fbpx

Jacques Allaire : un Dernier Contingent aussi violent que puissant

par

Par Nicolas Vidal – Jacques Allaire est un metteur en scène singulier qui ne recule devant aucune de ses convictions. Toujours prêt à discuter, à débattre, à s’insurger et à nous secouer sans ménagement dans chacune de ses pièces.

Il nous a bluffé avec « La liberté pourquoi faire ? » sur ce texte de Georges Bernanos qu’il a magnifié de sa vision artistique tout en décuplant la violence poétique du texte. Il nous a agacé dans « Les damnés de la terre », adaptation du texte de Frantz Fanon malgré une mise en scène remarquable, la pièce endosse un parti pris qui manque quelque peu de profondeur dans son approche historique.

Jacques Allaire s’est attaqué cette fois-ci au Dernier contingent, texte de l’auteur Alain Julien Rudefoucauld, livre qu’il a pioché  » pour se détendre » dans une librairie. Mais la sagacité du metteur en scène est sans limite et il a décidé d’en faire une pièce mettant au service de son talent sa pugnacité, son art et son intelligence toute entière ( Lire l’interview de Jacques Allaire sur ce lien )

Quel résultat formidable que ses 7 jeunes comédiens triés sur le volet dans différentes écoles de théâtre qui portent un texte à bout de bras, jouant de leurs corps et de leurs statures pour plonger le spectateur dans « une tragédie remarquable de la modernité« .
Des jeunes gens confrontés à un destin tout tracé, étouffés par la pression sociale, la société ultra-libérale et les malheurs de l’existence. Ils sont là, engoncés dans une cage en fer, enfermés dans leur jeunesse, dans leurs tourments adolescents et leurs espoirs vains. Ils se croisent, se frottent, se poussent en criant, pleurent, gémissent, discutent et s’agressent. Tout est un fracas de jeunesse bafouée et de complaintes puériles qui saisissent aux tripes au fil des minutes. On sent peu à peu s’étioler la fine couche de naïveté au contact rêche d’une existence qui se durcit.
Les dialogues sont violents. La vulgarité est omniprésente. Il est question pour Jacques Allaire de « ce monde suspendu de l’adolescence qui se pervertit ». Car il est aussi un esthète de la langue et de la formule.
Le Dernier Contingent s’interroge aussi sur le rapport aux adultes qui est traité de façon brutale mais très intéressante. Rien n’est laissé au hasard dans cette pièce construite depuis les dessins de Jacques Allaire, griffonnés çà et là sur des cahiers.
Tout est là devant le spectateur qui n’a qu’à se servir de ce contingent de jeunesse fracassée et perdue derrière des grillages, cachée sous des lambeaux de tissus et d’habits. Il y aussi cette dérision permanente sur le plateau qui flirte avec des moments de totale absurdité. On pense alors perdre le fil des choses mais c’est pour mieux retrouver la puissance du texte qui ressurgit de l’autre côté de la scène. Dans un cri, une lumière ou un simple regard. Et la musique qui enveloppe le plateau, omniprésente et lancinante telle l’atmosphère promise au fatum, « J’ai entendu ce type de sons dès le début de ma lecture » explique Jacques Allaire. Car même s’il conteste le concept même de l’idée, tout est savamment pesé et réfléchi dans son travail. La mise en scène de Jacques Allaire est à la parfaite conjonction de l’atmosphère et de la tension. Les éclairages sont précieusement disposés de part et d’autre pour mettre en lumière le beau, le laid, le sordide, la mort et la folie. Ne vous méprenez pas sur les intentions et la quintessence de cette pièce car Jacques Allaire parle d’espoir pour les jeunes générations et souhaite ardemment leur faire prendre conscience qu’ils ont leur avenir entre leur mains. De façon brutale certes mais avec un fol enthousiasme qui nous passionne.

 » Et la cage ? » lui lance une dame dans l’assistance après la pièce dans le majestueux foyer du Théatre Molière. Jacques Allaire fronce les sourcils et répond avec cette assurance bienveillante « Rien ne les empêche de sortir de la cage….rien…« . Jacques Allaire a cette verve artistique qui fascine et qui questionne. On ne sort jamais indifférent d’une pièce de Jacques Allaire.

Cette fois-ci dans la froide humidité d’une nuit sétoise, on est reparti le coeur battant, assailli par les questions et tout émoustillé d’avoir vu une belle et violente pièce. Aimez-la, détestez-la, chérissez-la mais courrez-voir la dernière création de Jacques Allaire en vous accrochant de toute force à la cage en fer du Dernier Contingent et les 7 jeunes comédiens qui méritent à eux seuls le détour.

Le Dernier Contingent
Texte : Alain Julien Rudefoucauld – Un spectacle de Jacques Allaire librement inspirée du roman d’Alain Julien Rudefoucauld

jeudi 3 et vendredi 4 décembre, 2030
Théâtre Molière, Sète

Création Scène nationale de Sète

(Crédit photo Marc Ginot)

avec
Edward Decesari
Evelyne Hotier
Chloé Lavaud
Gaspard Liberelle
Paul Pascot
Valentin Rolland

guitariste
David Lavaysse

Lire aussi dans Théâtre :

Nobody : un travelling décapant sur la vie en entreprise

Pour Louis de Funès : une réflexion exaltée sur le métier d’acteur

L’autre Galilée: le comédien Cesare Capitani joue les scientifiques avec «foi»

Des souris et des hommes : une pièce d’une humanité désarmante

De l’autre côté de la route : une investigation drôle et attendrissante

Laissez votre commentaire

Il vous reste

0 article à lire

M'abonner à