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La tentation d’un Vénitien

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Par Harold Cobert – BSCNEWS.FR / Il y a quelques semaines, Delphine Peras, journaliste à L’Express et à Lire, m’a demandé d’exhumer un livre de mon « purgatoire littéraire ». Dans mon esprit, le mot « purgatoire » a immédiatement évoqué L’Enfer de la Bnf, et j’ai donc pensé à des ouvrages du second rayon ou traitant de figures libertines et sulfureuses. Inspectant les recoins inavouables de ma bibliothèque, mon choix s’est porté sur La Conversion de Casanova, une admirable nouvelle d’Hermann Hesse. Après l’avoir relue et en avoir parlé dans Lire, j’ai eu envie de partager mon affection pour ce texte ici.
Casanova fuit Stuttgart où ses dernières frasques ont autant déchaîné la chronique que les autorités de la ville. La police aux trousses, il se réfugie dans une auberge près de la frontière avant de descendre dans une autre à Zurich. Il décide d’y séjourner quelque temps pour se faire oublier et, en un mot, se mettre un peu au vert. Lors de l’une de ses promenades dans la campagne, il entre dans une église et engage une discussion théologique avec un prêtre. Né alors chez le Vénitien l’idée que, peut-être, il pourrait se ranger, abandonner sa vie d’aventurier et de libertin pour entrer dans les ordres. Au fil de leurs rencontres, Casanova entame sa préparation. La veille du jour où il doit prononcer ses vœux, il aperçoit le charmant profil d’une belle et mystérieuse jeune femme descendant dans l’auberge où il séjourne. Il se déguise en serviteur pour l’approcher, badine, mais la belle se joue de lui et ne cède pas. Le lendemain, elle est partie. Lorsque le prêtre vient chercher Casanova, celui-ci s’excuse, explique qu’il a changé d’avis et se lance à la poursuite de la belle inconnue – et de son destin.
Dans cette nouvelle, on retrouve tous les thèmes qui, de Siddhartha au Jeu des perles de verre en passant par Le loup des steppes et Narcisse et Goldmund, jalonnent l’œuvre d’Hermann Hesse : l’écartèlement de l’homme entre l’immanence et la transcendance, entre l’appel des sens et celui de l’esprit, le sensualisme et le mysticisme, le matérialisme et l’idéalisme. Ce qui est formidable, dans de texte, c’est d’avoir incarné cette dualité fondamentale dans la figure de Casanova. Car, de même que les grands mystiques sont souvent ceux qui doutent le plus de l’existence de Dieu, les grands pécheurs ont parfois la tentation de douter de son inexistence.
Enfin, le choix même de Casanova pour incarner cette dualité est fortement révélateur du positionnement existentiel et philosophique d’Hermann Hesse. En effet, si les grandes figures libertines foisonnent dans la littérature et dans l’histoire, elles se répartissent globalement en deux catégories correspondant à deux types de libertinages radicalement opposés. Un libertinage nocturne, relevant de ce que Michel Onfray appelle « les passions tristes », à savoir la domination et la soumission de l’autre (Don Juan, Valmont), voire son annihilation (Sade), et où la jouissance relève du plaisir de dénaturer autrui, de lui faire accomplir des actes qu’il réprouve ; et un libertinage solaire, procédant de « passions joyeuses », qui recherche le plaisir dans la jouissance partagée, librement consentie, la jouissance de l’un devenant une extension de la jouissance de l’autre, presque à l’infini. Hermann Hesse appartient à ce versant solaire ; versant qui, lorsqu’on on emploie à tort et à travers les mots de « libertin » et de libertinage, est toujours intéressant à revisiter.
Rares sont les textes qui rassemblent en si peu de pages tous les thèmes fondateurs d’un auteur. La Conversion de Casanova est de ceux-là. Et constitue une merveilleuse porte d’entrée dans l’œuvre d’un des plus grands écrivains du XXe siècle.

La Conversion de Casanova, Hermann Hesse, Calman-Levy, 11,25€.

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