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Roland Gori : lorsque la philosophie rencontre la psychopathologie et la psychanalyse

Par bscnews.fr/ A l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage « Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? » (Éditions Les Liens qui Libèrent), le psychanalyste et Professeur Émérite Roland Gori a accordé une interview épistolaire à notre journaliste Sophie Sendra. Lorsque la philosophie rencontre la psychopathologie, la psychanalyse, le débat autour du bonheur et de la liberté s’engage. Entre langage et concept, bon sens et humanisme, critiques et poésie, Roland Gori nous pousse à réfléchir sur la condition humaine, le monde dans lequel nous vivons, sur le lien social et notre relation à l’Autre.

propos recueillis par

Le 04 Mars 2014
Cher Roland Gori,
C’est à l’occasion de la lecture de votre ouvrage Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2013) que je me suis dit que je n’avais jamais entretenu de relation épistolaire avec un « psy ». Ce dernier terme n’est pas péjoratif, mais reflète votre parcours lié à tout ce qui concerne le psychisme humain. Ce qui m’a interpelé dans votre ouvrage c’est tout d’abord le titre : évocateur d’une philosophie plus que d’une psychanalyse au premier abord. C’est une question qui pourrait être posée aux futurs bacheliers ! On ne s’attend pas à retrouver une critique de vos propres collègues psychiatres ou encore des nouvelles technologies que nous qualifions de « progrès techniques », mais qui n’ont rien de progressistes selon moi… en tout cas dans la relation à l’autre et au monde. Être « mondain », au sens propre du terme, c’est autre chose…Ce qui m’intrigue également c’est le terme « culpabilité ». Vous exprimez l’idée selon laquelle la technologie « disculpe » celui qui l’utilise – vous pensez aux réseaux sociaux et à leurs dérives sans doute – et propose ainsi une forme de « négation » de l’autre : selon vous il faut reconquérir la culpabilité afin de ne pas oublier la présence – même virtuelle – d’autrui, cet alter ego, cet autre nous-même. La notion de « culpabilité » fait appel à un sentiment religieux selon lequel il faudrait se sentir en faute ; celle-ci a également fait partie d’une « stratégie » politique pour mieux tenir les peuples. A ce mot de « culpabilité », je préfère celui de « responsabilité » qui fait écho à la notion de citoyen autonome dans sa pensée. De plus, la psychanalyse a été peu avare de cette « culpabilité », en insistant sur celle des mères vis à vis de l’enfant par exemple. Heureusement, elle a revu sa copie…Enfin, ne faudrait-il pas passer de cette « culpabilité fondatrice du lien social » dont vous parlez, à une « responsabilité dans le lien social » ? Ces petites réflexions de départ ne sont qu’un petit aperçu des questions qui s’accumulent sur mon bureau. En parlant de bureau, je pose toujours cette ultime question à mes correspondants : « Dis-moi à quoi ressemble ton bureau, je te dirai qui tu es ». Alors Monsieur Gori, une petite description s’impose…
A très bientôt,
Sophie SENDRA

