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Jean-François Stévenin, Mort à crédit, Jimmy Hendrix et le cinéma

Par Julie Cadilhacbscnews.fr/ Faut-il encore présenter l’impressionnant et passionnant personnage qu’est Jean-François Stévenin? Dirigé par François Truffaut, André Téchiné, Jacques Rivette,Jean-Pierre Mocky, Jean-Luc Godard, Bertrand Blier, Alexandre Arcardy, Laetitia Masson, René Féret et tant d’autres, il est une figure incontournable du cinéma français. Polars, films d’auteurs, intimistes, populaires ou à grand public, téléfilms et à l’affiche même de quelques productions américaines, son expérience cinématographique est d’une grande richesse.

propos recueillis par

Cet admirateur de John Cassavetes est également réalisateur de trois fictions : Passe-Montagne, Double messieurs et Mischka. Exigeant, généreux et soucieux d’authenticité, Jean-François Stévenin n’a réalisé seulement que trois films car, comme il le dit lui-même, chacune de ses productions nécessite un investissement obsessionnel et exclusif. Le cinéaste y met souvent en lumière avec tendresse, humour et beaucoup de sensibilité, ceux qui sont d’habitude dans l’ombre.
Lors du Festival des Passeurs de lumière dont il est le parrain pour l’édition 2012, seront projetés ,en sa présence, L’argent de poche de François Truffaut dans lequel il incarne le rôle d’un professeur et Mischka, l’histoire d’un vieil homme délaissé sur une aire d’autoroute par sa famille qui atterrit dans un sinistre maison de retraite et auquel un garde-malade propose de quitter les lieux… « Eh bien alors Jean-François! Toujours d’attaque? Toujours sur la brèche?… » , aurait pu demander Louis-Ferdinand Céline. Séduits par la bonhommie et l’humour du personnage, nous sommes heureux de partager avec vous une rencontre vivante et riche d’anecdotes enthousiasmantes!

Le Festival des passeurs de lumière a pour thème « L’école en images »: si vous deviez citer une oeuvre littéraire en lien avec l’école ; laquelle serait-ce?
« Mort à crédit » de Louis Ferdinand Céline : l’auteur raconte son enfance autour de 1910 à Paris d’une façon tellement sensible et percutante qu’on est obligé d’adhérer; l’oeuvre fait écho à des choses qu’on a pu vivre. Elle donne notamment des indications sur les méthodes et les postures vis à vis de l’école, qui sont d’ailleurs toujours les mêmes : les parents qui s’inquiètent, le môme qu’on envoie en Angleterre pour qu’il apprenne et qui n’a rien envie de foutre…

Quel élève étiez-vous?
J’étais un gros tricheur finalement parce que j’étais profondément rebelle mais ça ne se voyait pas. J’avais un père ingénieur des Travaux Publics et une mère institutrice, j’étais fils unique et ils me cadraient très fort à la maison…. et plus j’avançais, plus je trouvais que le système était une escroquerie totale ! c’est à dire que lorsque je suis arrivé dans une petite ville dans le Jura en 6ème, j’avais envie d’apprendre et de faire des choses et puis au fur et à mesure du collège, l’espoir a disparu et je me suis aperçu que c’était la fin de tout: on apprend aux enfants à passer entre les gouttes, c’est à dire qu’on leur apprend qu’il faut avoir la moyenne pour passer alors que je sentais confusément, à l’époque, que c’était une grosse connerie car dans la vie, c’est pas comme ça. Si vous avez un restaurant et qu’on vous dit que c’est très moyen, c’est pas bon. Un journaliste qui écrit des trucs passables, ça ne va pas. Je sentais qu’on allait me driver pendant six, sept ans qui me semblait interminables , pour arriver dans une dialectique qui n’était pas du tout celle de la vie. J’avais donc choisi d’être un « bon élève »: j’ai eu le bac au rattrapage avec 0,1 en plus et après mon père n’a rien trouvé de mieux que de me coller en Maths sup, je me suis tiré au bout d’un an parce que j’étais littéraire à fond… après, préparation HEC, deux ans de Lycée du Parc (et là, c’était bien car le samedi et dimanche, je pouvais aller au cinéma sans arrêt à Lyon qui est vraiment une grande capitale de cinéma). Je suis ensuite rentré à HEC à Paris. Mon idée, pour l’école, c’était qu’il fallait mieux sortir par le haut, parce qu’en plus, je n’étais pas doué pour les travaux manuels et qu’à l’époque tous ceux qui n’avaient pas le bac étaient considérés des crétins…aujourd’hui, ça change, on réalise qu’il est peut-être mieux de s’orienter avant le bac si on n’est pas fait pour ça, mais moi je me disais qu’il fallait sortir par le haut pour m’arracher de la province et puis découvrir des choses à Paris. En allant à HEC, j’ai ainsi pu fréquenter Paris et après , adieu la banque! adieu les espoirs paternels! j’ai tout plaqué pour devenir stagiaire dans le cinéma à 50€ par semaine.

