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Samuel Fuller :  » On ne peut rien cacher à son troisème visage »

Par Maia Brami – bscnews.fr/ J’ai rencontré Christa Lang Fuller à LAX, l’aéroport de Los Angeles, il y a un peu moins d’un an. Je rentrais à Paris avec mes parents et elle s’y rendait, invitée à l’occasion de l’exposition « Filmer les camps » au Mémorial de la Shoah, Samuel Fuller ayant filmé la libération du camp de Falkenau, alors qu’il faisait partie de la Big Red One. Mon père, grand fan de Fuller, s’est mis à discuter avec

propos recueillis par

elle à bâtons rompus. D’anecdote en anecdote, j’entendais fuser le nom de légendes d’Hollywood — celles-là mêmes qui avaient participé à ma fascination pour le cinéma des années 30 et 40. D’un coup, j’ai plongé de l’autre côté de l’écran, de l’autre côté du décor et j’ai eu la chance inouïe de me retrouver dans les coulisses, du côté de la vie, de la passion, de la création, de l’oeuvre en train de se faire. C’est exactement ce que j’ai éprouvé en lisant Un troisième visage (éditions Allia), l’autobiographie de Samuel Fuller, l’impression d’être assise à côté de lui, de respirer les effluves de son cigare et de l’écouter parler, narrer — car l’homme était un conteur né, journaliste et écrivain, il rêvait tout jeune d’écrire un autre Madame Bovary — sa vie, 1912-1997, près d’un siècle, qu’il aura traversé libre et le cœur battant, la justice en ligne de mire, débordant de fougue et de curiosité pour l’Autre avec un grand « A » comme « aventure », comme « amour » aussi. Il écrit à propos de Nat King Cole : « tant qu’ils sont aimés, les gens ne disparaissent pas » Et vous allez voir que, dans l’entretien qui suit, il est bien sûr question d’un homme et de son œuvre immense, mais surtout, il est question d’amour.

La France a beaucoup compté dans sa vie : le débarquement en Normandie comme soldat, la reconnaissance de ses pairs — il a été fait Commandeur des arts et des lettres par Jack Lang et Mitterrand. Mais avant tout, c’est à Paris que vous vous êtes rencontrés…
C’était Impasse Traînée à Montmartre en septembre 1965. L’une de mes amies, Maria Rosa Rodriguez — Miss Amérique du Sud — l’avait rencontré lors d’une réception organisée par Pierre Rissient à la Cinémathèque du grand Henri Langlois. C’est elle qui m’a ensuite emmenée à Montmartre, dans ce petit meublé qu’il habitait. Il se préparait à tourner un film tiré de la pièce d’Aristophane, Lysistrata, où les femmes refusent de se donner aux hommes à moins qu’ils ne cessent de faire la guerre. Noel Burch avait demandé à Sam d’en écrire le scénario, le producteur devait être Mark Goodmann, mais son père, qui devait donner l’argent, s’est défilé au dernier moment, et j’ai organisé une entrevue aux États-Unis entre Sam et Jane Fonda, qui venait d’avoir beaucoup de succès avec Barbarella. Le scénario lui a plu. « Je crois que cet homme t’aime », m’a-t-elle dit et elle m’a conseillé de l’épouser et de partir vivre avec lui en Californie. Quant au film, lui, il ne s’est jamais fait et c’est dommage, car nous aimions beaucoup l’idée et Jane Fonda aurait été parfaite dans ce rôle.

« Quand Christa est entrée dans La Cloche d’or avec Maria-Rosa, je n’avais d’yeux que pour elle. C’était une bombe atomique blonde avec les joues poudrées et des lèvres rouges qui ne demandaient qu’à être embrassées » Quelle a été votre première impression en le voyant ?
Maria Rosa Rodriguez avait insisté pour que je l’accompagne, car elle ne parlait pas bien anglais. Sam n’était pas quelqu’un qui courait après les actrices. Il gardait ses distances. Il avait un immense respect pour les femmes. Il était comme un vent d’air frais… Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi sincère.

