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Fabrice Lardeau habille un conte et file la métaphore

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Par Laurence Biava – BSCNEWS.FR / Fabrice Lardeau revient pour cette rentrée littéraire 2011 avec une fable extra lucide et fracassante sur l’ennui contemporain doublée d’une critique très enlevée sur nos relents avides…
Fabrice Lardreau, est l’auteur de six romans dont «une fuite ordinaire », publié chez Denoel, «Contretemps », chez Flammarion, « Nord absolu » paru chez Belfond, « les tirages flous ne sont pas facturés » chez Denoel. Rare écrivain remarqué et loué par Michel Houellebecq, il revient en cette rentrée littéraire 2011 avec « un certain Petrovitch », une fable extra lucide et fracassante sur l’ennui contemporain doublée d’une critique très enlevée sur nos relents avides…

Résumons : Patrick Platon Petrovitch est l’anti-héros par excellence. (c’est vraiment le cas de le dire !). Il tourne en rond dans une petite vie monocorde. Son existence de chef comptable sans autorité est l’incarnation du vide ou presque, et lui pèse. Son travail au sein d’une fédération sportive est relativement dénuée d’intérêt : celle-ci manque de souffle et d’ambition. Un jour, pourtant, habité par un vague sentiment d’héroïsme alors qu’il parvient à imposer son point de vue, convaincu d’être enfin respecté par ses collègues, porté littéralement aux nues du jour au lendemain par la grâce de sa franchise, il a le sentiment de vivre une odyssée, et décide de son propre fait que sa vie prendra alors un tour nouveau.
Ainsi, le jour, s’il exerce à la Fédération, la nuit, il traverse l’Atlantique et rejoint l’Académie des Super-Héros…. Je n’en dirais pas davantage, en dehors du fait que le propos principal du livre m’a clairement évoqué cet échange célèbre entre Antoine Doinel et Jean-Louis Trintignant, dans « ma nuit chez Maud » de Rohmer, sur la volonté de nos actions et leur logique arithmétique et le rapport avec Blaise Pascal.

Pour dénoncer la mythomanie ambiante et plus précisément la psychose généralisée autour du sacro-saint désir d’être célèbre, Fabrice Lardreau bascule rapidement et magnifiquement dans le fantastique en filant doublement la métaphore. Pour étoffer son propos sur l’éthique du héros et sa trajectoire personnelle de lecteur, il nous propose deux relectures majeures, sous forme d’ articulations littéraires.
– la première, c’est celle de Spiderman, héros emblématique de l’époque moderne et contemporaine, doté de super pouvoirs auquel rien ne résiste, personnage culte porté à l’extérieur de la réalisation de soi, impétueux, intrépide, résistant, faisant preuve d’abnégation au profit d’une valeur supérieure. Patrick Platon Pétrovitch se vêtira et sera un Spiderman nouvelle mouture et observera sa propre ascension. Il deviendra LEADER. Voici l’ « objet » de la révélation : « …J’ai eu la preuve absolue, irréfutable, de ma destinée, en disputant une partie de tennis avec Monsieur Zadig deux jours après ce morceau de bravoure …La conclusion est arrivée au troisième set. Les projecteurs se sont allumés, comme pour souligner l’importance de la scène. Et c’est là, alors que mon adversaire allait servir, que la vision est apparue : des pots ont révélé une affiche de cinéma installée sur le flanc de notre immeuble. Elle était géante, monumentale, écrasante….Du toit jusqu’aux fondations, la silhouette de Spiderman

– la seconde relecture, c’est celle du Manteau, nouvelle principale des « Nouvelles de Saint-Pétersbourg » de Nicolas Gogol, dont de larges extraits sont disséminés tout au long du roman, nous invitant ainsi à lire avec une certaine mansuétude une des oeuvres favorites de l’auteur. (« Le Manteau » est cité quinze fois). Qu’est-ce que le Manteau ?
– L’épigraphe de Fabrice Lardreau est éloquente : Nabokov y est cité dans sa version courte (plus longue citation p 197) : « Dans tous les pays que j’ai vus, quelque chose qui ressemblait au manteau d’Akaki Akakiévitch était le rêve passionné de tel ou tel individu rencontré par hasard – qui n’avait jamais entendu parler de Gogol »

Moins prosaiquement, le Manteau incarne donc ce rêve fou qui sommeille en chacun de nous. Notre quête absolue, l’incarnation de notre idéal. N’importe quel motif ou prologue qui donnera du sel à notre existence et l’enchantera. Patrick Platon Petrovitch ne cherchera donc pas à savoir s’il porte un vêtement trop grand pour lui, mais agira ainsi par mimétisme, nimbé de ses connaissances, de ses croyances, de ses lectures. Fabuleux. – « l’habit boucle la boucle, scelle le destin de Patrick avec celui d’Akaki – . Jubilation. Extase. Transcendance. C’est peu de dire que Fabrice Lardreau, use de métaphores et de paraboles soignées depuis l’évocation d’ Akaki Akakievitch et le vol de son fameux Manteau, en pleine nuit, dans les rues de Saint-Petersbourg- nous sommes en 1843 – Jugez plutôt : « …Car les fils du Manteau progressaient et, je vous le disais, comme une araignée silencieuse, obstinée, guettant sa proie, ourdissant un piège infernal, tissaient leur vêtement. Mis au pied du mur, en quelque sorte, contraint à m’exécuter, pour ne pas perdre la face, devenir un de ces raseursaigrismythomanes, j’ai engagé ma vie d’artiste… »

Dans un roman très travaillé, très maîtrisé, où le propos sensible et enthousiaste sur les paradoxes (apogée/chute – rêve/réalité – pouvoir/seuil d’incompétence – culture populaire/culture élitiste – est particulièrement bien ficelé, où l’imprévu plus ou moins fantasque surgit toutes les deux pages – scène très réussie de la réalité qui se confond avec la fiction, et Patrick Platon Petrovitch, devient un héros malgré lui….Fabrice Lardreau, qui ne manque ni d’érudition, ni d’humour, ni d’esprit de synthèse « n’habille pas son visage » comme l’écrivait Mme de Sévigné, – « Comme quoi, des fantômes de Gogol aux épaules de Spiderman, de l’Empire russe à la Grosse Pomme, il n’y a qu’un pas », mais explore les vicissitudes de ses pâles contemporains en faisant la peau à notre vanité. A coups d’hyperboles et d’ellipses, et par un savant dosage de remarques fines, de clins d’oeils avisés sur l’air du temps, de cocasseries hilarantes – les Nicolas sont à la fête ! et la notion de double est très explorée (deux fois la prothèse dentaire, deux fois le RER B, deux fois la séance des toilettes, deux fois les festivités, deux fois la chute, deux fois l’Académie/la Fédération, deux fois Petrovitch) – l’auteur lie habilement Gogol et Spiderman, autrement dit New-York et Saint-Petersbourg, ce que n’aurait pas mieux fait un scénariste dans une savante juxtaposition. Sauf trois lourdeurs lexicales, « soit dit en passant », « tant bien que mal », « brisant la glace, mais pas l’érection », je ne vois pas ce qu’on peut reprocher à ce grand et distrayant roman automnal. Fabrice Lardreau réussit surtout ce double tour de force : nous interroger sur l’hystérie de nos vies extravagantes avec leur lot de désillusions, ainsi que sur l’ambivalence de notre bonheur quotidien sans pitié.

En guise d’épilogue, il me semble qu’une question s’impose : quand nous sommes dépouillés du manteau de l’enfance, quelle toile devons nous tisser ?

Lire Un certain Pétrovitch de Fabrice Lardreau

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