Dans l’Argent de poche de François Truffaut, vous jouez le rôle d’un professeur…quels souvenirs de cette interprétation?
Magnifique; j’avais déjà fait plusieurs films avec François et c’est vrai, j’étais un peu la dernière roue du carrosse à l’époque; je l’ai connu sur La sirène du Mississipi. Après j’étais branché avec Rivette, avec Rozier puis Truffaut m’a fait rappeler pour que je fasse Le domicile conjugal où j’étais assistant. Puis il y a eu La nuit américaine, chacun y jouait son propre rôle, moi, j’étais premier assistant dans la fiction et dans la réalité, j’étais le second assistant et je n’avais pas l’impression de jouer puisque le patron jouait lui-même son propre rôle. François voulait faire participer certains membres de l’équipe à cette fiction et moi, je participais sans me poser de questions. Quelques années plus tard, l’Argent de poche, c’était plus sérieux et même si Truffaut disait que c’était un film mineur, un film de souvenirs d’enfance, il m’avait confié « Vous qui êtes le seul rôle adulte, ça ne m’étonnerait pas qu’on vous appelle un jour! ». Et il avait raison car après c’était parti!

Comment avez-vous construit ce personnage?
C’est François qui avait construit ce personnage du professeur mais parfois je posais des questions: je trouvais bizarre, par exemple, qu’il y ait un long monologue à la fin alors que toutes les séquences duraient 45 s en général ; je trouvais étrange la façon dont je devais m’exprimer , par rapport au ton du film, et là Truffaut m’avait répondu  » Mais c’est comme ça que vous parlez Jean-François! « , ce qui veut dire qu’il m’observait quand même et qu’il écrivait des dialogues qui pouvaient m’aller. Je n’avais qu’à jouer avec une grosse sincérité finalement. C’était son élégance à lui; il ne m’a jamais pris la tête en m’expliquant la psychologie de ceci ou de cela mais simplement moi j’avais des petites envies qu’il me laissait improviser complètement. Mais attention, sans me dire « Allez-y , vous êtes formidable », ce n’était pas le genre.

En quelques mots, combien définiriez-vous le réalisateur François Truffaut avec qui vous avez travaillé de nombreuses fois?
L’élégance, oui. Je m’en suis aperçu après. Sur le moment, j’avais l’impression qu’il se moquait un peu de tout, on terminait souvent une demi-heure avant la fin de la journée, on tournait des petits plans…moi , à l’époque, j’étais plus fan de réalisateurs américains comme Cassavettes; je n’étais pas du tout épaté par ce qu’on faisait et je ne me suis aperçu qu’après que ,question direction,François Truffaut était assez formidable parce que justement ,sans jamais le dire ni le montrer , il nous faisait faire plein de trucs.
Je me rappelle dans l’Argent de poche de la séquence où ma femme accouche: j’arrive en retard,les gosses chahutent et j’avais simplement demandé à François de pouvoir partir de l’escalier d’en bas, de ne pas être dans la salle de classe avant de tourner…voilà le genre de truc qui aurait pu être considéré comme un caprice d’acteur sérieux plutôt que d’être là ,au garde à vous, dans la salle de classe en attendant le clap. J’avais dit que j’avais besoin de monter l’escalier, que cet élan allait m’aider et Truffaut m’avait répondu « pas de problème ». Alors j’entendais le clap et , à l’époque, on tournait en 35 donc il fallait que je monte super vite et, une fois dedans, j’ai improvisé tout un tas de trucs…parce que Truffaut avait dit, « allez-y et on verra bien ce qui se passe ». Cela donnait une liberté totale sur le moment! Juste après, parce qu’on avait fait plusieurs prises, il n’avait pas cité ce qui n’allait pas mais plutôt ce qui était bien, du genre « Regardez le coup de la craie, quand vous la cassez, c’est intéressant ça. » François Truffaut prenait, mine de rien, ce que j’avais comme jus à donner, sans jamais mettre de la pression sur l’épaule…mais en réalité il en mettait une énorme de pression puisqu’il disait « on va voir ce qui se passe »!

