Herbe

Didier Gauduchon : quand les pinceaux se mettent en scène

Par Julie Cadilhac – bscnews.fr/ Didier Gauduchon est diplômé de l’Ecole d’Arts Appliqués de Poitiers et a suivi une formation de scénographie-éclairage avec Yves Cassagne et J. Svoboda à l’ISTS d’Avignon.

propos recueillis par

Graphiste, scénographe et plasticien depuis 1981, il a obtenu avec le Théâtre du Bocage, le prix de la scénographie au Mai Théâtral de Strasbourg en 1989. En 1992, Il crée la Nickel Carton Cie, une association de recherche pour un graphisme imaginaire et qui mêle graphisme et spectacle vivant. Depuis 2003, il travaille autour du principe de « théâtre graphique ». Ecouter l’herbe pousser est son deuxième spectacle et il y pousse plus loin encore son exploration poétique, visuelle, musicale et sonore du plateau, du papier, de la couleur et des pinceaux. Une invitation à lâcher prise et à s’émerveiller!

Quel a été votre parcours jusqu’au théâtre graphique?
Après un diplôme d’Art Graphique et une formation de Scénographie, je pratique parallèlement les métiers de graphiste, scénographe et plasticien depuis 1981. Avec le Théâtre du Bocage, j’ai reçu le prix de la scénographie au Mai Théâtral de Strasbourg 1989.En 1992, j’ai créé Nickel Carton Cie – association de recherche pour un graphisme imaginaire et je mêle ainsi le graphisme au spectacle vivant de multiples manières : graphisme pour le secteur culturel, installations plastiques pour des lieux de spectacle, décor et scénographie pour le théâtre et la danse, mise en espace, mise en scène… Depuis 2003, je développe un travail de recherche et de création autour du principe de « théâtre graphique ». Au travail de création s’ajoute un volet d’actions culturelles autour de l’ affrontement à la page blanche (ateliers d’écriture et de graphisme).L’ensemble de mon travail touche la mise en lumière de nos émotions.

Comment est née l’opportunité de faire du théâtre graphique?
Décidé, il y a quelques années, à raconter mes histoires les pinceaux à la main, je suis les conseils d’un ami : « trouve ton format et tes outils ». Les recherches ont été longues et enrichissantes. Le format ainsi choisi peut me contenir et laisser s’exprimer le geste du corps dans sa totalité. C »est un lieu où le temps se ralenti, c’est le temps de la peinture. Je vais pouvoir y raconter ces petites choses sensibles de la vie, ces indispensables libertés interstitielles qui nous habitent.

Vous aviez déjà conçu Volière d’humeurs : quels souvenirs de cette première rencontre de votre art avec le plateau?
Le souvenir de pouvoir partager, avec les spectateurs, un univers fragile et poétique créé en même temps sous mes yeux et les leurs, une sensation d’interactivité réjouissante.

Le rythme de conception d’un dessin est, par nécessité, plus lent que celui du débit d’une voix qui raconte sur scène, le théâtre graphique s’apparente-t-il donc davantage à la poésie qu’au théâtre?
Le théâtre est fait de silences, de sons, de bruits, de corps, d’émotions, de jeux, de textes; dits; enregistrés, dessinés ..etc j’aime citer Roland Barthes en réponse à cette question :
« Qu’est-ce que le théâtre ? Une espèce de machine cybernétique [une machine à émettre des messages, à communiquer]. Au repos, cette machine est cachée derrière un rideau. Mais dès qu’on la découvre, elle se met à envoyer à votre adresse un certain nombre de messages. Ces messages ont ceci de particulier, qu’ils sont simultanés et cependant de rythme différent, …, on a donc affaire à une véritable polyphonie informationnelle, et c’est cela la théâtralité : une épaisseur de signes et de sensations qui s’édifie sur la scène. » (Roland Barthes)

Vous dîtes dans votre texte d’intention que le principe de théâtre graphique s’articule « d’énigmes en découvertes » : vous pratiquez donc unGauduchon théâtre qui stimule la curiosité et l’hémisphère droit de notre cerveau?
Droit je ne sais pas, les deux surement.Le spectateur est à la fois, en permanence, plongé dans un imaginaire profond et mis à distance car le déroulé du spectacle est mis à nu. Il voit la fabrication de l’acte de création en activité ; cette dernière embarque une autre partie de son imaginaire et fait émerger de nouvelles sensations. Il peut saisir la démarche de l’auteur et, par son questionnement interposé, il plonge simultanément dans sa propre intimité créatrice de spectateur. Il ne fait pas que recevoir, il est ainsi acteur de ses émotions et pourtant immergé dans ce qu’il voit ; il est dedans et dehors.