Le 06 Mars 2014
Chère Sophie Sendra,
Vous me voyez très honoré d’être le premier « psy » avec lequel vous entreprenez un échange épistolaire. C’est une lourde « responsabilité » – sans culpabilité pour autant ? – à laquelle je me trouve invité, et j’ose espérer ne pas me révéler trop inégal à la tâche. D’autant que certaines de vos remarques concernant la psychanalyse et la culpabilité des mères qu’elle distribuerait allègrement me font craindre de votre part quelques préjugés défavorables à l’égard de ma discipline. N’ayez crainte j’ai une profonde aversion pour les interprétations générales des symptômes comme pour toute psychologisation des problèmes sociaux ! D’ailleurs en la matière les psychanalystes n’ont pas le monopole de l’ignorance épistémologique, de l’imprudence des interprétations du monde et de ses misères…Aujourd’hui ce seraient plutôt les biologistes, économistes, généticiens et neurocognitivistes qui ne se privent pas de s’abandonner à cet « état paresseux du savoir » que le médecin philosophe Canguilhem nommait une « idéologie scientifique » ! Seuls les contenus des discours à la mode changent, l’opium de l’idéologisation des savoirs demeure ! A propos d’opium, oui vous avez raison j’ai choisi un titre assez philosophique pour mon dernier bouquin. Je vous l’accorde cela fait un peu sujet de bac : « Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? »… Mais reconnaissez quand même chère Sophie, si je puis me permettre cette adresse familière, que l’on a jamais autant glosé sur le bonheur que ces derniers mois où il n’a jamais autant été incertain ! Vous connaissez la phrase de Prévert : « j’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant » ! Alors tout ce tintamarre aujourd’hui accroit ma conviction qu’il a vraiment foutu le camp… Et qu’en lieu et place on vous promet la sécurité, qui n’est que sa part la plus congrue, réduite aux acquêts des misères sociales. Telle est la thèse de l’ouvrage : depuis que l’abondance, comme la belle arlésienne, se fait attendre on ne peut plus vous promettre des lendemains qui chantent, faire le serment de vous protéger de la misère, elle est déjà là, alors on vous jure que l’on finira par vous protéger des plus misérables d’entre nous, de ces gueux étranges et étrangers…qui vous empêcheraient d’aller pointer tranquillement à Pôle Emploi ! Puisqu’a contrario des siècles précédents on ne peut plus vous promettre le Paradis sur terre, pour demain et pour vos rejetons, on va au moins vous promettre un purgatoire bien peinard ! C’est là où il faut voir l’articulation de ce discours de promesse avec la fabuleuse exigence des techniques qui pensent pour vous, vous fournissent les modes d’emploi de votre vie comme elles vous fournissent les prescriptions des actes professionnels que vous devez accomplir, sans réfléchir et sans état d’âme, pour pouvoir être accrédité comme « bon » professionnel ! Vous n’avez qu’à suivre les modes d’emploi et les règles de bonnes pratiques et vous serez bien « évalués » !!! C’est par là que passe aujourd’hui cette soumission sociale librement consentie que permet l’évaluation qui, sous toutes ses formes, normalisent, contrôlent, formatent et mutilent les individus comme les peuples ! Il suffit de s’identifier aux machines, d’apprendre leurs langages (informatique par exemple), de faire corps avec elles jusqu’à la nausée d’une copulation consentie et vous serez « heureux », heureux de ne plus avoir à penser, à décider, à vous embarrasser des états d’âme moraux ou politiques. Vous avez déjà vu, vous, votre ordinateur se mettre en grève pour des motifs politiques ou sociaux, se rebeller contre votre pouvoir immoral ou abusif ? Non, vous n’accordez à votre ordinateur que la panne, le dysfonctionnement, l’obsolescence ou le bug… Eh bien demain il en sera de même pour des humains ! C’est ça l’avenir de la psychiatrie depuis que de l’autre côté de l’Atlantique ils ont trouvé ce truc génial qui consiste à en finir avec les palabres des psys, leurs sempiternelles querelles de diagnostic, en les obligeant à suivre les protocoles des machines, à se comporter comme des ordinateurs vivants ! Bientôt d’ailleurs on n’aura même plus besoin de psy puisque le patient pourra dialoguer directement avec son ordinateur qui lui « crachera » son diagnostic et sa prescription comme on prend son café le matin au distributeur du bureau. Et puis comme le patient aura de plus en plus son mot à dire, l’avenir c’est qu’il puisse lui même doser sa prescription comme on le fait pour le sucre du café ou la couleur du préservatif… c’est à de telles choses, chère Sophie, que l’on peut juger que l’on est en démocratie !
Il se fait tard et je ne peux davantage m’expliquer sur la délicate question de la culpabilité qui a fait le fond de commerce des religions et autres magisters. Sans que l’on puisse pour autant jeter le bébé de cette culpabilité fondatrice du lien social avec l’eau du bain des religions, je ne saurais me résoudre comme vous à la diluer dans la responsabilité. Certes la notion de « responsabilité » que vous proposez à la place de celle de la « culpabilité » est plus souriante, attractive, up to date, mais elle minore le rapport ambivalent, empreint d’amour et de haine, que le sujet humain nourrit pour son semblable. Le social nait de ce besoin humain d’impliquer l’autre dans ce qui nous arrive, de joies et de peines, à partir de ce moment là émerge l’amour comme la haine. Donc la culpabilité. La culpabilité est le fruit de notre infatigable « besoin de causalité » qui nous fait attribuer une « étiologie sociale » à ce qui arrive… Mais j’ai peur de vous lasser, chère Sophie, en devenant un peu compliqué ! Il est temps d’aller ranger mon bureau… vous me demandez de le décrire ? Impossible ! J’en ai au moins deux ou trois sur lesquels s’entassent livres dossiers et toutes sortes d’objets inutiles qui me feraient suspecter par les « nouveaux psychiatres » du DSM5 de patient atteint de « syllogomanie » (compulsion à accumuler des objets inutiles). Mais entre nous, chère Sophie, c’est leurs classifications que je trouve totalement inutiles et délirantes. Quant à mon bureau…je m’en fous j’écris la plupart du temps sur les tables du salon !
Bien à vous,
Roland

