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Immortels? Une récréation théâtrale pour adolescents exacerbés

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ Samuel est mort. On ne sait pas trop comment ni pourquoi mais il a brusquement quitté ce monde et les six camarades qui partageaient sa vie.

Joachim, son frère, culpabilise et tente d’intégrer son ancien cercle d’amis afin de mieux comprendre cette disparition: serait-ce le grand William et son approche manipulatrice qui aurait volontairement poussé Samuel vers la mort? Serait-ce une banale histoire de jalousie ou la conséquence d’un pacte que ces gamins à la dérive auraient signé du haut d’un toit, juste avant que Samuel n’en tombe? Difficile de savoir ce qui a bien pu se passer dans la tête de ces jeunes sans cesse livrés à eux-mêmes! A cet âge, on s’amuse si souvent à taquiner la faucheuse qu’elle finit parfois par prendre le dessus…
Au coeur de cette enquête lancinante, Joachim cherche, questionne, tâtonne et se fait à son tour absorber dans ce clan funeste où chacun des membres essaye à sa manière de ressusciter le défunt. Dans l’esprit égaré de ces grands enfants, la figure d’ange de Joachim commence étrangement à se confondre avec le souvenir fantomatique de son frère. Derrière son sourire mutique, le jeune homme va subtilement se plier à cette morbide métamorphose afin d’élucider, une fois pour toutes, les circonstances de ce mystère. Et si, en fin de compte, le responsable de la mort de Samuel, c’était lui?

A travers ce drame intimiste, Nasser Djemaï pose un regard tendre sur le monde singulier de la post-adolescence. Avec réalisme et connivence, il nous révèle les folies et les maladresses de ces jeunes têtes brulées dont le désarroi est tel qu’il les pousse souvent à vouloir dépasser leurs limites. Il est amusant de voir ces âmes exaltées critiquer en boucle toute source d’autorité: sans cause réelle, elles s’élèvent mutuellement contre les flics, contre les parents ou, pourquoi pas, contre le monopole des banques! Tout prétexte est bon à défendre lorsque l’on cherche à se faire une place dans la société des adultes. Derrière leurs grands airs contestataires, ces gamins déboussolés cachent pourtant beaucoup de failles: certains ont un père dans le coma, d’autres sont en mal de reconnaissance, d’autres encore sont désemparés par la simple transformation de leur corps ou la pénible transhumance de leur être vers les réalités de l’âge adulte. Même s’ils trainent ensemble du matin au soir, ces six inséparables ressemblent à tous les citadins d’aujourd’hui: ils ne savent plus communiquer, pas même pour faire le deuil d’un ami commun. Les mots, les pleurs, les cris: rien ne sort plus de leurs carapaces ! Armés de leur mobiles et de leurs textos, ils évoluent dans un monde virtuel où la vraie vie n’a aucun sens à leurs yeux: au fil de leurs errances et de leurs soirées excessivement arrosées, ils se croient devenus invincibles mais finissent trop souvent par perdre le contrôle d’eux mêmes…
Afin de servir ce grave sujet contemporain, Nasser Djemaï a fait appel à de très jeunes comédiens : trois filles, trois garçons et Florent Dorin (Joachim) pour orchestrer avec sensibilité et justesse cette partition désordonnée. La mise en scène d’Immortels est assez épurée mais elle est intéressante du point de vue des effets et de l’éclairage: du début à la fin, les scènes sont successivement prises entre de puissantes projections vidéo et une musique envoûtante décuplant l’aspect mystique de la pièce. Dans cette construction théâtrale d’une jeunesse en mal de vivre on regrette cependant le côté « cliché » de l’oeuvre et de ses dialogues. Nasser Djemaï aurait du creuser d’avantage l’aspect psychologique de chacun de ses protagonistes au lieu de se contenter d’en faire des caricatures. Hormis Jean-Christophe Legendre (Isaac) qui incarne un ado coincé des plus comiques et Clémence Azincourt (Linda) qui se fond audacieusement dans les traits d’une boulotte rigolote, cette palette de comédiens demeure hélas bien trop verte pour convaincre une assistance chevronnée: ils se cherchent sur scène, maitrisent mal leur diction et exagèrent inconsciemment certains traits de leur caractère. Il en va ainsi de Brice Carrois (William) qui accentue tellement l’aspect « speed » de son personnage que cela sonne faux et nous empêche d’adhérer pleinement à son discours.Les avis peuvent cependant diverger en fonction de l’âge des spectateurs et de leurs prédispositions. En effet, à la fin du spectacle, l’ensemble des adolescents présents dans la salle du Théâtre 71 de Malakoff semblaient plus que conquis: « Trop géniale la pièce! Ça déchire! » Face à un tel enthousiasme, nous dirons donc qu’Immortels est une sympathique récréation théâtrale mais que ce drame s’adresse particulièrement à un public d’ado en quête d’identité.

Immortels
Mise en scène Nasser Djemaï
Avec: Clémence Azincourt, Brice Carrois, Florent Dorin, Etienne Durot, Jean-Christophe Legendre, Marion Lubat et Julie Roux

Du 18 au 28 mars 2014 : Théâtre 71 – Malakoff
Du 8 au 11 avril 2014 : Théâtre L’Apostrophe – Cergy Pontoise

http://nasserdjemai.com

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