Catherine Millet : l’incarnation du grand écart

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Propos Marc-Emile Baronheid – bscnews.fr / Catherine Millet  est l’incarnation du grand écart.  D’un côté, l’auteur de « La vie sexuelle de Catherine M. », un million d’exemplaires vendus en français et un million trois cent mille pour les traductions. De l’autre, l’âme et la rédactrice en chef d’ art press, revue d’art contemporain à l’ autorité intellectuelle pointue, sur l’empire de laquelle le soleil ne se couche jamais. Un livre d’entretiens, un volume d’articles et préfaces éclairent une personnalité majeure.

propos recueillis par

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Art Rress appartient à ceux qui le font : luxe ou nécessité ?

L’un et l’autre. C’est d’abord une nécessité car nous n’avions pas d’autre solution. Après quelques mésaventures, il devenait primordial de maintenir art press dans une situation économique saine. Nous sommes un exemple rarissime dans la presse artistique et même dans les médias en général. Mais l’indépendance est un luxe qui se paie cher. Par exemple, nous sommes dans l’obligation de verser des salaires modestes. Par bonheur, l’équipe fonctionne beaucoup à la conviction et à la passion.

Le succès de certains artistes relève de « symptômes d’attente ». Quels sont-ils aujourd’hui ?
Nous traversons une période où, de façon générale, le public préfère être rassuré dans ses conceptions, ses valeurs. Pareille attente contraste avec les années 1960-70 et le succès des avant-gardes, époque où l’on aimait être un peu violenté dans ses repères. Aujourd’hui le champ est plus ouvert, l’amateur moyen se satisfaisant d’images, de jolies couleurs. Dès lors un artiste trouve toujours un public. Cette facilité a notamment pour conséquence que beaucoup d’artistes changent régulièrement de galerie, ce qui réduit sensiblement les possibilités qu’un dialogue s’instaure entre galeriste et artiste, et que des jugements de valeur s’expriment…

« L’art est le territoire où la politique ne doit pas avoir de prise » dites-vous. Mais l’art est fréquemment politique…
L’art est-il politique ? J’aurais répondu oui en 1970. Aujourd’hui je dis non, surtout pas. Beaucoup le revendiquent, mais je ne crois absolument pas à leur affirmation. Toutefois, le comportement d’un artiste peut trouver un retentissement politique. Je pense en premier à Ai Weiwei, qui a mis à profit sa célébrité pour dénoncer les abus du pouvoir chinois. Son expression ne relève cependant pas de sa pratique artistique mais de ses actes citoyens.
Certes, des œuvres artistiques portent témoignage, mais elles relèvent d’actes singuliers qui ne produiront d’effet véritables que s’ils s’inscrivent au sein d’un vrai mouvement.

Le critique doit-il se glisser dans l’imaginaire de l’auteur ?
Je l’ai essayé une fois, lorsque j’écrivais sur Dali.  Mon  dessein : comprendre quelques-uns de ses mécanismes,  à la faveur d’une identification à certains fantasmes et obsessions. J’ai pu dégager des choses qui n’avaient jamais été mises en évidence.
Le critique d’art intervient à deux niveaux :
pénétrer, expliquer une œuvre, porter un jugement
De la sorte, on comprend mieux un projet et son résultat. Il importe de distinguer analyse et jugement critique.
J’ai travaillé un peu sur André Masson et me suis considérée comme assez apte à comprendre les ressorts de sa démarche. Il est possible de juger une œuvre avec laquelle on n’entretient aucune parenté obsessionnelle.

