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Georges Lavaudant, Patrick Pineau, Frédéric Borie, Marie Kauffmann et l’impétueux Cyrano

Par Julie Cadilhac – bscnews.fr / crédit- photo: Artcomart / Acteur, dramaturge et metteur en scène, Georges Lavaudant a été également co-directeur du Centre Dramatique National des Alpes en 1976, directeur de la Maison de la Culture de Grenoble en 1981, codirecteur du TNP de Villeurbanne en 1986; il est nommé ensuite directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe en 1996 et le restera pendant onze ans. Certaines de ses mises en scène ont vu le jour à la Comédie Française, à l’opéra de Paris, ceux de Lyon et de Montpellier et même au delà des frontières.

propos recueillis par

En novembre 2007, il crée sa compagnie LG Théâtre et dernièrement on a pu voir son Misanthrope de Molière, son Ajax ou encore Une tempête d’après La Tempête et Le songe d’une nuit d’été de William Shakespeare. Pour ce printemps 2013, il a choisi de monter Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, un choix aiguillé par l’envie de trouver une pièce fédératrice et chevaleresque qui convienne aux cieux étoilés. « Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul! », s’exclame Cyrano, figure théâtrale française au coeur tendre et à l’épée vaillante, qui nous est infiniment sympathique pour son idéalisme chevillée au corps, son sens du devoir et de l’honneur, son verbe poétique et romantique. Edmond Rostand a conçu une comédie héroïque sertie de scènes mémorables; beaucoup sont inscrites dans l’imaginaire collectif si bien qu’on dit parfois que Cyrano incarne « l’esprit français » . Les fulgurants Patrick Pineau et Frédéric Borie seront Cyrano et Christian dans la mise en scène imaginée par Georges Lavaudant: la promesse d’un feu d’artifice théâtral tant les deux acteurs sont réputés pour la générosité et l’énergie de leur jeu et le metteur en scène pour l’originalité de ses créations et la pertinence de sa direction d’acteurs. Aussi nous sommes enchantés de vous offrir en touffe, sans les mettre en bouquets, tous les mots du chef d’orchestre de ces heures tremblantes d’émotion, frénétiques et fulminantes, que nous attendons avec impatience!

Quelle a été la genèse de ce projet? Monter Cyrano, une des pièces emblématiques du théâtre français, était-ce un rêve de metteur en scène que vous souhaitiez concrétiser depuis longtemps?
Pour moi, non, pas du tout. Quand j’ai démarré le théâtre, ce n’est pas du tout le type de pièces vers lequel je souhaitais aller un jour; cette création est vraiment une surprise pour moi et elle a deux origines : on fait la création au Théâtre de Fourvières, en plein air, avec lequel maintenant on a une collaboration régulière et où l’on a joué plusieurs spectacles ; il y a deux ans j’y avais mis en scène La Tempête et le Songe d’une nuit d’été et lorsqu’on réfléchit à chaque fois aux lieux de plein air, pendant une période « de vacances » on va dire, on pense toujours à quelque chose d’un peu festif et qui ait une grande générosité. On avait donc parlé de plusieurs pièces possibles et celle-là est d’un coup, en quelque sorte , sortie du chapeau. Le second point auquel on est obligé forcément de penser lorsqu’on veut mettre en scène Cyrano, c’est à l’acteur qui va jouer le rôle, qui est un rôle écrasant, et il faut donc un acteur avec lequel on se sente parfaitement bien et là, j’ai eu la chance d’avoir Patrick Pineau avec lequel j’ai souvent collaboré dans des spectacles tragiques comme La Mort de Danton ou dans des spectacles plus légers – il a joué les rôles principaux dans Le Fil à la patte de Feydeau ou dans Le chapeau de paille d’Italie de Labiche. J’ai pensé que c’était l’acteur qui me fallait pour incarner mon Cyrano.

Côté distribution donc, qui avez-vous choisi pour incarner Roxane, le pendant féminin de Cyrano?
On a fait un grand pari ; on s’est décidé à prendre une très jeune fille, Marie Kauffman, qui sort du Conservatoire de Paris; on a auditionné beaucoup de jeunes filles parce qu’on voulait qu’il y ait ce contraste avec un homme un peu plus mature et une Roxane qui ait une fraîcheur; avec évidemment une difficulté qui se pose – et à laquelle il faudra trouver des solutions – puisqu’au cinquième acte elle a 15 ans de plus. Depuis le début des répétitions, je sens que c’est le bon choix que je souhaitais faire.