Le 06 Mars 2014,
Cher Roland,
Je viens tout juste de recevoir votre lettre. Je prends la plume – le clavier – pour vous répondre avant d’oublier mes premières impressions. Peut-être que cette lettre sera écrite en deux fois car j’ai un article à écrire en urgence. Nul préjugé de ma part vis à vis de la psychanalyse, tout au plus un petit « pic » afin de connaître votre sentiment, puisque vous êtes – semble t-il – freudien. Pour commencer, il faut que je précise ma pensée. Les psychanalystes n’ont pas, en effet, le monopole du « cercle herméneutique », les philosophes peuvent aussi souffrir d’un excès d’interprétations métaphysiques, ou d’interprétations tout court, les éloignant ainsi des préoccupations humaines. Lorsque l’ouvrage de Michel Onfray « Le crépuscule d’une idole » est sorti en librairie, j’ai écrit un petit article intitulé « L’Affaire Onfray » dans lequel j’expliquais que ce qui était contenu dans l’ouvrage n’était pas inconnu des universitaires (la psychanalyse était, à mon époque, enseignée obligatoirement aux étudiants en philosophie) et que, pour ma part, rien de tout cela ne me scandalisais. Mais que, ce qu’oubliait Michel Onfray, c’était le contexte historique, socioculturel de l’époque Freudienne, le fait que les prémisses d’une recherche sur l’homme doivent forcément se préciser avec le temps, et que le mérite de Freud – et d’autres – était d’avoir recentré l’interrogation sur l’humain, parallèlement aux autres sciences. Le bémol que je faisais en revanche, était à l’égard de certains psychanalystes qui, appliquaient aveuglément un dogmatisme absurde sans prendre en compte les avancées de la recherche. Je pense notamment à cette aberration – selon moi – du traitement psychanalytique des autistes, alors qu’ils doivent être pris en charge par une structure adaptée faite de psychomotriciens, de pédopsychiatres etc. Un autre exemple est assez parlant, celui des bipolaires – ou PMD* – qui se voient prescrire des anxiolytiques et des séances chez des psychologues non adaptés pour ce genre de cas. Je suis en accord avec votre idée selon laquelle il s’agit d’une « idéologisation », un « opium » dont certains psys sont victimes. Mais il n’y a pas qu’eux. Les Américains et leur standardisation biologico-psychologique font également des dégâts. La catégorisation des « symptômes » de l’enfance est un scandale sanitaire d’une grande ampleur. Un enfant qui s’agite un peu est purement et simplement aliéné par une sur-médicalisation, « classé » comme souffrant d’une hyperactivité. A la sortie du lycée, vous devez remplir un questionnaire type « profil psychologique », et si vous avez ressenti la moindre déprime, les moindres « idées noires » – répandues à l’adolescence – cela vous suivra dans vos demandes futures, vous serez classé « à risques ». Je pense qu’un travail de fond et pluridisciplinaire, sans « églises », est nécessaire et permettrait sans doute de meilleures approches.
Quant au bonheur, il est sur toutes les bouches de ceux qui participent aux programmes de télé-réalités. « C’est que du bonheur ! » est une des phrases qui revient le plus souvent. Désormais, l’accomplissement ultime est d’être vu. Le bonheur tend à se réduire à l’ombre et à la lumière des « projecteurs », en dépit de l’impact pour l’autre et, a fortiori, pour soi. Les technologies de « l’extimité » poussent l’individu à croire qu’il Est, et qu’il « partage » sa vie, qu’il a des « amis », qu’il a de la notoriété ; il alimente le Big Data pour Être de toute éternité ; il croit participer à son paradis futur et ainsi, pense laisser son emprunte dans l’Histoire. « Je deviens quelqu’un – de bien – puisque je suis vu » quoi que je fasse. En disant « Être, c’est être perçu », Berkeley ne supposait certainement pas que le sens de cette phrase en prendrait un tout autre que celui qu’il lui attribuait. Vous précisez le sens que vous attribuez au mot « culpabilité », il est emprunt « d’affects », de sentiments. La précision était nécessaire car pour moi, il a un autre sens : la repentance perpétuelle. A se sentir coupable « à l’avance », ou à tout moment, nous laisse présupposer de la douleur de l’autre, on ne se permet plus rien, ni révolte, ni vérités dites et exprimées. Le mot « responsabilité » implique le fait de « répondre » de ses actes, de « garantir » sa pleine conscience de la société dans laquelle on se trouve. Faire ceci ou cela ici, peut ne pas être admis ailleurs et inversement. Si on se sent toujours « coupable », on n’ose rien, ni ici ni ailleurs. Alors qu’être « responsable » implique de répondre de ses actes sans pour autant être en « faute », mais plutôt dans l’erreur. Cette dernière est source d’apprentissage ; la faute, la culpabilité, vous suivent sans pour autant vous permettre de les dépasser. En quelques mots, je pense que vous et moi pensons la même chose, que nous avons le même objectif, que nous considérons le monde, l’humain – et cette vision peu engageante de l’avenir – sans définir tout à fait les termes de la même manière. Mais ce qui compte comme le disait Kant « c’est de tendre vers » un même but.
En parlant de DSM, avez-vous lu l’ouvrage de Michel Minard « Le DSM-ROI, la psychiatrie américaine et la fabrique des Diagnostics » (Éditions Ères) ? Il est vraiment excellent, il permet de compléter les idées développées dans votre livre.
Enfin, si mon ordinateur parlait, il vous dirait que le mot qui revient le plus dans mes écrits c’est le mot Liberté, et qu’il s’apprête à faire grève pour cause « d’accumulation compulsive de synonymes » à ce terme si malmené en ce moment !
Bien à vous,
Sophie

* NDLR : Psycho-Maniaco-Dépressif.

