Polars : dérives vers l’enfer

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Par Eric Yung – bscnews.fr/ Il est curieux de remarquer à quel point, souvent, le roman – les polars en particulier – anticipe l’actualité.

Le phénomène est parfois si criant –surtout lorsqu’il se fait répétitif- que l’on pourrait croire qu’une prémonition mystérieuse s’empare de l’esprit de tel ou tel auteur pour devancer, par la fiction, un événement (souvent dramatique) dont le relai médiatique immédiat le transforme en sujet de débat sociétal. Par exemple, qui pourrait ignorer les fusillades marseillaises, termes de règlements de comptes, semble-t-il, entre truands « issus des cités » comme ils disent ? Autrement dit entre mômes de dix-sept à vingt ans héritiers –sans le savoir- de la débâcle soviétique en Afghanistan puisqu’elle a rendu accessible (via les trafiquants d’armes) le prix de la kalachnikov à l’apprenti-gangster phocéen. Autre exemple : depuis peu également, il y a des honnêtes gens, bijoutier niçois ou buraliste marseillais par exemple qui, excédés par des attaques à main armée répétées se laissent aller à violer la loi en se faisant justice à coups de flingue 9 m/m ou de fusil calibre 12. Et c’est ainsi que des gosses, persuadés –parce que personne ne leur a dit le contraire- que l’argent se vole et que « braquer » son prochain n’est pas si grave puisque ça ce fait tous les jours, à toute heure et sur toutes les chaînes télé, arrivent au terminus une balle dans le dos. De ces histoires-là : la presse en parle. Le roman policier en a déjà parlé. Les agressions et la peur et les armes et la mort. La violence ordinaire, celle de la rue, de la ville est le thème traité dans le dernier roman de Jacques-Olivier Bosco titré « LOUPO » et paru chez Jigal, un éditeur marseillais. « Loupo » est l’un des trois héros du livre, un môme martyrisé par ses parents et qui, à l’âge de quatre ou cinq ans, s’est fait la malle pour échapper « au placard » dans lequel « son papa » l’enfermait et le laissait des heures avec « les boîtes pour chiens, le pot de chambre qui puait la merde, sa merde » (…) Des flics l’ont trouvé dans la rue et l’ont « ramassé sous la pluie . Le gamin dont « personne ne savait d’où il sortait, qui il était et surtout pas lui » a été conduit à l’assistance publique. Et quand on lui a demandé comment il s’appelait « il est allé direct sur une boîte de jouets multicolores pour poser son doigt dessus (…). Sur la boîte il y avait marqué Loupo, c’est la directrice qui lui a raconté, des années après… ». Les deux copains de Loupo ne sont pas mieux lotis. Eux aussi sont des enfants de la DASS. Ils ont grandi avec Loupo. A l’adolescence, ils ont été séparés et se sont perdus de vue. Enfin, pas trop longtemps. Ils étaient toujours dans la « vingtaine » lorsqu’ils se sont retrouvés et tous les trois étaient sans illusions. L’avenir ce n’est pas pour des orphelins comme Loupo, Kangou et Le Chat qui ont été trimbalés dans des centres d’accueil plus pourris les uns que les autres. Pour eux il y à l’instant, la vie à l’arrache. Ca toujours été ainsi pour Loupo et ses potes. Ils vivent « la nuit et la banlieue » (…) « dans l’air froid, entre les barres, le long des grillages déchiquetés, des fenêtres cassées, des cuisines glacées (…) et la « gamine qui rêve d’amour ». Et Loupo, le sait bien lui qui « sent la peur, aussi forte que celle de la Forêt-Noire, mais différente. Ce n’est pas pour son âme, son esprit que l’on a peur raconte Loupo, c’est pour sa peau, ses os. (…) Parce que « des loups à corps humain hantent les cités. Ils attendent, ils attendent que la nuit mange tout, comme le désespoir les dévore. Elle colle à la peau, elle leur bouffe le cerveau, elle leur y fout des étoiles, des envies, des tas d’envies. Et ça fait brûler les corps, ça les fait vibrer. (…) Je me rappelle tous les coups qu’on faisait, raconte Loupo, les petits cambriolages de pavillon, les casses d’entrepôts. Parfois, la nuit était glacée, mordante et agressive et nous, sur le toit d’une petite villa, on dévalait la pente, un sac empli de merdes pour Saint-Ouen en guise de fade, on était des pirates, des commandos, des Zorro. » Tout cela tient sans doute du romantisme dont Marcel Aymé disait qu’il était « comme un matériau révolutionnaire ». Après tout – et pourquoi pas ? – on peut croire que le mal à ses vertus. L’histoire de Loupo, de Kangou et de Le Chat ne serait celle que de jeunes gens perdus, de rebelles se shootant à l’adrénaline pour fantasmer sur des aventures urbaines. Mais « Loupo » (le livre) n’est pas cela. Non. Le roman de Jacques Olivier Bosco nous fait avaler la pilule amère de la réalité. Il a choisi d’écrire l’inexorable vérité. L’histoire de Loupo et de ses amis est si vraisemblable qu’elle pourrait ressembler à celle des jeunes braqueurs de Nice et de Marseille sauf que dans ce polar c’est Loupo qui est un peu le bijoutier de Nice, un peu le débitant de tabac de Marseille. Dans les drames les différences sont ténues car il n’y a pas de bons ou de mauvais morts. Ainsi, Loupo, le braqueur, le mec qui se la jouait caïd parce que les braquages étaient un passe-temps, juste un truc à risques qui lui faisait vibrer les tripes rentre chez lui : « Je grimpe mes escaliers, mes six étages, mon calvaire. L’arme sur mon ventre me dérange. C’est la première fois, ça n’était jamais arrivé, avant. Avant… Elle est froide et elle me fait mal. J’ai la gorge nouée (…)et l’image du gosse devant les yeux. Il tombe, il tombe et il retombe, flasque, une écharpe de sang fuyant son cou. J’ai tué un gosse, j’ai tué un gosse. (…) Je suis un monstre, une pourriture, la dernière des chiures, comment ? Comment j’ai pu faire ça ? » « Loupo » est une gifle qui remet les idées en place. L’écriture, le style de Jacques Olivier Bosco faut-il dire, peut déranger mais –et c’est incontestable- il renforce la puissance narrative du récit. Bosco a du talent. « Loupo » est un polar réussi.