Et pour les autres rôles?
Ce sont beaucoup d’amis, un peu la garde rapprochée de gens avec qui j’ai plus ou moins travaillés : il y a par exemple Frédéric Borie que vous connaissez et qui est de Montpellier , qui a été au Conservatoire avec Ariel Garcia Valdès et qui jouait Saint-Just dans la Mort de Danton.

C’est une pièce relativement difficile à jouer par son grand nombre de personnages, sa longueur, un rôle titre de plus de 1600 vers, des décors qui changent d’un acte à un autre, une scène de bataille à représenter, des scènes intimistes qui s’enchaînent avec de grandes réunions collectives… dans une telle comédie héroïque, le metteur en scène lui aussi ne cesse de relever des défis, non?
Oui, effectivement, vous avez raison de le dire. Evidemment, comme nous sommes dans une version plein air, il est très difficile de faire cinq décors différents de par la pluie, que sais-je le vent…et puis ce n’est pas l’intérêt; on ne va pas faire du décor naturaliste dans un espace de plein air qui a ses propres caractéristiques . On est donc parti sur quelque chose de très sobre dans lequel ce sont les costumes qui expriment le baroque, la fantaisie et l’historicité ; oui, ce sont les costumes, qui ne deviennent non pas le décor mais qui enchantent la pièce. L’espace lui-même est simple; il n’y a qu’un élément de décor.

Il y a le balcon tout de même…?
Il y a le balcon, oui, peut-être pas Le mais Un balcon que vous découvrirez. On n’a pas évité l’idée de la hauteur , de la distance entre Roxane et Cyrano.. et Christian qui parlent dessous.

Vous avez conçu une mise en scène dans une facture complètement classique ou vous y avez inséré des libertés musicales , des détails anachroniques ?
Je n’ai jamais la volonté d’être historique ; il y a toujours des fantaisies. Cette pièce, ce n’est pas Racine ou Victor Hugo…c’est un peu la fin du vers et de l’alexandrin, il y a quelques vers de mirliton dans la pièce elle-même et on sent que Rostand est un jeune homme quand il écrit cette pièce et donc il faut garder cet enthousiasme un peu foufou et parfois même un peu confus… il faut ainsi que la mise en scène, la musique, les déplacements aient quand même une fantaisie. C’est une très belle pièce avec des moments déchirants, absolument tragiques et profonds mais il faut lui garder aussi sa fantaisie.

Cyrano est un personnage terriblement attachant, d’où son succès certainement. Pour quelle(s)raison(s) vous séduit-il vous particulièrement?
C’est pour ce qu’il dit lui-même à un moment, ce que l’on fait un peu dans l’art: ce côté un peu Don Quichotte qui fait que même si l’on se bat contre des moulins à vent, même si l’on se bat et l’on sait qu’on va perdre, on continue de se battre… Ce n’est pas Sisyphe, non, mais il y a dans l’art toujours un élément qui fait qu’on sait qu’on y arrivera jamais… Ainsi quand un ingénieur construit un pont, il sait que son pont va fonctionner et tenir… En art, ce n’est pas que ça ne va pas forcément fonctionner mais ce sera toujours illusoire; la perfection n’existe pas en art et c’est peut-être pour ça que c’est important que ce soit dans nos vies. L’art est peut-être, d’un certain côté, une école de l’échec. Chez Cyrano, je crois que ce qui me séduit, c’est ce personnage qui est conscient qu’il ne réussira pas et qui déploie des trésors d’énergie, de sensibilité, d’invention tout en sachant que peut-être à la fin il ne restera rien. Comme on dit au théâtre, quand c’est fini, il n’y a plus rien… ce n’est pas même comme le cinéma comme la peinture, il ne reste rien.

