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Sigolène Vinson : La colère des vrais révoltés

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Par Harold Cobert – bscnews.fr / Dans le flot de la rentrée littéraire, où l’on nous vend parfois de pâles contrefaçons (pour ne pas du vulgaire toc) comme de petits bijoux, il faut parfois déserter les sentiers battus et rebattus par l’ensemble de la critique pour découvrir une véritable perle.

 

« J’ai déserté le pays de l’enfance » de Sigolène Vinson est une perle, une perle noire envoûtante comme une mélopée africaine. La narratrice est avocate. Une avocate engagée, spécialiste du droit du travail, dévouée à défendre les salariés victimes de licenciements abusifs et autres vilénies. Elle a passé son enfance à Djibouti, ville de la dernière demeure d’Arthur Rimbaud, une petite maison en forme de cube dont les fenêtres de l’homme aux semelles de vent donnent sur l’éternité : « Elle est retrouvée. /Quoi ? – L’Éternité. /C’est la mer mêlée / Au soleil. » Elle en garde un souvenir puissant, rêvé, qui contraste fortement avec sa vie d’avocate parisienne. Lorsque s’ouvre le roman, la narratrice doit se rendre à l’autre bout de la ville pour plaider une affaire impossible. Elle est rongée par des années d’impuissance à combattre un système bien huilé qui pénalise presque toujours le plus faible. Elle est oppressée, au bord de la rupture physique et psychique. Arrivée au tribunal, elle s’effondre avant d’être transférée dans le centre d’accueil permanent (cap) du Xe arrondissement, pour une cure de repos.
Le récit de la rupture et du séjour de la narratrice au cap oscille avec ses souvenirs d’enfance à Djibouti. Entre ces deux temporalités, le style change. Les passages consacrés à l’enfance africaine retrouvent la poésie et le lyrisme de cette terre brûlée, ceux consacrés au présent parisien la froideur du béton et l’implacable logique juridique confinant souvent à l’inhumanité.
Sans se la jouer, loin des effets de manche des prétoires et des syllogismes, l’écriture à la fois riche et fine de Sigolène Vinson réussit à donner une dimension archétypale et sociétale à son roman. Par petites touches, sans claironner ni souligner. On ne peut s’empêcher en effet de voir dans les fêlures et les failles de sa narratrice les fêlures et les failles de l’Occident, dans l’étiolement et l’asséchement de cette jeune femme coupée de son enfance et de ses racines africaines la gangrène de notre propre société abandonnée aux spéculations et sautes d’humeur d’un marché devenu fou. De même, fille de parents de gauche n’ayant jamais remisé leurs convictions soixante-huitardes aux clous des erreurs de jeunesse, elle se débat pour défendre les grands idéaux humanistes dans un monde où ces préoccupations ne sont plus qu’un cache misère, de vagues parures rhétoriques de notre mauvaise conscience. Cette « génération sacrifiée » – celle de l’auteur, la mienne – ressemble à celle de Musset : élevée dans l’espoir des lendemains qui chantent, elle ne vit qu’un présent qui déchante. Sous les pavés, la plage ? Non, sous la plage, les pavés. Ce n’est donc pas un hasard si Rimbaud, dont les mots « Changer la vie » fleurissaient sur les murs en 68, a terminé sa vie à Djibouti, rongé par l’amer constat de l’incapacité de la poésie à changer la vie, comme si, à la manière d’un récit initiatique africain, le dénouement et la mort des illusions de la narratrice étaient inscrits dans l’origine même de son histoire.
Malgré ces soubassements d’une terrible lucidité, ce roman ne manque pas non plus d’humour, et donc d’élégance, puisque, selon le mot de Boris Vian, l’humour n’est que la politesse du désespoir.
Sous la plume aux apparences tranquilles de Sigolène Vinson frémit la colère des vrais révoltés. Une révolte qui n’attend sans doute qu’un nouveau roman pour continuer de donner toute son ampleur.

« J’ai déserté le pays de l’enfance », Plon, 189p, 18€.

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