Comment êtes-vous entré dans le cinéma?
Par Jimmy Hendrix ( rires). Un copain m’avait emmené voir son premier concert à l’Olympia et comme ça tardait pour rentrer, je discutais avec une de ses amies qui était la jeune Elisabeth Rappeneau et je lui racontais un truc qu’on vit tous, que j’avais envoyé pendant trois ans des lettres à toutes les productions sans réponse, que moi, je n’avais pas besoin d’argent ni rien , que je balaierai le plateau s’il le fallait… bref tous les poncifs du genre. Quelques mois après, elle était scripte sur un film d’Alain Cavalier qui s’appelle La chamade et elle entend dire que la production cherche un stagiaire de choc – pour ne pas payer un second assistant , on faisait déjà des économies à l’époque – et elle parle de moi. Je rencontre alors Alain Cavalier et Florence Malraux, fille dAndré Malraux, première assistante, et je leur ai expliqué que je n’avais pas du tout le profil de l’emploi puisque je n’avais participé qu’à un film à Cuba comme observateur et que je sortais d’HEC et Alain Cavalier m’a dit un truc formidable « Jean-François, on va quand même essayer! ».

Outre votre métier d’acteur, vous avez réalisé trois films: quels sont les ingrédients indispensables d’une bonne fiction selon vous?
D’abord une grosse santé. C’est le point commun à tous les réalisateurs. Un film, c’est un long trajet qui peut durer un an ou deux. Ensuite, je pense qu’il faut arriver à une sincérité par rapport au projet et puis – et ça c’est très personnel- il faut arriver à ce que l’obsession du film que l’on veut monter devienne irréversible, c’est à dire que plus rien ne compte, ni la famille, plus rien du tout, on est absorbé; c’est la folie qui vous guette, complètement, si vous ne faîtes pas le film. Il faut arriver à un point de non-retour. C’est particulier à moi; ce n’est pas du tout le cas pour François Truffaut ou Jean-Pierre Mocky par exemple. J’ai besoin de ça et c’est pour cela aussi que je fais si peu de films.

Votre meilleur souvenir de réalisateur?
A chaque fois, c’est le mixage , qui fait décoller le film ou pas. Le dernier film pour lequel l’on avait des projets de production, on est resté cinq semaines dans l’auditorium avec Dominique Dalmasso et Olivier Goinard et c’était un moment béni….les six, sept mois de montage d’un coup peuvent faire décoller le film…il y a des films où ça n’est pas tellement important; quand vous voyez par exemple tous les téléfilms où il n’y a pas de son, les acteurs parlent etc… c’est de la cuisine très simple: un plan large, deux gros plans, des champs, des contre-champs. Moi je suis loin de tout ça et je pense que pour qu’un film puisse s’envoler un peu, il faut qu’il y ait une espèce de magie entre l’image et le son qui fait qu’on est emporté.

