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Haruki Murakami : les effet de 1Q84 dans votre vie

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Par Laureline Amanieux – bscnews.fr / Quand vous lisez la dernière trilogie romanesque de Haruki Murakami, le plus fulgurant des romanciers japonais actuels, vous traversez un voile aussi fluide qu’une goutte d’eau, vous savez que le monde a changé autour de vous, et pourtant c’est encore à peine perceptible : un détail tout juste, les pistolets des policiers sont désormais des semi-automatiques, au lieu de leurs anciens revolvers.

Vous pensiez vous trouver en 1984, mais déjà vous avez basculé dans un autre temps, nommé 1Q84, où deux lunes brillent dans le ciel nocturne pour les yeux initiés. Vous ne les voyez pas encore, ni vous, ni les héros : Aomamé et Tengo. L’univers créé par Murakami est si réaliste qu’il vous faudra du temps pour cerner ce qui s’est détraqué en douce. Sans cesse, vous flottez dans un rêve qui vous échappe pourtant : c’est l’art magique de ce romancier.

Avec Aomamé et Tengo, vous attendez quelque chose d’aussi gigantesque que l’explosion d’une symphonie composée par Janáček. Tous deux ont 29 ans, l’âge d’entrer dans une vie d’adulte mature, mais aucun d’eux ne s’est encore révélé à lui-même.
Aomamé a conçu un cours d’autodéfense pour femmes. Elle est surtout tueuse à gages pour le compte d’une vieille dame qui se donne pour mission d’éliminer les hommes coupables de violences conjugales. La brutalité sexuelle envers les femmes et les petites filles est l’un des sujets bouleversant du roman. Murakami interroge alors le sens des causes que l’on défend, et des moyens qu’on utilise au nom de la justice. De son côté, Tengo, est un écrivain en germe, installé dans une routine pour calmer son hallucination obsédante : il se voit à trois ans, regardant sa mère dans les bras d’un autre homme que son père, sans comprendre le sens de cette scène. Sa mère a disparu quand il était enfant, et c’est son unique souvenir d’elle.
Chacun de ces héros tend de toutes ses forces vers un accomplissement ; chacun tente de survivre à travers des évènements qui le dépasse. Et tous d’eux se cherchent, amoureux, sans clairement le comprendre.
À la source de leur double aventure, la secte des Précurseurs, organisation d’agriculture biologique et de tendance bouddhiste, ainsi qu’une force surnaturelle maléfique, celle des Little People. Murakami scrute nos croyances diverses et leurs dérives. En auteur engagé, il reste marqué par l’attaque au gaz dans le métro de Tokyo, organisée par la secte Aum en 1995. Dans 1Q84, une autre héroïne entre en jeu alors : Fukaéri. Cette jeune fille a fui la secte des Précurseurs, et raconté son histoire dans un roman intitulé La Chrysalide de l’air. Tengo est chargé d’améliorer le style de ce roman par son éditeur, et aussitôt quelque chose de nouveau remue en lui.
Soudain, vous sentez un tissu léger comme l’air sur vos épaules et son contact vous épuise : une chrysalide passe. Un avertissement résonne au fond de votre mémoire : ne laissez personne tisser vos pensées à votre place. 1Q84 est en effet une réécriture du roman d’Orwell, 1984, mais le mal moderne n’est plus la dictature oppressive de Big Brother, c’est plutôt une force diffuse qui vous dépossède, qui vous laisse convaincu(e) d’avoir encore votre liberté de jugement… N’est-ce pas ce qui nous menace aujourd’hui ? 1Q84 n’est pas un roman d’anticipation, c’est un roman qui révèle notre présent, en faisant un détour par un passé onirique.
Pressenti chaque année pour le Prix Nobel de Littérature, Murakami prouve avec cette trilogie qu’il est l’un de nos auteurs essentiels. Vous allez sortir prendre l’air après votre lecture, mais l’air ne vous semblera plus si fraîchement innocent. Vous n’en aurez pas peur pour autant : ce que vous ont infusé Aomamé et Tengo, ce sont des anticorps pour lutter contre le mal, pour trouver votre équilibre dans le chaos moderne, et surtout pour fredonner en marchant un air d’amour pur.

> Lire 1Q84 – Livre 1, Avril-Juin d’Haruki Murakami

Haruki Murakami, 1Q84, livres 1 et 2 traduits par Hélène Morita, éditions Belfond, 25 août 2011. Livre 3 à paraître en mars 2012.

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