LOUPO
Jacques Olivier Bosco
Editions Jigal
200 pages
Prix : 16,80 €

Autre livre et autre actualité. En effet, à l’heure où l’affaire Merah (Mohamed Merah) refait parler d’elle avec l’interpellation, par la police anti-terroriste (c’était le l6 septembre dernier), de deux nouveaux complices des tueries de Montauban et de Toulouse et la condamnation (c’était le 23 septembre) par le tribunal de Vesoul, de Lucien A… âgé 20 ans, en « voie de radicalisation religieuse » ont dit les enquêteurs, et qui a proféré des menaces de mort contre des responsables de l’école juive, Ohr Torah, l’établissement scolaire dans lequel Merah a assassiné, de sang-froid, trois enfants et un de leurs professeurs, il est fort intéressant de découvrir un livre qui, il y a quelques mois, lors de sa publication, est passé inaperçu. Or, l’ouvrage, « Vous aimez la vie, j’aime la mort », un document de deux cent pages écrit à quatre mains par Jean-Manuel Escarnot et Franck Hériot vaut, par la précision de ses informations, par la description détaillée et vue de « l’intérieur » d’un assaut mené par un des groupes d’élite de la police nationale (le RAID) contre un jeune homme de 23 ans, devenu « tueur de masse » au nom, a-t-il prétendu, du djihad et qui a décidé à mourir les armes à la main. Ce n’est pas tout ! Ce livre, qui est aussi un voyage au cœur d’une enquête singulière menée par plusieurs services de police (police judiciaire et renseignement), est fort proche – du fait de la technique narrative employée par les auteurs- d’un roman policier classique dans lequel le suspens rivalise avec les rebondissements. Et puis « Vous aimez la vie, j’aime la mort » paru aux éditions Jacob-Duvernet, cherche, par l’investigation journalistique, à répondre aux inquiétantes questions du « pourquoi ». Pourquoi cet enfant, né dans la cité du Mirail, à Toulouse, qui a suivi un cursus scolaire quasi-normal avant de devenir apprenti carrossier, manifeste-t-il une révolte soudaine en jetant des cailloux sur des bus municipaux ? Pourquoi, à brûle-pourpoint devient-il un voleur à l’arraché ? Pourquoi, subitement, se passionne-t-il pour les chants djihadistes et pourquoi jubile-t-il –devant un témoin de son âge, 21 ans – lorsqu’il regarde des vidéos de décapitations pratiquées au sabre par des islamistes d’Al Qu’Aïda ? Pourquoi, tout d’un coup, décide-t-il de se rendre en Afghanistan afin de recevoir, suppose-t-on, une formation terroriste ? Pourquoi, brusquement, un jour, lorsqu’il passe devant un scooter, la seule vue de la clé de contact lui apparaît-elle comme le signe divin lui ordonnant de passer à l’acte meurtrier ? Pourquoi ? Parce que, si globalement les hommes aiment la vie lui, Merah, aime la mort comme il le confie, par téléphone, à l’un de ses interlocuteurs du RAID. D’ailleurs, lorsqu’il parle de cela la « voix de Mohamed Merah résonne dans la pièce du PC autorité. Une voix jeune et grave, d’un calme sidérant, posée, qui tranche avec la dimension