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marc Lainé

Quand un fait divers en patinage artistique fait l’objet d’une pièce de théâtre

Interview de Marc Lainé, metteur en scène/ Propos recueillis par Julie Cadilhac– PUTSCH.MEDIA/ La chute en 1992 de Tonya Harding aux jeux olympiques d’Alberville est restée dans la mémoire sportive collective. Evénement extrêmement médiatisé et qui sera suivi de près par plusieurs affaires scandaleuses où la patineuse américaine, première à avoir réalisé en compétition la […]

propos recueillis par

Interview de Marc Lainé, metteur en scène/ Propos recueillis par Julie CadilhacPUTSCH.MEDIA/
La chute en 1992 de Tonya Harding aux jeux olympiques d’Alberville est restée dans la mémoire sportive collective. Evénement extrêmement médiatisé et qui sera suivi de près par plusieurs affaires scandaleuses où la patineuse américaine, première à avoir réalisé en compétition la performance d’un triple axel, sera sur le banc des accusés: la diffusion de la cassette érotique de sa nuit de noces et l’affaire de Nancy Kerrigan agressée et blessée au genou en 1994 durant les JO de Lillehammer . BREAK YOUR LEG ! est la reconstitution théâtrale, drôle et poétique du combat de de ces deux patineuses dans le cirque médiatique. Qui n’a jamais vécu un revers cuisant? Qui n’a jamais chuté? D’un côté, une mauvaise fille blâmée et rejetée de la scène sportive, de l’autre, une icône populaire américaine….mais la réalité est-elle si binaire? Une pièce qui nous fournit l’occasion de réfléchir sur un monde axé sur l’apparence et de briser la glace par le rire….

« Break a leg » est une expression que se jettent les comédiens anglo-saxons avant d’entrer sur scène; vous narrez le récit d’une patineuse artistique, Tonya Harding, qui a tenté de provoquer l’accident de sa rivale Nancy Kerrigan …Ce titre  » Break your leg » souhaitait-il mêler à la fiction des personnages la réalité des comédiens?
D’une certaine manière, oui. Ce titre, c’est aussi pour moi une manière de souhaiter bonne chance aux comédiens qui interprètent ce spectacle. Durant tout le spectacle, le titre n’est pas prononcé en anglais mais on y revient régulièrement, c’est même un des leitmotiv de la pièce, un de ses ressorts comiques et effectivement, Nancy Kerrigan se fait briser la jambe plusieurs fois pendant le spectacle – pour rire-.
Pourquoi avoir choisi de vous appuyer sur un fait divers sportif pour tisser l’intrigue?
Break your legD’une manière générale, ça m’intéresse, au théâtre, d’aborder des univers qui sont souvent peu traités, l’univers sportif, celui de la bande dessinée et des super-héros, celui du cinéma. En général, la télévision ou le cinéma s’en emparent mais le théâtre ne cherche jamais à rivaliser avec les grands médias ; ça m’amusait de traiter cette histoire mais avec les moyens dérisoires que nous propose le théâtre, c’est à dire avec une approche plus artisanale.
La chute de Tonya Harding a-t-elle été l’impulsion de départ?

C’est un fait divers qui m’avait marqué pendant mon -puisqu’en 1994 j’avais 17 ans quand c’est arrivé. C’est le destin de cette femme, Tonya Harding, qui m’avait touché à l’époque et quand j’ai su à quel point sa vie était tragique et complexe, c’est une histoire qui a continué à me toucher, à me bouleverser, à me faire rire parfois et je l’avais en tête depuis longtemps. J’ai eu l’idée de la porter sur le plateau en me disant que c’était à la fois une histoire qui avait des ressorts presque hollywoodiens ( c’est une histoire pleine de rebondissements) et qui me permettrait de traiter sur scène un thème qui m’intéresse particulièrement: le grotesque. Ce que j’appelle le grotesque, c’est ce qui est à la fois humoristique et tragique, c’est comment on arrive à mêler le pitoyable et le sublime dans une même histoire. Tonya Harding et Nancy Kerrigan ont toutes deux des destins grotesques.
Vous dîtes que la chute, en patinage artistique, est une représentation métaphorique parfaite de l’échec humain…
Bien sûr….la chute, c’est d’abord un ressort comique, une chute nous fait toujours rire et en même temps la déchéance de ces deux femmes – puisque finalement toutes deux connaissent un destin terrible – se concentrait aussi dans la compétition, dans la chute qu’elles pouvaient vivre sur la glace. Ce qui m’intéresse dans le patinage artistique, c’est ce que j’exprimais déjà quand j’évoquais la notion de grotesque: le patinage, c’est à la fois très impressionnant et très beau et en même temps c’est souvent un peu ridicule, le choix des musiques, le choix des costumes, des chorégraphies. Ce n’est pas une esthétique qui me touche mais en revanche, ce qui me touche, c’est l’énergie et l’intensité avec lesquelles les sportifs et les sportives s’attellent à réaliser ces prouesses, la belle folie avec laquelle ils s’y attachent.
Un clown de cirque dirait peut-être, lui, que la chute est une marque de déséquilibre, d’éloignement de la norme…qui déstabilise…peut-on appliquer cette définition-là aussi à votre personnage de Tonya Harding?