« Je m’étais fait le cuir dans des polémiques ». A quel prix ?
Les polémiques auxquelles on est mêlée directement impliquent parfois des moments difficiles à passer. La possibilité existe de blessures narcissiques. Le prix à payer pour se faire le cuir ? Il n’est pas exorbitant. Je pense avoir gardé la même sensibilité mais j’ai peut-être acquis la faculté de prendre davantage de distance par rapport à moi-même. Je suis plus disponible envers les autres qu’à l’époque où je redoutais les blessures. Je me sais plus tolérante, plus généreuse. Un cuir positif, donc …

« Je me dis souvent que si je n’avais pas cette propension à la rêverie, je serais quelqu’un de plus cultivé ». Dommage ou tant mieux ?
Dommage ! C’est un des regrets de ma vie. Je n’ai pas trouvé le temps de me consacrer à la lecture. Durant mes rares moments de répit, je continue de me laisser aller à la rêverie. Un luxe ?Dans mon cas, oui. Certains rêvent encore : les artistes, les écrivains qui ne sont pas obligés à des activités lucratives annexes. Pour ma part, la responsabilité d’art press, d’autres activités liées à l’art comme des conférences, des expositions et mon propre travail d’écriture me requièrent complètement au point que la lecture deviendrait un acte gratuit.

Quelle exposition impossible voudriez-vous  réaliser ?
A brûle-pourpoint : une grande et bonne exposition sur l’histoire des avant-gardes d’après-guerre. J’avais conçu pareil projet pour l’avant-garde en France, mais il ne s’est pas réalisé. La faute à qui ? A Catherine Millet, qui s’est immergée dans l’écriture de « La vie sexuelle de Catherine M. ».

Quel est le ressort de l’excitation ?
Laquelle ? La première qui me vient à l’esprit est d’ordre intellectuel. L’excitation naît de la latitude laissée à l’imagination. Se trouver démunie devant une œuvre d’art ; ne pas avoir la clé dans un premier temps, puis en pénétrer les mystères. L’inconnu m’intrigue, m’excite. Ainsi,  j’ai travaillé sur des artistes qui n’étaient pas mon genre. « Quand j’entre dans une galerie et que ça ne me plaît pas, je me dis « il faut que j’achète » pensent les collectionneurs.

Vous évoquez des logiques d’héritage entre  artistes de  générations différentes. Sont-elles sont présentes dans vos livres ?
Il m’est difficile de répondre, mais elles existent sûrement, même si j’ai eu le sentiment, au début, de ne pas avoir de modèle. J’ai beaucoup lu Proust et donc subi quelque peu son influence, par exemple dans la volonté de restituer le plus fidèlement possible une sensation. Aussi dans cette façon de tourner autour de soi-même considéré comme un objet extérieur. Et en allant voir du côté de Rousseau …

Les marchés émergents amènent-ils à considérer autrement le centre de gravité de l’art ?
Le phénomène brouille un peu les repères. L’histoire joue un rôle prépondérant dans le domaine des arts plastiques, davantage qu’en littérature et peut-être en musique. Elle produit des modes de raisonnement et d’échelonnement des valeurs. Le surgissement actuel d’autres expressions artistiques modifie nos critères occidentaux. Nous sommes désorientés. Un exemple ? Les artistes chinois : certains font irruption chez nous, appuyés sur des connaissances qui nous sont étrangères, sur une situation de crise que nous ne partageons pas. S’en remettre à son seul goût n’est pas satisfaisant, sauf si l’individu qui l’exprime possède une personnalité autoritaire.

Si l’histoire trie et ordonne, quel est l’impact de la revue ?
La revue essaye de s’orienter dans ce paysage un peu confus. Je suis très attachée au rôle que jouent les différentes rubriques d’ art press. Elles balisent en élargissant le spectre. Voyez Introducing, rubrique qui s’attache à la présentation du travail de jeunes artistes, parfois d’artistes plus mûrs mais marginaux. La sélection s’opère différemment. Les grandes interviews ?  Pour y avoir droit, une œuvre doit avoir fait ses preuves. Mais nous suivons en amont quantité de cheminements.

Des repentirs vous accompagnent-ils ?
Bien sûr. Pour ce qui est des oubliés,   le temps passant, vous finissez par rattraper certains retards. En revanche, les mauvais jugements portés restent écrits. On peut parfois y revenir…

➤ À LIRE
« D’art press à Catherine M – entretiens avec Richard Leydier », Catherine Millet, Flammarion, 22,50 euros
« Le corps exposé », Catherine Millet, éditions nouvelles Cécile Defaut, 16 euros

(photo Bettina Rheims)

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