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Un seul ennui : les couples raccourcissent

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Par Marc Emile Baronheid –bscnews.fr/ S’endormir sur ses lauriers. Au figuré, se contenter de ses premiers succès (et de la couronne de laurier qui ceint implicitement le front des lauréats) et arrêter là les efforts pour essayer d’en glaner de nouveaux. Vingt et un ans de sommeil, pour un couple, c’est carrément rivaliser avec la Belle au bois dormant.

Et comme le demande l’épigramme fameuse de Voltaire : que croyez-vous qu’il arriva ? Une jonque de croisière remonte paresseusement le Mékong. C’est la Marguerite. Deux voyageurs ont choisi de changer de partenaire pour l’effeuiller ensemble, ailleurs, après avoir fugué. La suborneuse (car il faut toujours chercher la femme) n’a rien d’une Marcela Iacub, pas plus que son complice ne passe pour un poids lourd de très basse-cour. Tout de même, ils ont filé à l’anglaise. La cocue et le bafoué n’en reviennent pas. La croisière bobo s’en amuse juste le temps qu’il faut. Peut-on décemment continuer comme s’il ne s’était rien passé ? Après le court moment d’incompréhension et celui, plus court encore, d’espoir d’un revirement, les laissés pour compte décident de poursuivre leur voyage de désagrément. Ils entament un dialogue doublé d’une radioscopie de leurs couples, dans le même temps que chacun s’attache secrètement, qui à échafauder une explication honorable – « Elle n’était peut-être pas si coupable ! L’autre l’avait embobinée, charmée peut-être » , qui à se stimuler – « Mais elle ne se laisserait pas faire ! Elle leur montrerait qui elle était, surtout à elle, cette salope ! » . L’alliance de Jeanne d’Arc et du Montespan ? Il se console en déduisant que l’adultère n’a pu être consommé à bord. Elle est certes détruite, désespérée, en morceaux, mais, puisant de l’espoir dans sa réserve d’indignation, elle veut croire que le désenchantement du retour à Paris aura raison des félons. A travers humeurs et confidences, Catherine Guillebaud ébauche une esthétique de la dislocation par la force irrépressible du désir – quos vult perdere Cupido dementat. Pour avoir voulu contrarier Virgile, l’épouse répudiée traîne depuis des années le regret d’avoir dit non à un soupirant. Au gré de leurs tête-à-tête advient un rapprochement qui n’est pas de la complicité, mais n’exclut pas la possibilité d’une île alternative. Jusqu’à passer une nuit dans le même lit, allongés toutefois à distance respectable. Le récit évolue vers ce qui paraît aller de soi : la pente facile du marivaudage de compensation. C’est ignorer les livres précédents de Catherine Guillebaud. C’est ne pas deviner à quel point elle est capable de se jouer des conventions. C’est oublier qu’une romancière dispose des pleins pouvoirs et qu’elle ne s’en prive pas, quitte à vous malmener élégamment.

« Exercice d’abandon », Catherine Guillebaud, Seuil, 17 euros

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