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Roger Grenier : « J’ai l’impression que les vrais parisiens sont ceux nés ailleurs et pour qui vivre à Paris est une conquête. »

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Par Eric Yung – bscnews.fr/ Il suffit pour dire tout le charme de ce livre d’en lire, à voix haute, la première des phrases : « Je ne sais pas si je suis un provincial ou un Parisien. Je suis né par hasard en Normandie. (…). J’ai l’impression que les vrais parisiens sont ceux nés ailleurs et pour qui vivre à Paris est une conquête. Il me suffit de passer sur un pont de Seine, et je m’émerveille. Des ciels incomparables! Ce n’est pas un rêve, je suis à Paris ». Le nouvelliste Roger Grenier nous offre avec son dernier livre des promenades délicieuses au coeur d’un Paris qui est d’abord le sien puisqu’il débute sur des lieux de l’intimité de l’enfance et de la jeunesse.

Visite guidée s’il en est, Roger Grenier, cet auteur de 96 ans, qui a connu les plus illustres de nos écrivains contemporains et qui a été l’ami d’Albert Camus et de Romain Gary, pose sa main sur notre bras et nous guide jusqu’aux adresses qu’il a fréquentées. Ainsi, au 21 rue Mazarine, c’est la bâtisse où André, son père est né. Au 43 boulevard de Strasbourg c’est le lieu de l’ancienne imprimerie familiale. Au 3 rue Poissonnière, une vieille adresse de parents, on apprend qu’un certain Germain Calmel, vigneron dans un petit village perdu au nord de l’Hérault, sur les contreforts des Cévennes, serait parti avec une actrice. Un scandale à l’époque ! Et puis, au fil des pages et des rues qui reconstituent une portion de vie passée, Roger Grenier nous entraîne à ses basques pour tenter, avec lui, de retrouver une boutique d’optique, là où a travaillé sa tante et qui se dressait dans « une rue au nom gracieux, la rue Pastourelle. »
Mais « Paris ma grand’ville » n’est pas qu’un live consacré aux émoparcelles de vie plus difficiles qui –sans aucun doute- se confondent aussi avec l’amour d’une ville. Roger Grenier a vécu les douleurs de Paris avec la résistance, la peur des allemands et les drames civils. Et à l’auteur de « Paris ma grand’ville » de raconter que l’insurrection « a éclaté boulevard Saint-Germain » que c’est « la mitraille entre la rue Saint-Jacques et le parvis Notre- Dame », que du côté de l’Hôtel de ville il a vu « toute la journée des véhicules détruits, des façades saccagées, des flaques d’essence et de sang, des morts ». Tournons les pages. Et le récit continue sur des souvenirs plus joyeux car « la bataille s’est terminée ce soir en grande victoire. » Et le jeudi 24 août. Ils sont là ! « Sur la place, arrivaient les premières voitures de Leclerc, des chars légers. (…) Un délire collectif. J’ai téléphoné, à tous les journaux » se souvient Roger Grenier qui ajoute « Les cloches sonnent, sonnent dans tout Paris ». Et puis, les souvenirs se bousculent entre eux pour annoncer que « les fusillades s’éloignent » et c’est un Paris libéré que nous raconte maintenant Roger Grenier. « Dans nos nouveaux bureaux, au 63 avenue des Champs Elysées, on voit souvent d’étranges scènes. » Et de se rappeler en particulier « des artistes, plus ou moins compromis dans la collaboration, qui viennent proposer des galas à notre profit pour se faire dédouaner. J’ai vu ainsi Fernandel », nous dit Roger Grenier, « poiroter pendant plusieurs heures, assis sur une chaise. » Et ce que narre plus loin l’auteur de ce « Paris ma grand’ville » appartient un peu à la magie des exceptions de la vie car c’est grâce aux circonstances d’après-guerre et à la création de petits journaux plus ou moins éphémères que Roger Grenier croise sur son chemin des gens tels que Brassaï, André Gide, Albert Camus, Pierre Seghers, Claude Roy et tant d’autres… Le récit n’est pas sans anecdotes. Ainsi, cette brève histoire rapportée par l’auteur et qui concerne la regrettée Régine Deforges. La scène se passe rue des Saint Pères. Dominique Aury me fait un reproche inattendu raconte Roger Grenier. «Vous avez croisé Régine Deforges et vous ne lui avez pas dit bonjour. C’est vrai. Elle avait un corsage très décolleté et j’étais occupé à regarder ses seins. Rassurée, Dominique s’est empressée de rapporter cette réponse à Régine. »
« Paris, ma grand’ville » est une histoire d’amour. Pour preuve ? A la fin du livre Roger Grenier se souvient encore et il écrit : « De la passerelle du Pont des arts, j’ai regardé le square du Vert Galant, soudain bouleversé parce que c’est de cette pointe de terre que les cendres de Claude (ndr : Claude Roy) ont été confiées à la Seine. Au même moment, l’orchestre s’est mis à jouer (…) une rengaine que chantait sans cesse une amie, en 1944, à l’époque même où j’ai connu Claude, quand la vie nous semblait neuve. Et maintenant, comme le dit le héros de La traversée du Pont des Arts, « nous habitons probablement le son d’un écho qui s’éteint ».
« Paris ma grand’ville » est un livre magnifique, vraiment.

« PARIS MA GRAND’VILLE » de Roger Grenier. Editions Galllimard dans la collection « Le sentiment géographique».

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