Vous évoquiez la famille précédemment. Vos enfants sont tous également acteurs…l’école du cinéma est une école exigeante mais terriblement séduisante? le père a réussi à transmettre cette idée-là?
Je ne l’ai pas fait exprès. Je ne les ai jamais présentés à qui que ce soit, ni téléphoné à personne mais simplement Sagamore a fait un film avec moi quand il avait 7 ans, comme ça, parce qu’il fallait un gamin. Robinson a fait un film qui s’appelait La révolte des enfants où il avait 8 et demi, c’était le benjamin d’une école disciplinaire à la fin du siècle dernier et avec ça il a ramassé le prix du Festival de la jeunesse…et depuis il n’a pas arrêté. Salomé, on avait tourné un truc ensemble assez dur: Peaux de vaches de Patricia Mazuy. C’était un peu compliqué car elle n’avait que 3 ans….et puis moi ,surtout, éduqué un peu par Truffaut, j’avais l’habitude de protéger les enfants un maximum et après le tournage, Salomé ne voulait plus entendre parler de cinéma. Le film, c’est une chose mais le tournage, c’est la vie réelle, se lever tôt, être en bagarre avec des scènes violentes… et pour une enfant de 3 ans, c’est hyper dangereux. Et puis , un jour, en accompagnant son frère à un casting, on l’a repérée et elle s’y est remis spontanément!

Dernièrement, vous avez tourné le Renard Jaune, un film policier de Jean Pierre Mocky dans lequel vous jouez un rôle d’inspecteur? Une anecdote à raconter?
Une anecdote oui! Jean Pierre Mocky à lui tout seul est une anecdote! (Rires) Le Renard Jaune est un long métrage qui devait se faire exceptionnellement en 10 ou 12 jours, finalement on l’a fait en 8 jours et je peux vous dire que les gens ne viennent que parce que c’est Mocky. Sur le plateau, il y avait mon fils Robinson, Béatrice Dalle, Claude Brasseur, Mickael Longsdale , des acteurs comme ça qui viennent juste parce que ce cinglé de Mocky les attire. Il y a un casting de fou pour un truc qu’il a saboté en 8 jours…ce cinéaste ne ressemble à personne mais on a tous galopé pour aller sur le film.

Quels sont les derniers rôles que vous avez endossés?
J’ai joué dans Les Beaux Jours réalisé par Marion Vernoux ; c’est un excellent souvenir de tournage, l’héroïne c’est Fanny Ardant et je pense que ce sera un super film! Le personnage qu’interprète Fanny vient d’arriver à la retraite et ses filles l’inscrivent dans une sorte de club du troisième âge où l’on fait de la poterie, du yoga, du théâtre…et moi je fais parti de l’équipage du 3ème âge , je joue quelqu’un qui est un peu fasciné par elle. Je viens également de participer à un très beau film dans le Limousin qui va s’appeler Grand Tour; c’est un moyen-métrage d’une réalisatrice belge qui se nomme Marie-Eve de Grave. C’était en cinémascope en plein milieu des forêts du Limousin. Et enfin, je jouerai dans un film d’Eric Barbier prévu pour fin janvier avec Yvan Attal, Joey Star.

Des projets de réalisation d’un film?
Il y a trois ans j’étais dans l’adaptation d’un livre qui se nomme Le meunier hurlant d’Arto Paasilinna avec une production qui était un peu indélicate et l’argent qu’on avait réuni s’est un peu « évaporé ». J’étais à la moitié du scénario et ça m’a mis à plat, plus envie de rien pendant un moment et puis là, je suis reparti sur un truc avec un jeune producteur que je connais bien et j’écris donc un scénario.

Le Festival des Passeurs de lumière met en avant le film documentaire… est-ce un genre que vous prisez?
Je regarde pas mal de documentaires et dès que ça parle un peu des gens et que ce n’est pas de la fiction, ça m’intéresse. J’aime beaucoup l’émission de Frédéric Lopez , Rendez-vous en terre inconnue, sur France 2. On est sur du vrai quand c’est fait par des gens compétents, on arrive comme ça à voyager.

Avez-vous déjà songé à faire un documentaire?
J’ai un projet, qui pour des raisons de production, s’est un peu arrêté mais que j’aimerais bien continuer. On avait suivi avec ma fille Salomé, qui tenait la caméra, toute la tournée des Grands Stades en 2003 de quelqu’un que j’aime beaucoup et qui est venu jouer dans mon film Mischka, Johnny Hallyday. C’est un truc en cours que j’aimerais continuer. L’autre jour, avec Salomé justement, on était à Londres au Royal Albert Hall où Johnny Hallyday faisait deux concerts et c’était absolument fabuleux. Mais il n’y aurait pas de blabla, pas de questions, pas d’interviews mais ce serait simplement suivre un peu la « bête ».

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