L’objectif est que le spectateur soit un autre acteur de la pièce en quelque sorte?
Je ne travaille pas avec des objectifs. je raconte mes histoires avec mes outils, simplement et cela est déjà beaucoup. Il se trouve que le spectateur devient acteur, ce fut une découverte pour moi, pas une quête. Par la suite, j’ai travaillé en y pensant, mais sans rechercher une quelconque participation ou autre collaboration.C’est un des immenses plaisirs que j’ai à faire ce théâtre, un peu comme si les spectateurs dessinaient avec moi quelque chose que je ne sais pas. Cet inconnu m’intéresse, pour moi et pour le spectateur, chercher, créer, est un acte joyeux, apaisant .

Votre nouvelle pièce s’intitule « Ecouter l’herbe pousser » : c’est une invitation épicurienne à lâcher prise?
Oui pour partie, mais aussi une invitation à ralentir le temps pour augmenter notre acuité sensitive. Dans l’invisible, il y a toujours quelque chose de précis à regarder, soyons attentifs au monde, au tout petit du monde….

Vous évoquez également dans votre texte d’intention, votre « envie de raconter, d’éclairer ces espaces quotidiens de la conquête de l’identité ou plus précisément de la formation de l’individu », c’est donc aussi une invitation à se connaître mieux?
Le mot invitation me plait, il y est question du partage, de la rencontre, de l’altérité. C’est plutôt une invitation à mieux connaitre les autres, le spectacle finit par une dégustation collective , un partage de sensations…. La phrase réfèrente en exergue de cette création était : « je, ces autres qui pullulent en moi », sacré programme à découvrir, n’est-ce pas ?

Quels matériaux et outils utilisez-vous sur scène?
Le papier translucide et fragile, tendu sur des châssis devient comme une membrane. Les pinceaux, chinois pour les traits, plats – très larges pour les surfaces, contiennent beaucoup d’encre ou de peinture libérant ainsi la globalité du geste. Les encres à l’alcool peuvent traverser le papier. La peinture à base de pigments intenses,d’acétate, s’exalte à la lumière, devient opaque ou transparente ou retient à volonté les encres traversantes. En collaboration avec une équipe rompue au mélange des techniques et des genres, nous menons une recherche gourmande pour pouvoir jouer, se jouer de ce qui vit, oscille entre usage et dérèglement, entre forme et matière, entre volonté et hasard, entre sens et non-sens. C’est un espace de Je(ux) où naissent, se parlent et nous interrogent, sculptés par la lumière, les corps, les mots, les images peintes et vidéos.

C’est un spectacle qui a une part d’improvisation….?
Nous avons un canevas assez précis. Mais l’interprétation et le rythme que nous donnons, ont un rôle important.
Les ajustements d’informations d’où peuvent naitre le sensible et la poésie demandent une grande précision d’autant que les facteurs vidéo, lumière et sons, sont primordiaux et s’ajustent à notre jeu. Je parlerai plus d’interprétation que d’improvisation même si la peinture est en direct et nous oblige à réagir en fonction de ce qui se dessine dans le temps de la représentation, de ce qu’il advient à notre insu.

Sur scène, vous êtes accompagné de Mathieu Geslin : comment choisit-on son partenaire de théâtre graphique?
Nous tournons ensemble depuis plusieurs années, je connais ses attirances et capacités à tracer avec souplesse.
Le trait est de sa compétence. Et humainement, j’ai en lui une totale confiance, il nous fallait être deux amis sur le plateau, d’une profonde connivence et affection pour que cela transpire. Je ne suis pas un comédien, ni lui. Sur le plateau, nous sommes dans notre réel. Le metteur en scène a guidé nos pas pour que notre alter-égalité et affection soient lisibles pour le public. Nous ne jouons pas, nous sommes…. le plus simplement possible. Ce fut une véritable et passionnante recherche.

Plasticien puis acteur à part entière, le trac n’est pas le même on suppose….vos pinceaux vous ont-ils donné le cran de monter sur le plateau?
Je n’ai pas le trac, je suis arrivé sur le plateau par hasard en dessinant, des amis m’ont dit d’y rester, je m’y sens à ma place tant que je peins ou dessine, dès que que cela s’arrête, je redeviens mal à l’aise devant une foule de personnes qui me regarde, le salut à la fin du spectacle est une épreuve.

Enfin, que vous souhaiter en 2013?
Ce théâtre graphique m’a ouvert un terrain d’échanges incroyables au creux de nos émotions.
Pour 2013, j’aimerais pouvoir continuer à partager ces moments d’élections que sont les représentations, les ateliers et tout ce qui les entoure.

Les Dates:

Cognac (17) – L’Avant-scène
Jeudi 24 janvier 2013 – 20h30

Saint-Junien (87) – La Mégisserie
Mardi 29 janvier 2013 – 20h30

Sète (34) – Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau
Vendredi 1er février 2013 – 20h30
Samedi 2 février 2013 – 20h3

A découvrir aussi:

Les géants d’ocres pâles : un conte pour enfants mis en scène par Christelle Mélen

Jean-Marie Besset, Gilbert Desveaux et L’importance d’être sérieux

Didier Galas : « L’idée de se masquer, c’est peut-être d’abord pour se démasquer vraiment. »

Philippe Genty: un magicien du théâtre visuel

Il vous reste

4 articles à lire

M'abonner à