Philosophie : le bon sens et la bête féroce

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Par Sophie Sendra – bscnews.fr / La première phrase du Discours de la Méthode de René Descartes met en avant l’idée selon laquelle « Le bon sens est la chose la mieux partagée ». Cette phrase explique, en substance, que si nous avons une « méthode » pour diriger nos pensées, notre Raison, nous découvririons à coup sûr que nous possédons tous, sans exception, un « bon sens ». Jusque là, nous dit Descartes, nous ne savons pas utiliser celui-ci correctement.

Depuis le XVIIe siècle, nous aurions pu constater une évolution de la pensée humaine, un avènement de la réflexion, un épanouissement du « bon sens ».
Les nombreux ouvrages sur l’intelligence, sur la capacité à raisonner, montrent cet engouement pour « bien savoir conduire notre pensée ». Ce foisonnement de publications en tous genres éloignerait de fait ce que l’on appelle communément la bêtise, source de tous les maux, de tous les rejets de l’autre, de toutes les ignominies. Nous savons tous ce que ces mots (maux ?) veulent dire. En sommes-nous si sûrs ? Pour le savoir, il faut regarder du côté de l’étymologie.

La Bêtise

Si étonnant que cela puisse paraître, le mot « bêtise » doit son origine au mot « biche », du latin « bestia » qui désigne à la fois un animal en général, mais aussi une « bête féroce », terrestre la plupart du temps. Le sens du mot « bête » a fini par désigner ce qui est « méchant » et dans le latin ecclésiastique, donna le mot « bestialis », bestial.
Quand on regarde cette étymologie, ce qui est frappant c’est que nous passons de la « biche », animal fort sympathique, doux, révélé par Walt Disney dans Bambi en 1942, à une « bête féroce », méchante, qui inspire le danger, la peur. Comment est-il possible de « glisser » à ce point d’un sens à un autre ? L’opposition est ici frappante. Si nous allons plus loin, le mot « bêtise » vient du mot « bêta » (bêtard) et donna ainsi par « glissement » bêtisier, bêtifier, abêtir.
La bêtise serait donc le fait d’être « bêta », une bête bestiale, féroce, abêtie par sa méchanceté. La biche faite de douceur n’est plus, elle montre son vrai visage : elle est agressive, mauvaise, elle oublie son propre « sens », celui de la représentation de la douceur.

Crétinisme et Stupidité

Le mot « crétin » est apparu au XVIIIe siècle et désignait, en dialecte savoyard, « les goitreux débiles mentaux, nombreux jadis dans les endroits reculés ».
Au départ, c’était un mot de compassion vis à vis de ces êtres ignorants et innocents. Ce mot prit par la suite un sens péjoratif. Le benêt était atteint de « crétinisme », de « stupidité ». En grec, le mot « stupide » à pour origine « (s)teu » qui veut dire « frapper », qui donna « tupos », c’est-à-dire un « coup » ; l’image est donc la suivante : « être marqué d’un coup », être « stupéfait », qui donna stupidus, « être frapper de stupeur ».
Le crétin est donc stupéfait, frappé de stupeur par à peu près tout ce qui se présente à lui, étant donné son ignorance et l’absence de « bon sens ».
Il aura peur de tout ce qu’il ne connait pas, il sera stupéfait. Il pourra même, par réflexe de défense, devenir une « bête féroce », faire preuve d’une « bêtise » sans nom. Il ne sera pas « apte à discerner » le « bon sens », la Raison, de l’illusion des préjugés et du savoir que l’on tient pour vrai alors qu’il ne s’agit que de croyances ; il sera abêti. La biche pour laquelle nous avons de la compassion deviendra la bête.

Ignorance et Ignominie

« Gnô » en grec veut dire « connaissance », c’est la « Gnôsis » ; ainsi « connaître » se dit « gignôskein ».
Être « apte à discerner » le bon sens dont nous parlions se dit Diagnôstikos, un diagnostic. Par simple logique, ignôtus, c’est l’inconnu.
Le crétin, digne de bêtise est un ignorant qui s’ignore. Il pense faire un bon diagnostic et tient pour vrai ce qui n’est que croyances et a priori.
Il est donc un « ignare », terme apparu au XIVe siècle. Les Ignorantelli était le nom que prirent, par pure humilité, les Frères de Saint-Jean de Dieu, puis ce terme fut appliqué par dérision aux Frères des écoles Chrétiennes.
Le bon sens voudrait donc que l’on se dise « ignorant », mais cela ne semble bon que pour les personnes ayant une Raison ou une certaine humilité.
Mais alors où se trouve l’Ignominie ?
Ce « in » (privatif), et ce « nomen » (renom), que nous pouvons traduire par « déshonneur », cette « ignominie », est bien là.
Elle est celle de constater qu’à la moindre occasion, l’être humain peut devenir « la bête féroce », lorsque l’autre est différent. Celle qui, si douce et pleine de compassion, se révèle stupide lorsqu’elle est confrontée à l’ « au-delà de l’eau » comme le disait Blaise Pascal dans ses Pensées, confrontée à ce qu’elle ne connait pas, lorsqu’elle est ignorante.
L’ignominie veut nous faire croire qu’elle est une parole d’amour alors qu’elle n’est que haine et rejet ; elle est un déshonneur, celui de certains à vouloir faire croire par leur ignorance, que d’autres sont des bêtes immondes, indignes de la nature humaine.
La biche faite de douceur révèle son vrai visage, l’amour qu’elle dispense pour les siens n’est pas bon pour les autres. Tel Narcisse, ce qu’elle croit voir chez les autres c’est elle-même, c’est son déshonneur, qu’elle contemple.

S’il fallait conclure

Mon « bon sens » m’interdit de nommer la « bête féroce » dont je parle, mais je pense qu’en ces moments de grandes déclarations, ceux qui ont des croyances devraient s’interroger sur la teneur de leur savoir au risque de rejeter cet alter-ego, cet autre qui n’est que le même que soi, tout en étant différent. La tolérance est le seul mot qui puisse retirer le déshonneur engendré par des « petites phrases », des mots qui n’ont rien de « grands », mais tout du « petit » et de l’ignoble. Assister à une telle bêtise qui n’a de but que de créer un climat anxiogène est ignominieux.

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