Omar porras

Omar Porras : « C’est la scène qui nous oriente tous »

Par Julie Cadilhac –bscnews.fr/ / Photo Eddy Mottaz & Marc Vanappelghem / Omar Porras est un metteur en scène d’origine colombienne qui s’est formé à la danse et au théâtre en Europe.

propos recueillis par

En 1990, il a fondé à Genève le Teatro Malandro, un centre de création, de formation et de recherche, qui a été à l’origine de nombreuses mises en scène mémorables ( notamment d’oeuvres classiques) dans lesquelles l’on a pu découvrir une technique théâtrale spécifique, axée notamment sur le corps du comédien et l’utilisation de masques, et qui s’inspire à la fois des traditions occidentales et orientales. Omar Porras apporte à ses mises en scène un je ne sais quoi d’onirique et de fantaisiste exaltant ; certains se souviendront notamment de son Scapin pétaradant de couleurs et de fourberies dans un cadre rétro et électrique ou encore de son El Don Juan d’après Tirso de Molina bouleversant d’athéisme frondeur et de rêveries tragiques. L’éveil du printemps ,d’après Frank Wedekind , est l’une de ses dernières créations en tournée; une oeuvre, montée non sans scandale en 1906, qui peint les troubles de la sexualité naissante chez un groupe d’adolescents et critique sans vergogne les instances religieuses, pédagogiques et parentales qui refusent d’assumer le problème en l’ignorant totalement. On y rencontre ainsi des adolescents ignorants des secrets de la procréation et des mystères du désir et…des drames s’en suivent: avortement forcé, perte de virginité non maîtrisée, suicide, désirs refoulés. Omar Porras a mis son talent à contribution pour explorer lui aussi, de façon symbolique et poétique, l’apprentissage du désir et le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Metteur en scène de génie au verbe économe mais nimbé de conviction et de sagesse, nous sommes très heureux de vous le faire rencontrer ce mois-ci.

Comment s’est porté votre choix pour L’éveil du printemps? Qu’est-ce qui vous a séduit dans la tragédie de Frank Wedekind?
Il y a évidemment le sujet qui m’a séduit car la pièce enferme tellement de questions à la fois; elle donne aussi l’opportunité de dévoiler en même temps les difficultés de l’adolescence mais également la possibilité de casser les tabous qui enferment les jeunes adolescents.

Diriez-vous qu’aujourd’hui que les problématiques de l’éveil à la sexualité chez les adolescents sont aussi complexes qu’à la fin du XIXème siècle , que la même violence régit l’entrée dans le monde adulte pour les jeunes et que vous avez travaillé en ce sens, voulu exprimer cela?
Je crois que les choses ont changé: la communication, l’éducation et la morale ont évolué; le concept de la famille est beaucoup moins rigide qu’autrefois. Je pense cependant que l’adolescence est un passage périlleux et vecteur d’une sensibilité majeure. Ce n’est pas seulement le temps qui fait changer la psychologie et la pensée d’un homme. L’adolescence est un bouleversement physique radical qui s’opère et déstabilise; ces questions seront toujours pressantes à mon avis.

Marco Sabbatini travaille avec vous depuis onze ans déjà : quelle touche personnelle a -t-il apporté, dans son adaptation et traduction, à L’éveil du Printemps selon vous?
Marco a suivi toutes les répétitions et a adapté son travail à ce qui se faisait sur le plateau. On est parti du texte original et Marco a donné une touche qui est, je dirais, semblable à la jeunesse de la troupe qui la joue et qui travaille avec moi.

Marco Sabbatini dit que vous  » désacralisez le verbe pour mieux en révéler les potentialités théâtrales »: le texte est-il d’abord une simple musique pour vous, un prétexte pour jouer?
Je pense qu’il n’y a pas d’oeuvre de théâtre sans le texte, pas de spectacle sans le texte. C’est un support fondamental et à partir de ce support, on trouve sa liberté et on construit son propre monde tout en respectant une série de parallèles et de consignes. Après, évidemment, il y a le rythme, la couleur, la texture qui nous appartiennent à nous personnellement et que nous insufflons à ce texte.