Le 07 Mars 2014
Chère Sophie,
Je viens de perdre la lettre que je vous avais adressée ce matin par un geste maladroit que mon ordinateur s’est refusé à excuser. Ce genre de « bête » est impitoyable et mérite bien son nom ! Donc je reprends le cours d’une correspondance dont je maudis qu’elle se fasse par machine interposée ! Mais il est vrai que le courrier postal n’est plus sûr depuis que l’on a plus ou moins privatisé ses services. Oui, chère Sophie, je suis freudien, freudien impénitent, mais aussi un peu lacanien, beaucoup winicottien, un zeste marxiste, intensément foucaldien, passionnément arendtien, raisonnablement canguilhemien, sérieusement adornien, prudemment bourdieusien…et il m’arrive même d’être gorien! C’est vous dire que j’ai quelques « compagnons de vérité » comme disait Barthes, mais pas « une morale d’état civil », comme disait Foucault. j’adore les lectures intertextuelles, suis totalement transtextuel et ne m’en cache pas. Les censeurs s’étonnent que l’on puisse se référer à Heidegger et quelques lignes après à Simondon… ou que l’on puisse se rouler dans le texte de Platon et dire sa passion pour Nietzsche…c’est qu’en la matière la confusion de genre est mal vue par les moralistes qui gardent la vertu des académies. Oui vous avez mille fois raison le « dogmatisme » de certains psychanalystes, l’arrogance de certaines de leurs prises de position a fait beaucoup de mal à la psychanalyse. Mais attendez demain lorsque s’imposera dans l’opinion publique les « délires » biologisants expliquant votre inclination amoureuse par votre taux d’ocytocine ou la plus grande fidélité des épouses par leur propension à, dans l’amour et la fécondation, expulser un ovule quand leurs conjoints dispersent sans retenue des millions de spermatozoïdes! Et encore je n’évoque ici que quelques stéréotypes bien rodés…Vous verrez quand on aura complètement réduit l’humain aux modèles neuro-économiques dans quelles situations burlesques nous nous retrouverons ! Il suffit de se reporter aux nouveaux modèles du neuro-marketing pour nous faire craindre le pire dès lors que vous ne serez pas seulement incitée à consommer tel ou tel produit bien disposé à votre portée, bien chimiquement balisés pour vous, rien que pour vous, mais que l’on fera de même au moment des élections politiques ou des sélections amoureuses ! La vie scientifiquement organisée renverra, en matière de prescriptions disciplinaires, les régimes totalitaires du XXe siècle au magasin des Antiquités !
Alors oui, il convient d’être extrêmement prudent quand on approche la question complexe et douloureuse de l’autisme. je rappellerai d’ailleurs, a contrario de certaines déclarations tapageuses des uns et des autres, que d’une part Freud comme Lacan se sont montrés prudents en matière d’étiologie, de psycho-génèse, renvoyant à la chimie le soin de découvrir les causes qui nous échappent encore, et que d’autre part rien ne dit qu’une cause organique exclut tout traitement psychique. Ce n’est pas parce que certaines maladies ont des origines génétiques que l’on va exclure l’aide psychologique apportée aux patients. Cette question de l’autisme est complexe et le tintamarre médiatico-politique brouille le débat plus qu’il ne participe à le clarifier. Je n’ai pas de compétence particulière dans ce domaine et ne prendrai donc pas position, mais je trouve scandaleux que ce soit un pouvoir politique qui décrète le bien fondé d’une thérapeutique ou d’une théorie. On pourrait en rire si les choses n’étaient pas aussi douloureuses. Après la « psychothérapie d’État » voilà que Mme Carlotti nous fabrique une « pédopsychiatrie sous garantie du gouvernement ». C’est dangereux cette manière dont le pouvoir politique utilise les questions de santé aujourd’hui, et se mêle de dire la « vérité » de la science.
La seule chose que je m’autoriserai à dire dans ce domaine est d’ordre épistémologique : les diagnostics ne sont pas des « réalités naturelles », mais résultent de « transaction » sur le « marché » des expertises et des travaux scientifiques. Il est possible que plusieurs pathologies soient aujourd’hui rassemblées confusément sous l’étiquette d’autisme, et le tintamarre actuel ne facilite pas les interrogations et les recherches. De même pour les « bipolaires » que l’on nommait naguère « maniaco-dépressifs », je ne suis pas sûr que l’on ait beaucoup gagné au changement d’intitulé! Enfin, comme vous le savez, je suis très réservé sur ces intitulés des nouvelles (!?) classifications psychiatriques que je trouve simplistes et surtout réifiantes! Une chose est sûre, si un patient a besoin de médicaments, et je n’y suis pas opposé, il est important qu’il lui soit bien prescrit et par quelqu’un de compétent! Alors oui, en matière de traque féroce et précoce des jeunes enfants je pense comme vous que c’est un « scandale sanitaire », mais aussi politique et culturel! Je suis comme mes amis de Pas de zéro de conduite* pour une « prévention prévenante » et non pas « sécuritaire ». C’est à dire que l’on ne devrait jamais dissocier le diagnostic du soin en psychopathologie. C’est un des plus beaux apports de la psychanalyse dans ses meilleurs moments. Entrer dans l’avenir à reculons comme on le fait dans cette prévention prédictive des « troubles du comportement », considérant l’avenir comme un reflet du passé, c’est le symptôme d’une société résignée, qui n’a plus confiance en elle, dans ses valeurs et dans ses dispositifs d’éducation et de soin.
Alors, chère Sophie, est-ce peut être la raison pour laquelle aujourd’hui il est tellement question de « bonheur »… Et aujourd’hui c’est un véritable tapage! Plus la promesse d’abondance s’éloigne, plus la croissance se fait attendre comme la belle arlésienne, plus on en parle! j’ai aussi tendance à penser que les notions bruyantes dans l’opinion publique sont les fantômes, les revenants des expériences mortes. Adorno disait que l’on avait découvert la psychologie des personnes au moment où les relations interpersonnelles étaient en train de disparaitre. Je signe et persiste quant à la culpabilité dont pour moi la notion de « responsabilité » constitue le visage plus souriant, plus domestiqué en somme. La culpabilité ne fait pas qu’inhiber, elle peut pousser à l’acte : on peut être criminel par sentiment de culpabilité ou encore tomber en amour pour, disait Lacan, « échapper à l’ombre du vieux avec la barbe »! Notre désaccord provient d’un malentendu : vous parlez du sentiment conscient de culpabilité et je parle, moi, d’un sentiment inconscient de culpabilité. C’est peut-être ce même sentiment inconscient de culpabilité qui me pousse à prendre soin de l’autre dans le lien social, dans l’amour comme dans la haine. Vous connaissez cette phrase de Romain Gary : « on a toujours besoin des autres, on ne peut pas passer sa vie à se détester soi-même ».
Ah l’inénarrable Onfray ! je vous l’ai gardé pour la fin. Ce n’est pas tellement qu’il ait oublié de tenir compte du contexte social et culturel de la découverte freudienne, c’est qu’il a totalement manqué de rigueur dans sa critique. C’est une bonne chose de critiquer la psychanalyse, cela peut aider à faire avancer ce qu’elle a de plus original en la dépouillant de ses scories idéologiques. Il y a chez Wittgenstein, chez Popper même des critiques très pertinentes, très fécondes. Mais chez Onfray c’est du speed dating avec l’œuvre, lue en quelques semaines et sans méthode. Dans ses propres affabulations il commet quelques erreurs de taille : il confond deux patients de Freud (l’homme aux loups et l’homme aux rats), attribue à Freud l’échec d’un traitement qu’il n’a jamais entrepris (Anna O), ou l’accuse non seulement d’avoir couché avec sa belle-sœur (pourquoi pas?) mais en plus de l’avoir contrainte à avorter à l’âge respectable de 58 ans… Onfray déverse un tombereau de haine sur ce pauvre Freud accusé de tous les maux: d’escroquerie, de perversité, de manigances, d’ignominies, combinant une passion pour l’argent et le sexe, « conquistador » qui aurait fait fructifier son « fonds de commerce » en refilant à l’humanité entière ses propres complexes!! Chanson connue, largement entonnée à longueur de décennies par les « tueurs de Freud », depuis le médecin anti-sémite Dr Gauthier jusqu’au Livre Noir de la psychanalyse** en passant par Debray-Ritzen. Il n’empêche, comme l’a dit un jour Ian Hacking, on ne rêve plus de la même manière après Freud. Il y a une nouvelle façon de fabriquer le sujet humain, une autre anthropologie, plus tragique, fabriquée à l’antique dans un conflit impossible entre les désirs les plus sauvages et la culpabilité la plus civilisatrice. Mais comment demander à M. Onfray, qui avait déjà fait d’Eichmann un disciple de Kant et de Charlotte Corday une héroïne romaine et vierge, de se livrer à une analyse critique et sérieuse! Monsieur Onfray fait partie de ces intellectuels reconnus par l’audimat de leurs ventes et le marché médiatique plus que par leurs pairs et la rigueur de leur démarche. Cette dépendance, cette hétéronomie comme disait Bourdieu, les contraignent à satisfaire aux exigences du spectacle et de la marchandise, et à prétendre « déboulonner une idole » à coup de marteau sophistiqué. Non, restons sérieux et laissons M. Onfray à ses affaires.
Il se fait tard, chère Sophie, et j’ai déjà été trop bavard pour me permettre quelques remarques sur « votre » liberté qui révolterait votre ordinateur – c’est normal avec un nom pareil – mais puis-je au moins vous demander s’il s’agit de celle des modernes ou de celle des anciens?
Bien à vous,
Roland