J’ai pu lire dans une présentation de Daniel Loayza ( qui s’occupe de la dramaturgie dans cette création) que vous étiez  » sensible aux identités qui se bâtissent en doutant d’elles-mêmes, poussées avant par leur fêlure »? Dans cette pièce, outre Cyrano, Christian aussi a une fêlure, non?
Roxane et De Guiche aussi. Dans cette pièce, il y a trois amoureux d’une jeune femme qui finit par découvrir que sa vie , qu’elle avait cru construite et solide, était bâtie sur des sables mouvants. Il y a donc quatre personnages qui, à la fin, se retrouvent dans une terrible déception et une illusion par rapport à ce qu’ils avaient cru construire. Ce n’est pas une pièce triste ou moralisante mais il y a cette idée ténue que ce que l’on croit parfois n’est pas aussi solide qu’on l’imagine.

Cette pièce enchaîne les scènes emblématiques ( la tirade du nez, la joute verbale entre Cyrano et Christian, la scène du balcon, la déclaration ratée de Christian, la mort de Christian au front, la mort de Cyrano…)…un challenge pour un metteur en scène? Avez-vous essayé de rompre avec l’ imagerie nationale et collective, véhiculée notamment par le cinéma ou l’école?
Nous sommes tous imprégnés par cette imagerie collective; le premier mois, on a vu des films , on a lu et cette pièce, on l’a parfois étudié en classe ; d’ailleurs, si vous dîtes Cyrano dans la rue, tout le monde vous en dira quelque chose, son nez etc…on est vraiment devant un challenge mais en même temps, il y a deux solutions: soit on reproduit à l’identique ce qui a existé , soit on met beaucoup plus les pieds au mur, on tente de déconstruire, on fait les choses de manière tellement différente qu’on perd peut-être aussi la saveur… donc moi j’ai l’impression de m’être tenu au milieu du gué ; ce n’est pas du tout un non-choix mais plutôt une volonté d’assumer les moments de bravoure dans une forme de modernité, grâce à l’acteur qui interprète le rôle-titre. Encore une fois, je crois que tout est vraiment lié à l’acteur qui interprète Cyrano; la tirade des nez, en pure mise en scène , elle n’a pas de difficulté particulière, par contre l’acteur qui est en train de la dire, lui, il est devant un Himalaya à chaque fois.

Dans cette pièce, il y a des moments de réunions collectives avec les précieuses ou les cadets de Gascogne… comment les avez-vous montrés?
Nous sommes plutôt dans une version « réduite »; il y avait la volonté que l’on ne soit pas cinquante personnes sur scène de façon excessive; on voulait se tenir très proches des protagonistes principaux et ne pas les noyer dans le grand spectacle : il n’y a pas trente cadets, il n’y a aucune précieuse, pas de chevaux ni de carrosses . C’est plutôt une version concentrée, haletante, nerveuse et qui est centrée sur les principaux personnages. Ce qui ne veut pas du tout dire que Lignière, Montfleury, Lise et toutes les bonnes soeurs qui sont autour, par exemple, n’ont pas d’importance et d’intérêt mais on a choisi de faire une version resserrée.

Cyrano et ses rodomontades a tout d’un personnage-type de la Commedia dell’arte, c’est un Capitan, un Scaramouche… avez-vous travaillé aussi en ce sens avec Patrick Pineau?
Je ne l’ai fait pas dans les codes mais Patrick Pineau qui sort du Conservatoire de Paris a fait l’Ecole des Masques avec Gonzalez et il connait ça par coeur ; mais je n’ai pas voulu qu’à un moment ça apparaisse comme une chose identifiable. La fameuse scène célèbre du troisième acte avec De Guiche, où Cyrano affirme tomber de la lune, est effectivement purement une scène de Commedia dell’arte mais on a plutôt essayé de la traiter avec sérieux, même elle demeure une scène qui peut être comique. Le mot d’ordre, c’était de rester poétique avant tout car il y a une saveur du langage, une convention langagière dans cette pièce – et en particulier dans la « scène de l’homme de la lune », qu’il ne faut pas perdre non plus. Il ne faut pas que le côté Commedia dell’arte, le côté farce un peu lourde, oblitère ou altère l’invention langagière.

Se joue actuellement un autre Cyrano incarné par Philippe Torreton, l’avez-vous vu?
Je ne l’ai pas vu parce qu’ils n’ont pas encore joué sur Paris. Ils sont actuellement en tournée en France. Ce ne sera joué que la saison prochaine au Théâtre de l’Odéon à Paris. Je pense que c’est une version intéressante parce que, même si elle ne prend pas complètement la pièce à contre-pied, elle essaie de l’amener dans un autre imaginaire et je trouve que c’est courageux, ça a du panache voilà!