Oui, absolument. Vous savez, les règles du patinage artistique sont très très strictes -notamment aux Etats-Unis – et je fais dire quelque chose à Tonya Harding dans la pièce qui est vrai – il y a plusieurs personnes qui en ont témoigné- c’est que l’homme par qui tout est arrivé, son ex mari qui l’a entraînée dans son aventure criminelle, elle voulait divorcer de lui avant que tout cela n’arrive et c’est la fédération de patinage artistique américaine qui l’en a empêché en lui expliquant qu’une divorcée ne pouvait pas représenter les Etats-Unis dans une compétition officielle. Ce qui est terrible dans cette femme qui chute sur la glace, c’est qu’en même temps sa chute nous révèle la monstruosité d’un carcan moral et sa violence. Carcan moral d’une Amérique pudibonde que l’on connaît , l’Amérique des WASP. Tonya Harding est effectivement hors-norme de par sa chute et en même temps c’est sa chute qui interroge les règles d’une soi-disant normalité imposée par un ordre moral qui ,souvent, est détestable.
break your leg - 13 ventsSur le plateau, Tonya Harding et Nancy Kerrigan sont incarnées, au départ, par des hommes?
Absolument.
Ces comédiens sont doublés par une chanteuse soprane et une acrobate. Peut-on dire que les femmes incarnent le sublime et les hommes le pitoyable?

Non, ce n’est pas aussi dichotomique. Au départ, évidemment, on s’amuse avec eux. Être grotesque, c’est mélanger la beauté et le ridicule, c’est un mot qui a une dimension noble. Le monstrueux est sublime, il mélange à la fois une fascination esthétique et en même temps un rejet et un rire profond. Ces deux femmes, pour moi, c’est ce qu’elles incarnent et c’était important de créer un décalage humoristique en les faisant interpréter par des hommes, des travestis donc, mais ces hommes sur scène arrivent à nous émouvoir – enfin je l’espère et je crois que ça arrive. Je leur ai demandé d’interpréter des femmes…avec parfois beaucoup d’humour et de dérision néanmoins dans le spectacle les deux jeunes femmes qui interprètent les patineuses sont parfois beaucoup plus dures et monstrueuses que leurs doubles masculins; aussi j’espère que tout se mélange et qu’on n’est pas dans une vision univoque en faisant de deux jolies jeunes filles des petits angelots et des hommes des monstres grotesques. Homme comme femme nous montrent une part monstrueuse et une part sublime.
Souhaitez-vous montrer que ces deux femmes sont des victimes de la médiatisation extrême de ces vingt dernières années?
Absolument, je crois qu’aucun être humain n’est fait pour supporter le regard de 90 millions de personnes. Ce qui est terrible dans le regard que portent les médias, c’est qu’il y a toujours un malentendu et une déformation et ces femmes sont victimes surtout de ce malentendu-là: elles ne peuvent pas se retrouver dans le regard univoque que leur renvoient
le monde et les médias. Ce sont deux figures beaucoup plus troubles, plus complexes, plus belles que l’image caricaturale que les médias leur ont renvoyée…et ce spectacle, même si cela passe par le rire, d’une certaine manière, cherche à leur rendre hommage en montrant à quel point aucune n’est ni bonne ni mauvaise: elles sont tour à tour drôles , magnifiques, ridicules ou pitoyables.
Deux femmes prisonnières de leurs images : confirmeriez-vous que le théâtre contemporain a fait de ce monopole de l’apparence moderne son cheval de bataille?