*NDLR : Le collectif, Pas de Zéro de conduite pour les enfants de 3 ans !, Aux Éditions Eres.
**NDLR : Aux Éditions 10/18

Le 13 mars 2014
Cher Roland,
J’ai déjà vécu ce genre d’aléa quant à la perte d’une lettre…ah ! Les actes manqués, quelle plaie !L’impalpable, l’incontrôlable, l’irrécupérable sont des sources d’angoisses profondes… je vous taquine un peu cher Roland. Il existe des philosophes énervés – dont je fais partie – je viens de découvrir qu’il y a des psys énervés. Ce verbe est pour moi positif. Le public imagine toujours le philosophe comme quelqu’un qui ne s’énerve jamais, ou qui ne le doit pas, comme quelqu’un de sérieux, qui écoute uniquement de la musique classique, qui s’éclaire à la bougie, qui vit dans une grotte loin du monde etc. Pour les psys, c’est un peu la même image : une personne zen, qui ne hausse jamais la voix, qui parle doucement dans un bureau sombre et qui, à chaque fois que vous dites un mot, pousse le réflexe lacanien à son paroxysme de l’analyse jusqu’à décortiquer le fait qu’après le mot, il y a le silence, et que ce dernier – que vous avez malheureusement laissé échapper – est « une invitation positive à se lancer dans une vie faite d’imprévus » un « si-lance » ! Et bien, je suis heureuse de vous avoir contacté ! Vous êtes parfaitement révolté. Ce qui explique les références que vous donnez.
La lettre a ceci de particulier qu’elle est à la fois un « champ des possibles » (Edgar Morin) et un exercice « restreint ». Elle ouvre les fenêtres d’une longue conversation et réduit dans le même temps, telles des persiennes, la vue d’un paysage, celui de l’échange direct et de la conversation. Malgré la frustration de ne pouvoir développer autant qu’on le voudrait, elle est sans doute bien meilleure qu’une « gastronumérique » en 140 caractères ! Ainsi, je suis d’accord sur le fait que nous n’avions pas, jusqu’ici, le même point de départ quant à la culpabilité. Votre analyse est juste – je n’en attendais pas moins d’un analyste ! -. Il existe d’autres points d’accords entre nous : votre littérature très philosophique. Cette transtextualité empêche tout dogme et tout paradigme de s’installer durablement, elle permet de « voyager » en liberté, de construire, de déconstruire, de reconstruire loin des conservatismes et d’une « supposée logique » dirait Thomas S. Kuhn.
A propos de la science du comportement envahissant les rayons des supermarchés, elle existe aux USA depuis de nombreuses années et est présente dans la restauration rapide. La France avait pris du retard en la matière mais elle semble se remettre « à niveau ».
En ce qui concerne les pathologies, l’approche paradigmatique empêche les travaux d’avancer. La possibilité de causes non neurologiques est écartée, sans doute parce qu’on confond les relations de causes à effets – on pense que la cause est neurologique, qu’elle provoque des troubles de l’alimentation par exemple, alors que ce sont des troubles intestinaux qui peuvent être la cause de troubles neurologiques – .Nous sommes « matière et esprit » et en reniant l’approche biologique, nous oublions la matière et en privilégiant l’esprit nous renions notre enveloppe. Nous ne connaissons que 5% du fonctionnement de notre cerveau (c’est à l’échelle de ce que nous connaissons de l’Univers), ce qui laisse une belle marge d’erreurs quant aux diagnostics et à l’influence de celui-ci sur le reste de notre corps. Plus nous découvrons et plus la découverte de notre ignorance est grande.
Vous me posez la question de savoir ce que j’entends par « liberté ». Elle n’est pas l’absence de contrainte, elle n’est pas non plus un détachement complet de souffrances comme le disait Epictète ; elle n’est pas plus liée à la « loi » comme pour Kant ou pour Voltaire. Je me situe dans une sorte de bon compagnonnage avec plusieurs courants de pensées. Un soupçon de Spinoza qui considère que comprendre quelles sont les raisons qui façonnent notre condition c’est être libre – on se libère par l’acceptation de certaines nécessités – ; une pincée de Raymond Aron qui explique que la liberté c’est « ne pas être empêché de » ; un zest de libre-pensée, c’est-à-dire une autonomie de la raison face aux dogmes de tout poil. Être libre c’est connaître. On se libère par l’acquisition de la connaissance de soi et du monde. Savoir que l’on est esclave et de quoi, c’est connaitre la possibilité d’être libre ou l’impossibilité de l’être, mais c’est avant tout comprendre, être autonome et décider pour soi, par soi de notre condition sans jamais omettre l’autre dont on ne peut se détacher.
Pour finir, vous me faites penser à quelqu’un dans votre façon d’aborder votre discipline. Vous l’exercez avec passion, vous critiquez une partie de ceux qui l’exercent et vous ne cessez de croire en son bien fondé, son utilité. Vous désirez la réformer pour le bien commun. Vous êtes un psy « énervé » comme l’est un homme politique, un certain J-L M…(!?)*
La « liberté positive » consiste, selon le philosophe américain Isaiah Berlin, à « prendre part aux décisions publiques »… cela ne vous rendrait pas Heureux d’y participer ? Car votre ouvrage est « Politique » si on lit entre les lignes…
Bien à vous,
Sophie
* NDLR : En référence à l’intervention de Roland Gori, le 18 mars 2012 à la Bastille, au meeting de Jean-Luc Mélenchon

