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Exercices de survie : le dernier ouvrage de Jorge Semprun

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Par Félix Brun – bscnews.fr/ Tout simplement, sans grandiloquence ni affectation, Jorge Semprun nous livre le récit et ses réflexions sur toute la période de sa vie clandestine, la résistance, la déportation, la liberté retrouvée. Il remonte son passé, confronté à une mémoire parfois infidèle mais parsemée d’anecdotes poignantes et émouvantes.

Arrêté par la gestapo et la police française, il subit la torture avant la déportation ; au cours de ces descentes aux enfers de la souffrance « J’appris très vite à distinguer la réalité matérielle des différentes sortes de matraques. La douleur qu’elle provoquait était, en effet, bien différenciée, singulière .C’est à l’aune de chaque douleur que, je pouvais établir, sans hésiter, à quel genre j’avais à faire. » La réaction physique aux coups permet de définir la qualité de l’instrument : « La douleur sèche, fulgurante, mais peu persistante, plus volatile, de la matraque en bois n’était pas comparable à l’impact, mais bien plus profonde et durable, de la matraque en caoutchouc, surtout quand il ne s’agissait pas d’un simple nerf de bœuf et qu’elle est lestée de plomb. »
Comment peut-on endurer, supporter, survivre à ces supplices, ces châtiments de la chair, et ne pas dénoncer, parler, trahir ? « Le silence auquel on s’accroche, contre lequel on s’arc-boute en serrant les dents, en essayant de s’évader par l’imagination ou la mémoire de son propre corps, ce silence est riche de toutes les voix, toutes les vies qu’il protège, auxquelles il permet de continuer à exister. » Exercices de survie entre les mains de ces bourreaux aux procédés diaboliques : « C’est une expérience de solidarité, autant que de solitude. Une expérience de fraternité, il n’y a pas de mot plus approprié. »
Déporté dans le camp d’extermination de Buchenwald, il retrouve ses compagnons de résistance, ses amis de lutte contre le nazisme…..et toujours ce silence, celui de la clandestinité, du refus de se soumettre, des regards complices : « Ensemble, dans un silence partagé, nous avons regardé le soleil de l’automne, la fumée grise et légère du crématoire. » Dans la torpeur, l’internement et l’attente d’un meilleur sort, les anecdotes donnent à la grisaille du camp de concentration une lumière d’espoir ; ainsi un dimanche matin les haut-parleurs de Buchenwald diffuse la chanson de Trenet « Ménilmontant » interprétée par un prisonnier français…..symbole de liberté ! De même, ce sont deux juifs américains à l’avant-garde de la IIIème armée de Patton qui roulent les premiers vers le camp nazi de Buchenwald : « On n’aurait pas osé l’inventer dans un roman. »
Dans ce récit, Jorge Semprun poursuit la réflexion et les pensées engagées dans deux de ses œuvres majeures « Le grand voyage » et « L’écriture ou la vie ». Il rejette tout ressassement et repliement sur lui-même, ses aventures et expériences : « Pas le temps de revenir la dessus lorsque la vie nous offre tant de sujets de discussion, d’admiration ou de colère. » Avec l’âge il nous confie une mémoire qui devient parfois infidèle et a un aboutissement singulier : « Tout a une fin dans la vie, même les raisons de vivre. Mais pourquoi ne vivrait-on pas sans raisons ? Je veux dire sans autre raison que celle de vivre, précisément, avec toutes ses conséquences. »

Ce dernier ouvrage, illustré d’une remarquable introduction de Régis Debray ,nous laisse cependant un goût d’inachevé tant Jorge Semprun nous a éclairé tout au long de sa vie et de son œuvre.

Exercices de survie
Auteur : Jorge Semprun
Editions : Folio
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