C’est une pièce porteuse de plusieurs évènements tragiques que vous avez choisi de montrer tels quels?…ou avez-vous inséré des effets « imaginaires » pour atténuer la violence des réalités évoquées?
Nous avons cherché à rester le plus fidèle possible au texte mais évidemment, dans le processus de création, il y a des transformations qui sont inattendues, imprévisibles et qui révèlent des nouveautés et des qualités occultes mais c’est la scène elle-même qui donne cette possibilité de plonger et de découvrir de nouvelles choses. Et, oui, la violence du texte est reproduite; je ne veux pas censurer les propos de l’auteur.

On peut lire que la mise en scène n’est pas préméditée dans le travail du Teatro Malandro, qu’elle est fille de Spontanéité et qu’elle passe beaucoup par l’improvisation des acteurs. Vous êteseveil de printemps donc une sorte de chef d’orchestre , un maître du jeu….plutôt qu’un metteur en scène?
Je laisse effectivement les acteurs très libres sur le plateau mais je les accompagne dans les choix qu’ils font, dans les décisions aussi que le plateau est obligé de prendre. C’est la scène qui nous oriente tous.

Deux axes principaux dans cette pièce: la musique tout d’abord…. est-elle un personnage à part entière, soutient-elle l’action, est-elle descriptive?
C’est un personnage en soi. Elle a été composée exprès et en direct pour le spectacle.

Le deuxième axe est la jeunesse et vous dîtes que  » les comédiens ne jouent pas des enfants mais l’idée que l’on se fait d’eux. L’idée au sens platonicien du terme, c’est à dire l’absence de l’enfance.  » Pourriez-vous préciser cette pensée?
On a cherché à ce que les comédiens représentent leur propre enfance; on y est arrivé par une sorte de dépouillement dans le jeu et dans l’expressivité qui amène à une certaine limpidité , une certaine économie de jeu.

Travaillez-vous toujours avec la même troupe ou est-ce que ,pour chaque spectacle monté, vous sélectionnez de nouveaux comédiens?
Je travaille avec un noyau de comédiens. Dans le vrai sens de «troupe» .

Comment choisissez-vous les comédiens qui intègrent la troupe justement?
Il y a une sélection assez longue; il y a eu environ 200 comédiens qui ont participé à cette sélection. C’est une troupe entièrement francophone. Je travaille avec des gens avec lesquels on part du principe qu’il y a le désir commun de travailler ensemble et de participer au processus de création en profondeur.

Dans vos précédentes pièces, il y a toujours une part d’onirisme et de fantaisie: la retrouve-t-on dans l’Eveil du printemps?
La fantaisie est quelque chose qui est fondamental pour l’acteur . Ce monde magique l’est aussi avec l’assemblage de la musique, de l’image, du jeu et de l’énergie. Tout cela est imaginé pour donner une texture, une forme de jeu particulière et créer cette sorte d’esprit féérique.

Vers quels écueils cette pièce aurait pu vous porter? et quels étaient ses atouts intrinsèques pour une mise en scène selon vous?
Je crois que donner la vie à une pièce de théâtre, à un texte qui est posé dans un livre, est une énorme tâche, un énorme chantier qui relève de l’exigence et ,en permanence, de la difficulté. Je ne crois pas qu’il y ait des choses faciles…mais on est naturellement attiré en tant qu’artiste par le risque, l’aventure, la difficulté.

Au contact de cet auteur, quelles leçons en avez-vous gardées?
Cette oeuvre nous montre la fragilité de l’être humain et aussi cette richesse qui se tasse quand on devient adulte . En même temps, même adultes, nous gardons des mystères et des doutes et je crois qu’il y a encore en nous de l’adolescence qui cherche encore; quelque part, on garde beaucoup de questions, et même parfois des séquelles et des traumatismes. La pièce révèle que nous gardons tous une marque de cette époque.

Enfin, pour conclure, vous avez mis en scène aussi un Roméo et Juliette dernièrement…
Oui, c’est une création que j’ai faite au Japon et qui va venir en Europe en septembre 2013. Il y a une continuité dans les thèmes mais la différence, c’est qu’il y a des acteurs d’une autre culture.

L’Eveil du printemps
– Suisse – Yverdon-les-Bains / Théâtre Benno Besson / 28 février
– Suisse – Genève / Théâtre Cité Bleue / 5 au 8 mars et 14 au 22 mars

– Suisse – Vevey / Théâtre de Vevey / 12 mars
– Tarbes / Le Parvis, Scène Nationale / 27 et 28 mars
Narbonne / Le Théâtre, Scène Nationale / 4 et 5 avril

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