tragique de la situation ». A cet instant-là, tous ceux qui ont écouté les propos de Merah dans un « silence religieux » se « rendent à l’évidence que seule une intervention par la force mettra un point final à cette histoire ». Le doute n’existe plus. D’ailleurs, le forcené ajoute « sur un ton glacé » pour le négociateur qui tente encore de le raisonner, pour les flics, les magistrats et le préfet qui suivent toujours la conversation : « Au fond de moi, je ne peux pas me rendre… Je n’ai pas peur de la mort, je l’aime, sinon je n’aurais pas fait tout ça… ». Tout ça ? C’est-à-dire tuer, le 11 mars 2012, à Toulouse, un sous-officier en civil d’une balle dans la tête tirée à bout touchant. Tout ça ? C’est-à-dire abattre, le 15 mars 2012, avec un pistolet, deux soldats d’un régiment de Montauban et en blesser gravement un troisième. Tout ça ? C’est-à-dire, le 19 août 2012, de garer calmement le scooter volé et marcher vers la cour d’une école (celle du collège juif Ozar Hatorah) puis, avec calme, sortir une arme automatique d’un sac pour tuer, à bout portant, un adulte ( un professeur de l’établissement) et ses deux enfants, deux petits bonhommes âgés de deux et six ans avant d’abattre la petite fille qui passe à côté de lui. Elle a huit ans. Tout ça ? C’est aussi ce que fera –plus tard – Mohamed Merah c’est-à-dire le 22 mars 2012, aux environs de 11 h 15. C’est l’instant où « soudain, comme un diable sorti de sa boîte, le jeune homme jaillit de la salle de bains et tire sur les policiers (…). Merah porte un gilet pare-balles et arrose la pièce avec son Colt 45. (…) Les policiers ripostent en tirant autour de lui, sans chercher à l’atteindre, en espérant le calmer. En vain. (…) De toute évidence, il a décidé d’en finir en tuant ou en blessant le plus de policiers possible. Comme il l’avait annoncé. Il fait feu sans discontinuer pendant de longues minutes. (…) A ce moment de l’intervention, la plupart des forcenés aurait déjà baissé les armes, comprenant que la partie était perdue. Pas Mohammed Merah qui continue d’avancer vers le balcon ou les policiers sont repliés, derrière le mur porteur situé entre les deux fenêtres. (…) Sa tentative est vouée à l’échec. Il le sait. (…) Mais il reste « fidèle au vœu qu’il a formulé de mourir en « moudjahiddin », en soldat, les armes à la main, comme il l’a déclaré, la veille au soir, lors de l’ultime conversation » qu’il a eu avec le négociateur du RAID. « Vous aimez la vie, j’aime la mort » ce livre-document porte en lui, en y répondant un peu, la question du sens (s’il en est un !) de la dérive sanguinaire d’un jeune homme d’une vingtaine d’années sachant qu’il importe peu de connaître les motivations qui semblent inspirer ce genre de comportement puisque, de toutes façons, il est inhumain. L’ouvrage de Franck Hériot et de Jean-Manuel Escarnot nous le montre. C’est en cela que cette enquête journalistique –puisque cela en est une- est si proche de la littérature noire.

