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Pierre de Vilno : « Le XXIe siècle est l’univers du tout possible »

Propos recueillis par Harold Cobert – bscnews.fr / En tant que journaliste, vous avez déjà interviewé beaucoup d’auteurs et d’artistes. Quel effet cela vous fait-il de vous retrouver de l’autre côté du miroir ?

C’est très étrange. Et la première réflexion que je me fais, c’est que je parle beaucoup mieux des livres des autres que du mien ! (rires). C’est vrai, je ne suis pas du tout à l’aise. Il faut dire que je débute. Et je me rends compte d’une chose que beaucoup d’écrivains ressentent aussi au début (ils me l’ont dit) : le livre est loin. On l’a écrit souvent un ou deux ans auparavant. Du coup, on serait même tentés de parler de celui qu’on écrit au moment où l’on parle. Par exemple, j’ai beaucoup plus d’adrénaline à vous parler de celui que je suis en train de créer maintenant !

propos recueillis par

Qu’est-ce qui vous a poussé à franchir le pas ? J’attendais une histoire à raconter. Un sujet. Il y a sept ans, la femme avec laquelle je vivais est partie, comme ça, du jour au lendemain. Mon camarade d’Europe1 Fabrice Papillon, qui avait assisté de près à notre rupture, m’a dit de la coucher sur le papier. « C’est le meilleur exutoire qui soit, et en plus tu vas pouvoir tester ton écriture ». Il a été formidable, il est même allé jusqu’à me prêter un ordinateur portable, car je n’en avais pas. J’ai alors commencé, en ravalant sanglots et larmes, un premier roman que j’avais nommé « Rupture & Châtiments », très autobiographique, centré sur la découverte du chagrin. Cela a donné un texte très court, très resserré, en six chapitres, dont je n’étais pas mécontent. Et puis, je ne l’ai pas publié. Je me suis dit, avec le recul, qu’il n’était pas très fair-play de sortir un livre où mon ex s’en prenait plein la gueule, alors que, même si elle a été la grande coupable et la grande lâche dans cette histoire, ce n’est pas elle mais nous qui n’avons pas fonctionné. Donc je l’ai rangé dans un tiroir, et après ma mort, mon cher Harold, vous le ressortirez peut-être ! Après ça, je cherchais une autre histoire. Et donc une idée.

Comment est née l’idée de ce roman ? Après « Rupture & Châtiments », je voulais un récit moins autobiographique. Moins déballage complet et surtout, lieu commun du premier roman, parler de soi et rien que de soi. Et puis est venue Olivia. Olivia, à qui ce livre est dédié, est une fille que j’avais dans mon cours à l’ESJ Paris,il y a cinq ou six ans. Je la trouvais très intrigante, au point où, alors que c’était complètement interdit par le règlement, je lui ai proposé de prendre un verre. Ce qu’elle a accepté. Entretemps, quelqu’un m’a dit qu’Olivia préférait les filles. Tout d’un coup, l’attrait du verre prenait une autre dimension…(rires). Mais je n’ai pas décommandé. On a pris un verre vers minuit. Puis un autre. Puis encore un autre. On a fait la tournée des bars. On est allés dîner dans un bistrot à cinq heures du matin. Et en partant de chez elle, au petit matin, je me suis dit « le seul truc que je peux faire de cette histoire, c’est un livre ».

J’ai alors pris le personnage d’Olivia comme point de départ. Elvire est devenue une Olivia avec une vie, des parents et un destin inventés. Ensuite, comme je ne voulais pas me personnifier dans ce roman, j’ai inventé Jeremy, un enfant qui s’est fait tout seul, et qui ne sait pas trop s’il préfère les hommes ou les femmes.

Vous mettez en scène deux personnages très contemporains. Pensez-vous qu’ils puissent être considérés comme emblématiques de la jeunesse actuelle de ce début de XXIe siècle ? Je déteste les généralités. Je déteste les lieux communs. Ma fiancée me dit pourtant, de façon très juste, que l’apprentissage de l’homme se fait à partir de généralités. Mais voilà. Elvire est une fille très complexe. Jeremy aussi. En fait, ils ne sont pas tant emblématiques des jeunes d’aujourd’hui, qu’emblématiques d’une époque. Le XXIe siècle est l’univers du « tout possible », et pourtant, ce qui devrait être la chose la plus simple au monde, en l’occurrence s’aimer et construire ensemble, leur est impossible. Chacun d’eux est écartelé, tel Saint Stanislas, entre leurs pulsions sexuelles, intimes, comme des démons qui les hantent, et l’amour vrai, sincère, présent, qui leur saute aux yeux. C’est cette ambiguïté que je voulais mettre en exergue. Et même si le sujet n’est pas commun, le principe de l’écartèlement, lui, l’est. Pour quelque raison que ce soit. Et c’est la raison pour laquelle je suis convaincu que « Elvire & Jeremy » parle à beaucoup plus de gens qu’on ne le pense.

Vous décrivez une jeunesse aux mœurs libérées, notamment du point de vue sexuel, et, pourtant, vos deux personnages sont hantés par un besoin inextinguible d’amour au sens romantique du terme. Paradoxe ou complémentarité des extrêmes ? Harold… sérieusement… Regardez-vous ! C’est vous qui me posez cette question ?! Vous êtes le beau gosse par excellence, je vais à des salons du livre en province où les gens me demandent de vos nouvelles, vous tapez dans l’œil de n’importe quel jupon ! Et en même temps vous êtes un papa heureux, casé, silencieux dans le sens de la vie à deux. C’est ça la vie aujourd’hui. Noir. Et blanc. Chaud. Et froid. Romantique et libéré. Nous vivons dans une société de contrastes, on a appuyé le bouton sur play et on ne retrouve plus la télécommande ! Au contraire, on nous la cache : encore plus decontrastes, de mixité, de diversité (ça c’est le mot à la mode), les plus grands sociologues parlent d’une mixité totale dans un siècle ! Que voulez-vous ? Je ne porte aucun jugement. Je suis le premier à adorer Mozart presque autant que les Bee Gees.

Avez-vous un autre projet de roman ? Oui. Il est en cours. (sourire).

Que diriez-vous aux lecteurs du BSC News pour leur donner envie de lire votre roman ? Je leur dirai que s’ils lisent la quatrième de couverture, comme malheureusement la plupart des acheteurs en librairie, ils découvriront qu’il s’agit d’une idylle entre une lesbienne et un homo. Je voudrais leur dire qu’« Elvire & Jeremy », c’est bien plus que ça. C’est une réflexion sur notre époque, sur ces mœurs libérées, sur les relations kleenex. Je suis romancier, mais avant tout journaliste : ce livre est aussi un constat sur la vie à Paris dans les années 2000. Et comme le remarque Gilles Cohen-Solal, qui a des enfants dans la vingtaine, ce récit, bien mieux que n’importe quel article sociologique barbant, l’a aidé à mieux les comprendre sans pour autant qu’ils soient homosexuels.

Pour résumer, « Elvire & Jeremy » est non pas double mais triple action !!! C’est avant tout une belle histoire d’amour. C’estensuite la passerelle possible entre homo et hétérosexualité. C’est enfin un portrait des jeunes d’aujourd’hui, qui se prennent la tête sans voir les infinies possibilités qui s’offrent à eux.

Elvire et Jeremy – Pierre de Vilno – Editions Heloïse d’Ormesson

Photo © david ignaszewski-koboy

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