu’il y a de péjoratif dans le terme. Le mot « eidos » désigne une représentation mentale, une conception abstraite, mais également un ensemble d’opinions.

Ce terme est souvent associé au concept. Dire qu’une pensée manque d’idéologie voudrait dire qu’elle manque de concept, ce qui pourrait suggérer qu’elle manque d’idées. Cela peut aussi vouloir dire qu’elle manque de rigueur.

Le sens le plus commun lié à l’idéologie est celui retenu comme étant une représentation ou une idée qui expose tous les critères du rationnel mais qui exprime souvent une forme de spéculation creuse, hors de la réalité, d’une conscience fausse dont les intérêts ne reflètent qu’une classe dominante. L’idéologie pourrait donc toucher les éléments les plus banals de notre quotidien.

Echec au Roi
« L’idéologie est un processus que le soi-disant penseur accomplit sans doute consciemment, mais avec une conscience fausse » disait Engels dans les Etudes Philosophiques en 1893. Les jeux d’échecs dont l’origine est quelque peu ballotée entre l’Arabie, la Perse et l’Inde reflètent la logique, l’intelligence, le calcul, l’affrontement idéalisé – conceptuel – le jeu paisible de deux « camps » qui se confrontent, mais la particularité de ce jeu est qu’il met en avant le fait que toutes les pièces, de la plus petite à la plus grande, ont une importance : elles peuvent, à tout moment, faire basculer l’avantage à l’un des deux joueurs.
L’autre particularité est que la pièce maîtresse est la reine. Elle peut aller dans toutes les directions, elle détient un pouvoir de régénérescence, elle peut revenir dans le jeu, sauvée par un pion.
L’information selon laquelle une fatwa aurait été émise en Arabie Saoudite par un mufti est confirmée. Selon ce haut dignitaire religieux, le jeu d’échecs ne conviendrait pas à l’esprit paisible de ceux qui s’y adonnent. Inutile, perte de temps, il déclencherait l’animosité entre les protagonistes, pousserait à jouer de manière excessive, et inciterait aux jeux d’argent. Se basant sur un texte religieux interdisant « les substances intoxicantes, les jeux d’argent et la divination » (L’Express), ce haut dignitaire verrait dans les échecs un danger pour ceux et celles (sic) qui y « succomberaient », tel un abîme de débauches.
Ce « roi des jeux », ce jeu de réflexion est celui qui est pratiqué le plus sur la planète. Compréhensible sans barrière de langue, il peut réunir des joueurs de tous horizons et dont le seul but est d’échanger des tactiques logiques. Ce jeu universel dont on trouve trace au VIII° siècle à Téhéran, puis en Europe au X° siècle a su traverser le temps et l’Histoire jusqu’à s’inviter sur nos ordinateurs. Mais alors pourquoi une telle vindicte, un tel interdit ?

Vive la Reine
L’esprit du jeu est très différent de celui qui inspire les dynasties. Dans le jeu d’échecs, le joueur protège sa reine afin de ne pas perdre sa pièce maîtresse. Cette reine a pour but de piéger le roi adverse, seule ou avec le concours des autres pièces du jeu. A la fois protectrice de son roi, attaquante zélée, sauveuse de ses acolytes, elle est de tous les fronts. Lorsqu’elle est perdue, un seul but, la retrouver. Sauvée par un pion, elle peut revenir dans le jeu et à la manœuvre. Comment un jeu dont le bassin d’origine est l’Arabie peut-il se retrouver au cœur d’une interdiction dans cette région du monde ? Sans doute parce qu’il défend des valeurs incompréhensibles par certaines idéologies qui, comme le disait Engels, confondent vérité et « conscience fausse ». Des idées présentées comme rationnelles peuvent avoir des conséquences sur la vision que nous avons du monde. Présenter le jeu d’échecs comme un danger reviendrait à dire que la réflexion, l’anticipation, la logique seraient l’ensemble d’un péril pour l’âme humaine. Cette idéologie oublie la valeur que ce jeu transmet à tout joueur : l’humilité devant la force intellectuelle de l’adversaire. Il existe même la mention « échec et pat » qui termine une partie qui ne trouve pas son vainqueur. Gagner grâce au concours d’un fou, d’une reine et/ou d’un pion, bloquer sans tuer le roi, le coincer sans jamais l’abattre, résister contre la force intellectuelle de l’adversaire, voilà sans doute des valeurs à transmettre. Quant aux jeux d’argent, ce haut dignitaire ne sait sans doute pas qu’il s’agit d’un jeu convivial qui n’engage pas de pari.

S’il fallait conclure
Le jeu de Dames dont l’origine est également incertaine, mais dont on retrouve traces dans le bassin arabique, en Inde ou encore en Afrique, montre l’affrontement entre deux camps. La dame a également des possibilités décuplées. Cela veut-il dire que ce jeu est un danger pour les « bonnes mœurs » ? Penser par soi-même, réfléchir, calculer, anticiper voilà des termes à bannir dans certaines idéologies qui voudraient voir l’intelligence réduite à la simple expression de la spéculation sans fondement. Jouer c’est également apprendre à perdre avec panache, toujours debout. Lorsqu’on fait « tomber » le roi c’est qu’on accepte mal la défaite. L’idéologie est tombée, vive la Reine.

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