Le 14 Mars 2014
Chère Sophie,
Ah mais c’est un vrai débat qui s’engage avec vous ! Tout d’abord je n’appelle « acte manqué » que ce qui se révèle comme tel ! Ce qui veut dire qu’un acte maladroit n’est pas forcément un « acte manqué » et que pour être élevé à la dignité d’une « formation de l’inconscient », un acte manqué doit se révéler un « discours réussi » ! C’est dire, comme vous l’avez compris, que je déteste la machinerie interprétative qui a disqualifié la psychanalyse en faisant croire que tout avait du sens, de préférence sexuel ! Cette forme de pensée magique, affine à la paranoïa, ne marche que dans la cure comme heuristique, méthode favorisant l’appel au transfert, encore convient-il de ne pas en abuser ! Mais en dehors du « baquet » de la séance de psychanalyse il vaut mieux s’abstenir de donner du sens à tout et je crois bien d’ailleurs qu’une psychanalyse « aboutie » devrait convaincre intimement l’analysant qu’il n’y a pas d’Autre « lecteur de pensée », et faire son deuil d’un tel Autre, supposé savoir ce qui se passe en lui, ou connaître le sens « profond » de ce qu’il dit ! J’ai écrit un petit bouquin là-dessus il y a presque vingt ans pour limiter et valider le champ de la psychanalyse proprement dite : « La preuve par la parole. Essai sur la causalité », publié d’abord aux PUF, puis réédité chez ERES.
Oui nous sommes bien d’accord, me semble-t-il, quant à la nécessité d’éviter la pensée simpliste, et l’exigence de devoir prendre en compte le corps et l’esprit. D’ailleurs qu’est ce que le psychisme si ce n’est le travail exigé par le corps de devoir être « pensé », dit, communiqué ? C’est pour cela que Freud a inventé ce concept génial de « pulsion », bien trop souvent méconnu au profit du « sens » ou du « signifiant » ! Alors que les pulsions ça n’arrête pas de jouir d’une manière ou d’une autre. Vous connaissez Ferenczi, chère Sophie ? Il était fou comme un lapin, mais quel génie ? Si la psychanalyse tend à être remplacée par toutes ces « cognitiveries » de supermarché c’est bien aussi parce que les psychanalystes ont perdu cette fougue poétique et révolutionnaire du début ! Même si Freud était un peu « réac » en politique, quel révolutionnaire cet homme ! Un savant, érudit, nourri de culture classique, contemporain d’une modernité qu’il est en train de démolir bien malgré lui pour ouvrir le champ de la postmodernité. C’est amusant d’ailleurs de voir comment il recule presque d’effroi face à ces surréalistes qui l’ont élu comme leur « pape » !!
Vous me trouvez énervé comme JL M ? Ah bon ? Contrairement à JL M je n’aime pas Onfray ! Et de plus je n’ai aucune antipathie pour le Président Hollande, même si j’avoue ma profonde déception devant son manque d’audace et de volontarisme ! Quant au champ du « politique », chère Sophie, il s’agit de s’entendre sur ce terme et distinguer comme Roland Barthes « le » politique et « la » politique. Vous souvenez vous de ce merveilleux passage de Barthes écrivant : « Le politique est à mes yeux un ordre fondamental de l’histoire, de la pensée, de tout ce qui se fait, de tout ce qui se parle. C’est la dimension même du réel. La politique, c’est autre chose, c’est le moment où le politique se convertit en discours ressassant, en discours de répétition. (…) » et il ajoutait : « il n’est pas question de liquider la politique au profit d’une dépolitisation pure et simple. Ce qu’on cherche, c’est un mode de présence dans le discours du politique qui ne soit pas ressassant. »
Qu’ajouter à cela chère Sophie ? Vous savez tout. Mon acte c’est de poser qu’il y a du politique dans la manière d’exercer nos métiers et de construire du savoir. Et j’échange avec tous ceux qui le souhaite là-dessus, quelle que soit, ou presque, leur appartenance à la politique. Vous voyez, je suis moins énervé que « passionné »…
A bientôt chère Sophie et bon dimanche,
Roland

