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À nous deux, Paris : la disgrâce d’un narcisse

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Par Félix Brun – bscnews.fr / Jérome, jeune provincial de 20 ans, quitte sa Normandie natale pour poursuivre une licence d’Histoire de l’Art à la Sorbonne. Assoiffé de modernité, de musique « new wave », il a comme bible « Actuel », non pas celui des années 60, non, celui des années 80, guide suprême et incontournable de la jeunesse, de la musique moderne et de la vie nocturne et souterraine du Paris branché.

On enterre 68 et ses soixante-huitards : « la modernité aurait désormais pour cadre la ville plutôt que les élevages de chèvres, le pragmatisme plutôt que les idéologies, le jeu avec les stéréotypes plutôt que leur condamnation frontale. » Un nouveau courant est apparu : distance, lucidité, humour, énergie : « il se reconnaissait dans cet esprit naissant et voulait devenir son prophète. » Mais l’étudiant de province glisse peu à peu de l’Histoire de l’Art, à l’art de l’histoire, il ment et cache sa vrai vie à ses parents : « Il fallait leur donner, […] l’image d’un fils raisonnable et studieux. »
L’ambition de devenir un musicien reconnu est forte, « et une seule chose l’intéressait : entrer dans la danse pour s’y faire remarquer. » Symbole d’un état d’esprit, il prend souvent le métro place Sainte Opportune… ! Pour y parvenir, il est prêt à tout pour se faire un nom et forger un carnet de connaissances, afin de découvrir le Paris mythique des Bains-Douches, du Palace, des boîtes à la mode, du quartier des Halles… Il devient le secrétaire à tout faire d’une chanteuse de second rang, qui l’exhibe comme un pantin, un jouet, un faire-valoir ; l’argent paternel ne suffisant plus à assouvir ses besoins nocturnes, il trafique dans la drogue : « Après avoir été étudiant en Histoire de l’Art, accompagnateur d’une chanteuse à moitié dingue, puis dealer de cocaïne, il était sur le point de devenir souteneur. » Ne s’est-il pas octroyé la « Légion d’honneur » de la nuit ? « Dieu existait, et cette apparition du Très-Haut se précisait sous l’effet de la cocaïne.[……] Dieu était né en Géorgie, il était noir, petit, vulgaire comme un boxeur, enveloppé dans une cape d’étoiles aux couleurs américaines. Il s’appelait James Brown et sa musique conduisait aux beautés célestes . »
Jérome sombre dans la déchéance et s’enlise dans l’anonymat d’un pianiste sans avenir, contraint de trafiquer et de glaner çà et là des subsides pour satisfaire ses accoutumances et compenser son insolvabilité : « Ce soir encore, l’euphorie artificielle parvenait à faire oublier l’arrière-plan concret d’argent, d’intrigues, d’addiction , sans lequel cette féérie serait retombée en poussière. » Jérome est un simple figurant des nuits parisiennes agitées, se convainquant d’« illusions d’une vie brillante qu’il n’avait pas les moyens d’assumer. » Le mythe du « Monter à Paris » , de la réussite du provincial à la capitale s’effondre dans la nostalgie : « Ce Paris-là s’est lui-même inlassablement raconté .Des romans de Balzac aux pièces de Guitry, les écrivains en ont fait le théâtre de l’existence. Au cinéma, il est devenu décor d’amour ou de comédie. Il a servi de modèle à toutes les villes françaises, où l’on retrouve le même kiosque à musique, les mêmes jardins, les mêmes immeubles, le même hôtel de ville néo-Renaissance autour d’une place triomphale. Paris des gares, Paris des squares, Paris des théâtres, Paris du Jardin des Plantes et du Jardin d’acclimatation, Paris des faubourgs : la ville demeure assise dans cette identité malgré tout ce qui a poussé depuis, comme si le reste était moins important, anecdotique, voire incongru […. ]. »

L’écriture de Benoît Duteurtre est limpide, précise; elle décrit avec ironie et sarcasme l’entame des années 80, avec ses illusoires et futiles constructions d’un monde nouveau et les déceptions qui en découlèrent. « Le monde est devenu cet antre infâme et pur, envahi de normes qui donnent l’impression de fréquenter partout le même motel texan, la même chaîne hôtelière suédoise [….] » et qui fait l’effet « d’habiter cette province qu’est devenue la France, où s’entretiennent une identité confuse, un condensé de violence et d’aigreur prêt à exploser . »

A nous deux, Paris !… la disgrâce d’un narcisse.
Titre : À nous deux, Paris !
Auteur : Benoît Duteurtre
Editions : Folio

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