Il parle de vous dans ses mémoires comme de son « Sancho Panza ». Comment s’est déroulé le processus d’écriture de ces 700 pages ? Il venait d’avoir son attaque. Est-ce la maladie qui l’a poussé à se livrer ?
Victoria Wilson, responsable des biographies chez Random House  voulait écrire une biographie sur Barbara Stanwyck. Elle nous a contactés en Californie, afin que Sam lui raconte, notamment, le tournage de Quarante Tueurs. Mais s’il avait récupéré son esprit après l’attaque, parler restait compliqué. Il m’a donc suggéré de lui raconter moi-même Barbara et le tournage. Au bout de 30 ans de vie commune, je connaissais la vie de Sam par cœur ! Pendant l’entretien, Vitoria Wilson m’a demandé s’il existait une autobiographie de Sam, je lui ai parlé du livre de Noël Simsolo et de Jean Narboni sous forme d’entretiens. Mais elle voulait une vraie autobiographie, alors Samuel et moi nous sommes mis au travail. Ça a pris beaucoup de temps. On a commencé par son enfance. Parfois les phrases sortaient parfaitement bien de sa bouche, mais souvent il disait des mots incompréhensibles : le mot téléphone devenait « blue bell blue » ou le mot ordinateur — « tomcuter » au lieu de « computer ». Du coup, je le taquinais en l’appelant James Joyce ! Cela le faisait rigoler. C’était « doux amer » pour moi de voir un homme si viril se transformer en petit vieux, mais il y avait toujours de la lumière dans ses yeux dorés. Et ainsi, le livre de sa vie s’est écrit avec amour et tristesse à la fois.

Il rentre à 12 ans comme copy boy dans un journal. À 16 ans à peine, il est déjà crime reporter, fréquente le monde de la nuit, et fait vivre sa famille. À 22 ans, il publie son premier roman et fait le tour des USA en stop. En 1934, après avoir couvert un reportage sur le KKK, il écrit : « Je commençais à comprendre que je pouvais mieux transmettre mes émotions avec des mots et des images », mais il tiendra sa première caméra pour filmer la libération du camp de Falkenau en 1945…
Oui, quelle ironie de tourner son premier film avec sa propre caméra Bell et Howell pour tourner de telles atrocités — l’innommable comme dirait Beckett.

« J’étais un journaliste entraîné à rechercher la vérité. À l’époque, écrire de la fiction ne m’intéressait pas », écrit-il en 1931. Finalement, cette quête de vérité ne l’a jamais quitté, même dans ses films. Il a refusé de réaliser de grands films de guerre, parce qu’ils « glamourisaient » la violence. « La paix et l’éthique étaient mes guides », ajoute-t-il plus loin, « Je voulais dépasser les courants et symboles politiques qui emprisonnent un artiste »…
Oui, il était aussi conscient que toutes nos civilisations sont basées sur des mensonges, où l’origine comme disait Derrida est une « non-origine ». En même temps, c’était un homme qui avait la foi comme Buñuel.

Il parle d’ailleurs de Buñuel comme d’une « âme sœur »…
Comme Sam, Buñuel n’était pas prophète en son pays. Et tous les deux se sont fait avoir par des escrocs, car malgré leurs films controversés, ils avaient un fond d’innocence. Sam avait aussi des faux airs de Joseph Kessel — l’auteur de Belle de jour adapté au cinéma par Buñuel. Revoyez The Naked kiss et Belle de jour et comparez…

C’est volontairement qu’il s’était engagé comme soldat en 1942 — il avait rejoint la première division d’infanterie, la fameuse « Big Red One » alors qu’il aurait pu être reporter de guerre. Certains de ses supérieurs ont d’ailleurs essayé de le convaincre de quitter le champ de bataille. Était-ce pour lui une façon de vivre totalement, d’être un témoin actif, de comprendre l’Homme ?
Oui, Sam était un démocrate convaincu. Il croyait comme la plupart des gens que c’était la guerre pour finir avec toutes les guerres. Il ne faut pas non plus oublier qu’il a vécu cette guerre avec un esprit d’écrivain, ses nombreux carnets en témoignent.

On trouve d’ailleurs des pages fac-similés de ses carnets du front dans le livre — qui est un bel objet, magnifiquement documenté —, où il consignait des paroles entendues, des idées d’histoires, des dessins satiriques. De retour au pays, il se met à souffrir d’insomnies. Vous parlait-il de ce qu’il avait vécu ?
Bien sûr et pendant qu’il écrivait Un troisième visage et le scénario de son film Au-delà de la gloire, il se réveillait en sueur à cause d’horribles cauchemars. Il ne s’est jamais vraiment libéré de la folie de la guerre.

« Je me suis dit que le seul moyen de me débarrasser de mes souvenirs de guerre était d’en faire un film ». Ce sera Au-delà de la gloire, qu’il mettra vingt-cinq ans à tourner —  « Sans aucun doute, la chose la plus importante que j’ai accomplie ». Il écrit : « L’existence humaine consiste en une lutte pour se libérer des barrières physiques ou émotionnelles. Presque tous mes films parlent d’une façon ou d’une autre de cette idée ». Écrire, réaliser, jouer, c’était vital pour lui, une façon de guérir aussi ?
Au-delà de la gloire sont ses mémoires de combattant pendant la Seconde Guerre mondiale. Il ne s’est jamais vraiment débarrassé de ces affreux souvenirs. Il aurait du faire une thérapie comme tous les soldats qui se battent dans des guerres atroces. Sa thérapie, c’était son cigare qui lui rappelait son adolescence avec Gene Fowler et Ring Lardner, ses pères de remplacement. Il écoutait du Beethoven en travaillant et se disait qu’il avait de la chance d’avoir survécu cette épreuve, que se battre contre les nazis était une guerre justifiée, que le nazisme était une monstruosité comme tout fascisme.

