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Le principe de l’extimité

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Par Sophie Sendra – bscnews.fr/ L’extimité est un terme avec lequel il va falloir compter en cette nouvelle année. Ce mot est sans doute étranger à votre vocabulaire car peu utilisé.

Le principe de l’extimité peut prendre plusieurs définitions, mais selon Serge Tisseron (psychiatre et psychanalyste) il est le désir de rendre visible ce qui est de l’ordre de l’intime. On définit donc ce qui est « extime », ce qui est intime et exposé au grand jour. Ce néologisme n’est pas si nouveau que cela, il est présent chez Albert Thibaudet, Jacques Lacan et Michel Tournier. Ce dernier, dans son Journal extime (Éditions La Musardine, 2002) l’auteur donne à découvrir non pas son « intime », mais ce qui se passe à « l’extérieur » de lui, il parle des choses qui constituent son environnement, loin des confidences inutiles d’un ego qui se donne à voir. Ce principe d’extimité, de « montrer à tous ce qui doit être livré à peu » est sans doute ce qui va détrôner cette fabuleuse valeur intime qu’est le Mystère.

Communiquer le vide
Le mérite de Serge Tisseron est d’avoir repris un terme rendu inaudible par Jacques Lacan (car trop théorique), et de l’avoir rendu accessible dans son utilisation et sa compréhension. En effet, au travers de son ouvrage Intimité surexposée (Éditions Ramsay, réédition 2003 aux Éditions Hachette), il tentait d’expliquer la différence entre l’exhibitionnisme (pathologique) et l’extimité, terme plus approprié selon lui aux émissions de télé-réalité et à la motivation des candidats.
Pour résumer quelque peu sa pensée, il est possible de dire qu’il s’agit d’une envie essentielle qu’aurait tout être humain, consciemment ou inconsciemment, de rendre visible tout ou partie de ce qui est de la sphère de l’intime. Poursuivant sa pensée, le psychiatre explique qu’il s’agit « d’un désir de communiquer sur son monde intérieur ». C’est ici que nous pouvons apporter un bémol. Intimité surexposée est un ouvrage qui date de 2003 et il doit être réactualisé. Dans le cadre des programmes de télé-réalité tel que Loft Story, cela pouvait encore être accepté. Au travers de ce qui se passe aujourd’hui, cette définition n’est plus. Le « désir de communiquer sur son monde intérieur » est devenu « le désir de communiquer sur le vide intérieur ». Ce vide doit être comblé par la création d’une vie tout court, par la création d’une vie intérieure, d’un monde à soi. Le mouvement s’inverse avec l’apparition de nouvelles formules de télé-réalité dans lesquelles on tente par tous les moyens d’exister parce que le vide guette… s’il n’est pas déjà là. Pour « extérioriser certains éléments de (sa) vie », il faut avoir des éléments à détenir.

Le moteur de l’existence
Toujours selon Serge Tisseron, cette extériorisation permet à l’individu de mieux s’approprier ces « éléments de vie » en les partageant avec d’autres qui auront le même système de valeurs. Selon l’auteur il s’agit d’un « instinct » qui serait le moteur de l’existence, puisque ce principe serait présent chez tout être humain, il forgerait l’estime de soi.L’image flatteuse peut effectivement rentrer dans ce cadre d’explication, mais à quoi assiste t-on désormais puisqu’en 2003, internet n’avait pas pris une telle place dans cette extimité si bien expliquée, si positive semble t-il à ce moment là pour l’auteur. Rendre visible – par les gestes, les mots ou les images – une partie de l’intimité à un groupe restreint d’amis est semble t-il normal, mais partager son « intime » au reste de la planète atteignant ainsi l’intimité ne peut en aucun cas être « le moteur de l’existence » car cette extimité tend à remplacer l’existence elle-même, elle devient son propre « élément » à délivrer.
Penser que sans cette extimité l’individu n’est rien n’a pas de sens. « Accoucher » de soi est de l’ordre de l’intime et ne doit pas dépendre d’une exposition du vide qui forgerait alors une existence possible. C’est l’ennui de sa propre existence – ou non existence – qui est à l’origine de cette extimité et non l’exposition des éléments de l’intimité.Donner place à tout ce que l’on fait à toute heure à tout moment, montre que cet « extime » dont parlait Michel Tournier est loin. En effet, l’extime est pour ce dernier, d’une importance plus capitale que l’ego qui se manifeste dans la pratique extrême que les Extimus font de la distance qui existe entre leur nez et leur nombril. Montrer l’extime selon Michel Tournier, est le fait de montrer le monde qui nous entoure, son évolution, ses changements tel un rapporteur de la vie qui nous entoure, en aucun cas l’exposition de soi.

L’Ego Extimus
Le Selfy se détermine par cette pratique d’auto-photographie en toutes circonstances. Le partage de ces « éléments de vie » montre la pratique d’un néo-narcissisme dans lequel on ne s’aime pas uniquement soi, mais on a le désir d’être apprécié par d’autres. Le but est d’avoir une image de soi positivée par d’autres, de montrer en permanence ce que l’on fait, où l’on se trouve, quels vêtements l’on porte, avec qui l’on est, qui l’on fréquente, ce que l’on mange etc. Pendant ce temps là, le monde extérieur « est », « existe » sans que l’on s’en aperçoive. On ne remarque rien, on observe rien, on apprécie que peu de choses, tourné vers soi et ce qu’on pourrait photographier de soi, obsédé par l’image de « l’ego extimé ». On expose son intimité, son intime, et on se crée un monde à soi, tourné vers soi en attendant que les autres rendent existant en « likant » ce qu’on extime. On remplit donc un vide en espérant que l’ennui de sa propre existence s’estompe.
La mécanique des fluides explique ce phénomène : quand un récipient est déjà plein, il est difficile de le remplir d’avantage au risque d’en faire déborder le contenu. Afin de le remplir, il faut en vider une partie. En revanche, lorsqu’un récipient est percé, vous avez beau tenter de le remplir, il se vide. Les Extimus pensent qu’ils se remplissent – et qu’ils remplissent les autres – alors qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils remplissent un vide qu’ils ne combleront jamais.

S’il fallait conclure
« Exister » pour un individu, est par définition ce qui veut dire « sortir de soi ». Le problème qui se pose de nos jours c’est que ce terme perd de son sens avec le principe de l’extimité à outrance. Pour sortir de soi, il faut être composé d’éléments qui fondent cette possibilité. Lorsqu’on estime que notre ennuyeuse existence doit être créée hors de nous, alors qu’elle se trouve en nous, il ne manque plus qu’à construire une vie intérieure qui, elle, ne sera pas un instantané, mais constituera à elle seule la valeur de notre Être.

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