Cyrano est la figure du « trop », de l’excès…il semble incarner en quelque sorte le statut du comédien et peut-être est-ce pour cela qu’il résonne de façon aussi juste sur les planches?
De toutes les métaphores, on pense d’abord à celle-là. Il y a un petit côté « théâtre dans le théâtre »; Cyrano est la figure de l’acteur: il joue plusieurs fois des rôles, il est un double… mais il y a aussi le côté Faust dans cette pièce: ce pacte fort et très dangereux qu’il a noué avec Christian . Il y a des moments qu’il ne faut pas oublier dans Cyrano où il y a une cruauté et une ambiguité qu’il ne faut pas nier; ce n’est pas que le pur panache et la pure représentation théâtrale ; il y a du danger qui est évident puisque l’un meurt, l’autre se retire au couvent et un deuxième meurt encore. Ce pacte ne produit que du malheur là où il ne devait produire qu’un bonheur immense. Cyrano et Christian ont mis en place ce pacte:  » Toi, du charme physique et vainqueur, prête m’en: et faisons à nous deux un héros de roman! »; ils ont fabriqué ce personnage de théâtre, et Rostand dit  » roman » dans le sens où le personnage de roman serait l’expression de la quintessence de l’intelligence et de la beauté et c’est un pacte impossible à réaliser sur la durée. Le noeud de la pièce est d’ailleurs là, à l’instant même où Cyrano, par excès ou imagination, noue ce pacte avec Christian et c’est à partir de là que tout va capoter on pourrait dire…

Une réplique de la pièce qui vous parait emblématique de la pièce pour conclure ?
Au cinquième acte, Cyrano dit « Que dites-vous?….C’est inutile?…Je le sais! Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès! Non!, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile! » . C’est ce que l’on semble faire tous les jours dans le domaine artistique , on a conscience que tout cela est vain et futile , dérisoire mais on prend ça totalement au sérieux. C’est comme des enfants qui jouent et il n’y a rien de plus sérieux que des enfants qui jouent…Cela, c’est en même temps notre destin et notre malheur et aussi notre absolu plaisir .

Distribution
Patrick Pineau : Cyrano
Marie Kauffmann : Roxane
Frédéric Borie : Christian
Gilles Arbona : De Guiche
François Caron : Le Bret
Olivier Cruveiller : Ragueneau
Astrid Bas : La duègne, Mère Marguerite
Anne See : Lise, la comédienne, Soeur Marthe
Jean-Michel Cannone : Montfleury, un mousquetaire, Le Capucin
Laurent Manzoni : Le facheux, Carbon de Castel Jaloux
Alexandre Zeff : Valvert, un poète, un mousquetaire
David Bursztein : La voix, le mousquetaire à moustache
Loïc-Emmanuel Deneuvy : Un marquis, un apprenti, un poète, un mousquetaire
Julien Testard : Un marquis, un apprenti, un poète, un mousquetaire
Maxime Dambrin : Lignière
Bernard Vergne : Bellerose, un mousquetaire, Bertrandou
Marina Boudra : Une servante, une apprentie, Soeur Claire

Tournée 2013/2014
Du 4 au 12 juin aux Nuits de Fourvières. Lyon
Du 15 au 17 juin au Printemps des comédiens. Montpellier
Du 4 au 22 octobre à la MC 93. Bobigny
Du 26 au 31 Octobre au Piccolo Milan
Du 7 au 16 Novembre à Nantes
Du 19 au 20 Novembre à Forbach
Du 27 au 30 Novembre à Chalon / Saone
Du 4 au 15 décembre à Sceaux
Du 17 au 20 décembre à Senart
Du 9 au 11 janvier à Perpignan
Du 15 au 18 janvier à Marseille
Du 22 au 24 janvier à Amiens
31 janvier 1er Fevrier à Draguignan
Du 6 au 9 février à Sortie Ouest (Béziers)
Du 12 au 14 février 2014 à Mulhouse

Du 9 au 21 décembre 2014 au TNS ( Strasbourg)

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