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Notre Avare : une catharsis collective que Jean-Baptiste Poquelin n’aurait pas reniée

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Par Florence G. Yérémian – bscnews.fr/ Harpagon est mort mais son spectre demeure ! Vous allez le découvrir dans la pièce de Jean Boillot car les enfants de l’Avare se sont de nouveau réunis dans la maisonnée paternelle pour témoigner des séquelles de sa tyrannie.

Revoici Valère, Elise, Cléante et Marianne. Tout droit sortis de nos lectures collégiennes, ils sont chers à nos cœurs et font plaisir à voir : les années ont passé mais leur amour perdure. Elise aime toujours Valère (Philippe Lardaud en costume de lin et cravate pourpre a de faux airs de Gatsby le magnifique). Cléante, son frère, n’existe que pour sa belle Marianne, qui avouons-le est plus que séduisante (La cuisse aguichante et le regard poudré de la sanguine Stéphanie Schwartzbrod vont ravir la gente masculine). Légers et désinvoltes comme dans un vaudeville, ces jeunes couples fêtent un anniversaire. Sur une musique jazzy (un soupçon déroutante), ils nous reçoivent chaleureusement offrant de-ci, de-là, boissons et embrassades à qui veut bien les prendre. On y perd ses repères : où est passé Molière? Laissons-les se griser, la pièce va commencer car sans s’en rendre compte ce quatuor nonchalant va rechausser séant tous ses rôles d’antan : bavardages fraternels et badinages amoureux servent d’introduction. Au fil des dialogues enjoués et libertins, des souvenirs cruels refont soudain surface: Elise (Isabelle Ronayette) sent la colère la gagner en évoquant l’avarice de son père défunt, prêt à l’offrir à un vieillard afin de garder tous ses écus. Son frère Cléante (Benoit Marchand) s’envenime à son tour: l’œil floué par l’alcool, il saute sur les tables et ose enfin crier sa rancœur contre cet odieux géniteur qui ne l’a jamais aimé. La douleur est grande chez ces enfants, incisive. Elle était enfouie depuis si longtemps qu’il faut justement du temps pour énumérer et évacuer tous les vices d’Harpagon: Avarice, Mensonge, Egoïsme…A chaque substantif, l’ombre de ce père immonde se dessine devant nous. Et le voici qui apparaît fourbe et menaçant, cerné de sa fraise si hiératique. Il vient hanter sa progéniture depuis sa tombe et la replonge insidieusement dans les affres du passé. Les mots et les querelles reviennent en filigrane. La scène change d’époque, s’anime et l’on rejoue Molière en suivant deux registres : les tirades classiques s’emmêlent aux réflexions contemporaines. Avec souplesse et grandiloquence, les quatre comédiens alternent langue sacrée et paroles profanes. Tels des caméléons, ils endossent tour à tour le rôle d’Harpagon. Avec flamme et brio, ils le singent, le griment, l’habitent. Prenant le public à témoin, ils dénoncent la tutelle écrasante de ce tyran. Marianne, folle de rage, se précipite contre un mur. Cléante égaré vole de nouveau la fameuse cassette. Elise, désespérée, passe du rire aux larmes tandis que Valère virevolte comme un damné pour tenter d’anéantir ce spectre qui les ronge tous. Harpagon est là. Il est omniprésent et domine la scène comme il a dominé ses enfants. Etre vil et mauvais, il a poussé chacun au vol ou au mensonge et leur a légué un héritage bien plus lourd qu’une cassette de pièces sonnantes et trébuchantes. Cet héritage coule dans les veines des amants désœuvrés, dans les gènes des enfants rejetés. Telle une figure castratrice, il a déteint sur leur amour et les a empêchés de vivre. A travers une mise en scène tourbillonnante, Jean Boillot s’amuse à fouiller les relations filiales et amoureuses. Maltraitant Harpagon et sa progéniture, il opte pour un nouveau langage scénique, passe du récit à la pièce théâtrale et dénonce l’avarice autant que le non-dit. Son Avare fait revivre l’œuvre de Molière sous un angle neuf : celui des enfants martyrs. Il est cependant interprété sur le ton d’une comédie impulsive et divertissante qui dissimule fort bien sa teneur tragique. Une catharsis collective que Jean Baptiste Poquelin n’aurait pas reniée . NB : Un grand bravo à Pedro le DJ de la pièce ! Sa playlist est excellente et son stoïcisme bluffant !

Notre avare
D’après L’avare de Molière
Mise en scène de Jean Boillot
Avec Isabelle Ronayette, Stéphanie Schwartzbrod, Philippe Lardaud, Benoit Marchand/Serge Brincat

Au Théâtre de l’Aquarium – La Cartoucherie
Route du champ de manœuvre
Paris 12e
Résa: 0143749961
www.theatredelaquarium.com

Jusqu’au 28 avril 2013
Dans le cadre du cycle Bourreaux d’enfants, cette pièce peut se voir seule ou en binôme à la suite de La pluie d’été de Marguerite Duras.

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