Le 21 mars 2014
Cher Roland,
Voici donc la « redoutable » dernière lettre. Moment délicat où l’échange s’arrête mais pas la réflexion. C’est également le moment où, telle une partition, le crescendo annonce la fin en apothéose. Votre « acte manqué » ne serait donc qu’un « hasard extérieur » sans signification latente (Freud) ? Vous verrez, mes petites taquineries vont finir par vous manquer…L’heuristique est proche de la maïeutique et en cela vous et moi avons la même approche, celle de guider sans imposer, de laisser l’autre dans sa liberté de découvrir et de s’interpréter dans son ontologie. La Politique dont je parle est celle – et cela ne vous aura pas échappé – qui comporte une belle et majestueuse Majuscule. Comme le disait très justement Roland Barthes l’écriture est « le langage littéraire transformé par sa destination sociale » et en cela, votre ouvrage me semble éminemment Politique, au sens noble du terme. Ainsi, certains mots qui reviennent souvent dans votre ouvrage le montre : « Politique, bureaucratie, social(e), idéologie, défenses des libertés publiques, néo-libéral(isme), démocratie » etc. Au travers des idées que vous défendez, vous tentez en effet de nous traduire ce que doit être l’équilibre entre l’unicité et la pluralité, de mettre en avant cette harmonie perdue qui semble être bafouée par les « mots valises », les expressions globalisantes et le « vide de pensée » dont parlait Hannah Arendt lorsqu’elle décrivait la stupidité bureaucratique et « l’obéissance constante » qui en découle. Votre projet serait de « produire la liberté politique, le désir de liberté qui fait naître les révolutions ». Cette reconquête d’une « liberté perdue » passe selon vous par une mise en avant du lien social qui semble se déliter. Il est possible alors de changer le titre de votre ouvrage : « Faut-il renoncer au lien social pour être heureux ? ». La réponse possible à cette question pourrait être : non car notre liberté à tous passe par le lien avec l’Autre. Par lui, je suis libre car il me montre mon humanité, il me reflète comme je me reflète en lui. L’humanisme serait de considérer l’autre comme l’Ingenuus, c’est-à-dire celui qui est « né libre ». L’Autre me rend libre par ce lien qui m’unit à lui. Être Heureux serait donc de remettre les « pendules » à « l’heure », la « bonne heure » de l’humanité. Les tensions internationales actuelles semblent dérégler les horloges de cette « volonté politique » de « gommer les différences singulières, concrètes, les contextes historiques (…) au profit d’un traitement de masse ». Ce que vous expliquez sur les souffrances psychiques peut être ramené à une volonté plus globale des politiques d’asservir les peuples par une mondialisation englobante, vorace qui digèrerait le pluriel dans la masse par la contrainte. Beaucoup de peuples mènent en ce moment des révolutions qui tentent d’inverser cette tendance de manipulation des masses. Ces peuples veulent être « autonomes ». Que pensez-vous de ces volontés qui s’expriment de par le monde ? Cette ultime question n’est en fait qu’un leurre car il m’en reste une petite dernière à vous poser. Pouvez-vous me décrire un de vos petits moments de bonheur, celui qui met « le Sujet Roland Gori » le plus en accord avec le monde ?
Je tenais à vous remercier de m’avoir accordé ces moments épistolaires et, qui sait, peut-être qu’un jour vous partagerez un de mes moments de bonheur, celui de boire un petit café au milieu d’une terrasse ensoleillée.
Bien à vous,
Sophie