« Vous aimez la vie, j’aime la mort ! »
Franck Hériot et J. Manuel Escarnot.
Editions Jacob Duvernet
250 pages
Prix : 17,90€

Il est une autre dérive et celle-ci, avec « LE SILENCE DES VIVANTS », dernier roman de Jacques Baudoin, paru aux éditions Robert Laffont, appartient vraiment à la fiction. Enfin, sans doute mais en est-on certain ? En effet, lorsque l’on sait que l’auteur de ce thriller original a, comme le précise la 4° de couverture « travaillé longtemps dans les cabinets ministériels, en particulier au ministère des Affaires étrangères » et comme il est aussi précisé –malicieusement- par l’éditeur « que son intime connaissance des coulisses du pouvoir ne doit rien au hasard » les lecteurs que nous sommes peuvent, dès lors, se poser la question : « Le silence des vivants » est-il une œuvre totalement imaginaire ou serait-elle, un tantinet, inspirée d’une histoire vraie ? Si c’est le cas cette aventure qui se situe aux frontières du polar pur, du thriller et du récit d’espionnage est, par la réalité de sa nature, extraordinaire ! En revanche, si ce récit est une pure fiction on dit alors que Jacques Baudoin à une imagination extrêmement fertile et un sacré talent pour inventer des trucs pareils. Tenez-vous bien, chers amis de BSC NEWS Magazine : ce roman nous raconte l’histoire d’un moine ! Oui, celle d’un homme qui, mystique, s’est retiré du monde pour méditer et prier. Est-ce bien un « thriller » vous demandez- vous peut-être ? Eh bien oui, et un excellent ! « Le silence des vivants » raconte effectivement l’histoire d’un moine abrité derrière les murs de son cloître mais qui, un jour, après dix-sept années de recueillement, reçoit une visite. Elle est inattendue car « personne n’était jamais venu voir frère Jean-Baptiste au monastère de Miremont. Il avait choisi la voie cistercienne de la solitude et du silence des années plus tôt sans que cette décision soit un déchirement, ni pour lui, ni pour ceux qui le connaissaient. (…) Que quelqu’un vienne le demander ici, dans cette vallée reculée de l’Ardèche où, huit siècles plus tôt, des moines avaient trouvé refuge et bâti le plus isolé, le plus dépouillé des monastères cisterciens, le surprenait. » (…) Frère Jean-Baptiste « ne connaissait plus personne dans ce monde séculier avec lequel il n’avait plus rien de commun ». Evidemment, avec une telle «mise en bouche » l’auteur de « Le silence des vivants » réussit son coup : il intrigue le lecteur qui veut vite connaître le nom et la fonction du visiteur de frère Jean-Baptiste et découvrir ainsi, le plus vite possible, le motif de la rencontre. Nous voici donc très vite, donc très tôt, au cœur du récit. Car elle est là l’intrigue. ». En effet, pourquoi un personnage dont on ne connaît rien, hormis que l’ordre cistercien l’a baptisé frère Jean-Baptiste, a-t-il ressenti, à un moment clé de son existence, le besoin spirituel de se rapprocher de Dieu avec la volonté d’oublier la tragédie d’un passé mystérieux ? Parce que : « je ne suis plus le sergent Zelner, monsieur Neumann. Mon nom est frère Jean-Baptiste du Mystère de la Foi »
Autrefois, le sergent Zelner, Théo Zelner, appartenait aux services spéciaux. Il était tireur d’élite et son chef, le colonel Neumann, l’envoyait régulièrement en mission secrète au quatre coins du monde. Théo Zelner n’avait pas d’état d’âme : il abattait au fusil à lunette, de sang-froid, tout ennemi de la France persuadé qu’il était le représentant du bien contre le mal. Mais un jour de mai 1995… Au Congo Kinshasa, il a découvert la fureur des hommes. C’était sa dernière mission, une « mission en enfer » comme il le dit et qui lui a fait prendre conscience qu’il était un tueur. Rien d’autre. Mais, et c’est toute l’histoire de ce thriller, le colonel Neumann est venu le voir dans son monastère ardéchois pour lui proposer une nouvelle mission. Le frère Jean-Baptiste ne peut pas la refuser et va, le temps d’un nouveau voyage en enfer, redevenir le sergent Zelner. « Le silence des Vivants » est, vraiment, un excellent thriller. Il est donc signé Jacques Baudoin et il est publié aux éditions Robert Laffont.

« Le Silence des Vivants »
Jacques Baudoin
Editions Robert Laffont
368 pages
Prix : 21€

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