« La musique est une part essentielle de mes films. Elle est peut-être aussi importante que l’histoire. (…) Lorsque j’écris, je visualise ce qui se passera sur l’écran et j’imagine la musique qui accompagnera. Je peux mieux voir l’action et les dialogues en ajoutant la musique très tôt dans le scénario. La musique m’inspire même des idées d’histoires ». Le passage de ses mémoires, où il se retrouve par hasard, la nuit, en 1944, à s’abriter dans la maison de Beethoven est surréaliste et bouleversant…
Sam écoutait tout Beethoven ou presque. En 1972, nous avons tourné dans cette maison un petit pulp fiction, Dead Pigeon on Beethovenstreet. J’ai été contente de retrouver l’Allemagne, de vivre près de mes parents et de ma sœur, qui venaient nous voir tous les week-ends. Sam et mes parents s’aimaient beaucoup. Pour ce film, nous avons eu un très bon producteur Joachim von Mengershausen et Jerzy Lipman à la caméra, qui avait été directeur de la photographie de Roman Polanski sur le film Le couteau dans l’eau.
Surnommé « Slam-Bam Sam » à Hollywood  — « Quand je me sentais frustré – sentiment qu’Hollywood inspire la plupart du temps – je pouvais être dur », il collabore avec la Fox, la Columbia, la Warner, comme scénariste et réalisateur, compte parmi ses amis son producteur Darryl F. Zanuck, Richard Brooks, Mankiewicz, puis il prend son indépendance et écrit, produit et réalise ses films. Il devient vite un père spirituel pour les jeunes Wim Wenders, qui le fait aussi tourner dans ses films, Dennis Hopper, Jim Jarmush, Truffaut, Cassavetes. Jim Morrison passe aussi chez vous, à la « Cabane », pour glaner des conseils…
Nous avons vu défiler beaucoup de cinéastes débutants comme Peter Bogdanovich, Curtis Hanson, Jonathan Demme, qui ont fait de belles carrières ; Marty Scorsese également, que nous connaissons depuis toujours. Stig Bjorkman, l’assistant de Bergman pendant quarante ans, auteur d’un excellent livre sur Woody Allen continue à venir. Quant à Jim Morrison, Truffaut et Cassavetes, ils sont morts beaucoup trop jeunes, Jean Eustache aussi. Je garde un bon souvenir de sa visite. Nous aimions ses films. Vous savez, Sam n’était pas un intrigant, il était avant tout en compétition avec lui-même. La plupart du temps, je ne lui répétais pas les médisances colportées par les envieux et les jaloux, mais ça me faisait souffrir.

Quels sont vos films préférés de Samuel Fuller ?
J’aime tous ses films ! Pendant longtemps, j’ai détesté The naked kiss, mais après avoir vécu aux États-Unis, je considère que c’est un vrai film courageux, car Sam n’a pas eu peur d’employer des clichés qui font partie de la société occidentale et surtout américaine.

Il écrit à votre propos : « sans sa compréhension et son soutien, ma quête folle de films percutants se serait depuis longtemps transformée en un affligeant mélange de frustration, de vodka, de comptes bancaires vides et d’histoires jamais réalisées ». Il vous a écrit quelques rôles, vous a-t-il conseillée, encouragée dans votre carrière ?
Non, pas du tout. Il était effrayé par notre différence d’âge énorme. Honnête et sincère comme il était, il me disait : « dans dix ans, je serai un vieux con et toi encore une jeune et jolie femme ! » Il détestait ce « droit de cuissage » qui existe dans le milieu du cinéma. Cela le mettait en colère. J’ai senti que si j’allais essayer de faire une carrière d’actrice et je me défendais plutôt bien — Chabrol m’aimait beaucoup et trouvait que j’étais une nature comme Bernadette Lafont —, mon mariage avec Sam ne tiendrait pas. Un choix douloureux, mais que je ne regrette pas, on ne peut pas tout avoir dans la vie ! Comme dit Leonard Cohen dans sa magnifique chanson Danse me to the end of love, je ressens encore un immense amour pour Sam, un amour avec un grand A.

Qu’avez-vous appris de lui à travers ce travail autobiographique ? Avez-vous approché son 3e visage ?
Là, vous me posez une question délicate qui serait le sujet d’un livre entier ! Son troisième visage, je l’ai effleuré, car comme disait notre ami Chabrol, reprenant Sartre : « glissez mortel, n’appuyez pas »

 

 

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