Le 23 Mars 2014
Chère Sophie,
Oui nos échanges épistolaires vont certainement me manquer, mais peut-être aurons nous de nouvelles occasions d’échanger si votre proposition de partager un café à une terrasse ensoleillée n’est pas pure « offre de gascon » comme l’on dit ? Au fait connaissez-vous l’origine de cette expression que je trouve un peu « raciste » quand même ?! « Raciste » au sens étymologique bien sûr de « racine ». Comment peut-on lier un caractère moral ou psychologique à des « racines » culturelles ? Concernant le concept d’« acte manqué », il est pour moi assez bien précisément délimité : il procède du statut de « formation de l’inconscient », de « discours réussi », comme se plaisait à le dire Jacques Lacan. Ce qui, vous l’admettrez aisément chère Sophie, signifie tout simplement qu’il a un sens et qu’il s’adresse à quelqu’un, à un Autre. Mais comment savoir en dehors du cadre d’une séance à quel Autre il s’adresse et quel sens il peut avoir ? Bien audacieux qui s’y risquerait. C’est la raison pour laquelle, en ce qui me concerne, je considère un lapsus linguae comme un lapsus linguae et rien de plus, un acte raté comme un acte raté, du moins jusqu’à ce que la suite des choses me prouve le contraire. C’est peut être cette prudence toute épistémologique qui m’évite, du moins autant que je le peux, l’idéologisation du savoir psychanalytique. C’est sans doute ce qui m’a, au moins en partie, évité cette terrifiante psychologisation des problèmes sociaux dans laquelle tombent certains psys. On a vu encore récemment, à propos du mariage pour tous, comment certains psys se sont autorisés à faire de la psychanalyse un guide des bonnes mœurs ! Non, à s’intéresser au champ social et politique autant le faire à découvert, sans le masque grotesque de l’« expert », à pensée « nue », comme tout citoyen nourri de ses expériences de vie au sein desquelles la mémoire professionnelle tient son rôle. Alors du coup je vous le concède, chère Sophie, mon livre est politique, oui Politique. Quant à la question de l’unité et de la pluralité du social, vous connaissez la réponse d’Hannah Arendt que vous citez : visez en politique les « pluriels singuliers » que sont les citoyens véritables ! On retrouve la trace d’Aristote faisant de la politique le lieu d’un « pique-nique » où chacun apporte son écot…, j’emprunte cette référence à mon amie Barbara Cassin lorsqu’elle s’interroge sur le « faire consensus » en politique : à la métaphore d’un Platon qui concevait l’organisation de la Cité sur le modèle d’un corps humain dont le tyran-philosophe serait la tête, Aristote préfère celle du « pique-nique » choisissant en somme ce que nous appellerions « l’intelligence collective ».
Votre question sur la volonté d’autonomie des peuples est difficile mais je vous dois, chère Sophie, de ne point m’y dérober ! Alors en un mot comme en cent, je vous dirais qu’elle résulte de ce grand mouvement d’homogénéisation-fragmentation qui caractérise les processus de civilisation de la mondialisation. L’homogénéisation des cultures que produit la transformation de la planète en marché mondial donne accès à des informations, à des biens, à des valeurs et à des habitus qui conduisent les populations à réclamer leur « part de gâteau », à vouloir s’éloigner de la misère et à revendiquer une liberté politique qui fût pour l’Occident le message des Lumières. C’est la face « lumineuse » de la mondialisation. La face « sombre » c’est que tout ce qui constituait les valeurs d’un peuple vole en éclat et sombre dans « les eaux glacées du calcul égoïste ». Du coup inévitablement à cette violence inerte des institutions, transformées en entreprises « multinationales » ou d’accompagnement des champions économiques multinationaux, répond la violence des traditions, de l’obscurantisme religieux à la revendication ethnique en passant par le nationalisme. En somme notre présent subit la double violence d’un avenir auquel nous n’étions pas préparé, écrit à l’ « encre sympathique » (pour jouer sur les mots) d’une mondialisation qui efface sans cesse les traces, et d’un passé révolu, obsolète, dernier rempart de la nostalgie d’un temps qui n’existe plus. C’est bien pourquoi nous devons inventer une nouvelle voie qui n’emprunte ni le chemin de l’effacement de l’espèce humaine et de son avenir de robots, ni celui des fantômes du passé. Faute de quoi, de nouveau l’Europe des Lumières finira par être celle des « couvre-feux », comme disait Camus.
Ah, chère Sophie, vous voilà bien indiscrète que de me convier à vous faire part d’un souvenir personnel, à vous décrire un « moment de bonheur » du « sujet Roland Gori »… Je joue le jeu. C’était il y a un peu plus de vingt ans à Sienne à la fin du mois d’août où j’ai éprouvé ce « sentiment océanique » dont parle Freud, et qui me paraît si proche de cette conception du bonheur décrit par Camus dans Noces à Tipasa, cette « harmonie » d’un homme avec la nature, lui-même et les autres. C’est ce bonheur là qui fait l’accord d’un homme avec la vie qu’il mène, que je revendique. J’avais rencontré Marie José quelque temps auparavant et ce fût très vite le « coup de foudre ». Nous naviguions en Italie autant qu’il nous était possible de le faire et j’étais sous le charme de l’entendre avec aisance parler un italien que je lui enviais. Nous avions passé la journée à visiter le Dôme, la pinacothèque, à marcher dans cette ville dont la place est une vasque, une coquille toute féminine qui vous engloutit avidement vers son centre. Il me semble qu’en son centre il y a un puits ou une fontaine, je ne sais plus. Ce soir là nous avions diné dans un restaurant du Palio, là où les quartiers s’affrontent deux fois par an dans un tintamarre de clameurs, de couleurs et de violence. Sans doute y avais-je un peu trop bu, à moins que ce ne soit l’ivresse de l’amour. Nous nous sommes allongés sur cette place de Sienne main dans la main, côte à côte, à même le sol comme les cavaliers du Palio qui montent à cru leurs chevaux. Il faisait très chaud, le ciel était très bleu, plein d’étoiles, comme foisonnant de lucioles recouvrant la voûte du Paradis dont j’avalais, Valpolicello aidant, merci Dante mon ami, l’harmonie sensible. C’est le bleu du ciel qui m’envoûtait. Je ne saurais dire plus précisément. Curieux ce bleu si fort, presque sorti d’un tableau du Quattro cento, arraché à la robe de la Vierge de la Chapelle Sixtine. Ce bleu m’enveloppait dans une épaisseur à la fois érotique et paisible, chaleur, alcool, étendue infinie de l’amour qui vous fait exister. J’étais comme absorbé par la voûte céleste, enveloppé par le doux amour des moments qualifiés, avec des éclats sonores, visuels, picturaux mêmes (le Duccio me poursuivait de ses Christs immolés), des odeurs chaudes et lascives, des murmures complices qui ne se promettent rien de plus que ce qu’ils ont déjà tenu. Ce soir là à Sienne j’ai été heureux. J’avais rencontré un sentiment d’exister.
Voilà, chère Sophie. Je vous quitte sur cette confidence.
Roland

S’il fallait conclure

Les échanges montrent parfois qu’au-delà des différences d’approches, les sciences humaines visent un même but : mettre en valeur l’humanité qui nous caractérise tous.En dénonçant l’inhumanité du monde qui nous entoure, Roland Gori met à mal un système englobant qui tente de nous priver de notre liberté et de notre sens critique. L’interrogation, le questionnement, l’échange peuvent ainsi être considérés comme Les seuls Liens qui Libèrent, c’est pour cette raison qu’il ne faut surtout pas renoncer à lire et à connaître pour être heureux !

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