Effectivement aujourd’hui le règne de l’apparence et le règne du spectaculaire – dans le mauvais sens du terme- est à son comble et c’est quelque chose qu’il faut dénoncer néanmoins je crois surtout que c’est de toute éternité. Il y a une difficulté à se confronter au regard des autres et au regard du monde et tout le combat de l’Homme est de réussir à se construire une image cohérente pour le monde et pour lui-même, une image qui puisse le satisfaire et satisfaire le monde. Tous autant que nous sommes, par exemple moi, en tant qu’artiste, parfois mes spectacles ne sont pas interprétés tels que je le souhaiterais et tout mon travail est d’essayer de corriger ce malentendu.
Il y a un thème qui était très cher aux années 70 , celui de l’incommunicabilité, le fait qu’on n’arrive pas à dire les choses, à bien les nommer et ça a à voir avec cela: souvent on est aux prises avec un regard qui nous déforme, qui nous blesse. Tout l’enjeu ,pour l’homme contemporain, c’est de réussir à corriger ce regard et de se révéler tel qu’il est réellement et de se comprendre aussi tel qu’il est réellement. Parfois, le regard qu’on nous renvoie doit nous interroger sur nous-mêmes et ça, c’est pour moi le thème central de ce spectacle à savoir comment l’être humain se débat entre l’idée qu’il se fait de lui-même et l’image que le monde lui renvoie.
Evidemment, dans l’histoire des patineuses, cela prend des proportions incroyables puisque le regard que le monde leur renvoie, c’est vraiment celui du Monde. Quand je parle de 90 millions de personnes, ce n’est pas un hasard, c’est le nombre de personnes qui ont regardé la finale du championnat olympique. Ces femmes, tout d’un coup, ont été sous le regard de tous ces gens et j’imagine la difficulté que cela a représenté pour elles, après coup, de réaliser l’idée que s’étaient faites ces 90 millions de personnes: une idée fausse, qui ne correspondait pas à leur réalité, et chacune à sa manière a cherché à infirmer ou à confirmer l’idée que les gens se faisaient d’elles. Tonya Harding , paradoxalement je pense, n’a pas eu d’autre alternative que d’incarner cette bad girl – image qu’on attendait d’elle – pour pouvoir continuer d’exister dans le regard des autres et en même temps, dans toutes ses interviews, elle le fait toujours avec une certaine distance et intelligence qui montre qu’elle n’est pas dupe de la situation. Et de même pour Nancy Kerrigan qui a accepté d’être cette idole, cette gentille jeune femme sur papier glacé; je pense qu’elle avait quand même l’intelligence de savoir que tout ça n’était qu’un jeu. C’est en cela que j’espère leur rendre hommage: ce spectacle cherche à montrer que malgré la pression des médias, malgré cette image tordue, déformée qu’on leur renvoie, ces femmes continuent de se battre pour exister telles qu’elles voudraient être.
Le travail de réécriture et de stylisation de cette parole pauvre et non littéraire des interviews : quelles Break your leg - I-foudifficultés vous a-t-il posées?
Je me suis amusé et je suis content que certaines personnes l’aient remarqué. J’ai tout réécrit et j’ai cherché à faire une langue très fluide, très parlée tout en gardant une musique très anglo-saxonne. J’ai écrit en français mais j’ai construit ce langage parlé en imitant la langue américaine. Quand on entend les américains parler, il y a plein de tics de langage que j’ai cherché à exprimer en langue française.
La chute en patinage artistique, comme toute chute, libère-t-elle des frustrations? Est-ce une libération par procuration des ratés de tout un chacun? Avez-vous essayé de recréer dans Break your leg ce moment de catharsis lors des multiples chutes de Tonya Harding?
Absolument. Le projet original de la pièce est de faire rire alors évidemment il faut s’interroger sur la nature de ce rire et j’espère que les spectateurs qui riront du spectacle se poseront quand même la question du pourquoi ils rient et de ce qui les fait rire. La chute déclenche un rire et ce rire nous interroge sur le monde et sur nous-mêmes. Moi je sais que j’aime beaucoup rire au théâtre et c’est quelque chose qui, parfois, est mal perçu, on considère que c’est populaire dans le mauvais sens du terme. Je crois pourtant qu’une certaine forme de rire trivial peut pousser à la réflexion, mine de rien. C’est ce que j’ai essayé de faire avec ce spectacle: dans un premier temps, faire rire et ensuite proposer au spectateur de s’interroger sur son rire et donc, tout simplement, de se mettre au travail et de réfléchir.

Vous parlez de la « beauté convulsive du vivant » : elle naît selon vous du rire féroce du spectateur devant l’échec d’une tentative esthétique humaine épatante…

Oui, ce qui est beau chez l’acteur, c’est l’énergie qu’il y met, c’est la dépense physique et ce qu’il révèle de monstrueux en l’homme. Vous avez remarqué que lorsqu’on chute, on voit la grimace, le corps qui se déforme… c’est comme lorsqu’on éternue, il n’y a plus de contrôle sur le corps – et sur l’apparence justement- et, finalement dans la chute, parfois, on se révèle tel que l’on est vraiment et c’est souvent ça qui fait rire et en même temps qui terrifie et questionne. La chute de Tonya Harding nous interroge sur nos propres gouffres intimes.
Une chose qui est importante, c’est l’esprit de compétition qui caractérise ces deux femmes et pour le coup, ça, c’est quelque chose de très contemporain. Aujourd’hui, que ce soit à l’école ou dans le monde de l’entreprise ou du travail, ce que l’on promeut, c’est avant tout la compétition et la performance dans le mauvais sens du terme . Tonya Harding, en chutant, vient dénoncer tout ça puisqu’elle était la meilleure et qu’elle chute et, en même temps, elle crie son désespoir d’avoir chuté et personne n’entend ce cri-là au moment où il le fallait car finalement ce qui compte, c’est que la gentille remporte la victoire. Encore une fois , quand j’utilise le mot gentille et méchante, j’y mets des guillemets très ironiquement. Finalement la victoire de Nancy Kerrigan apporte beaucoup moins que la défaite de Tonya Harding et le bouleversement qu’elle produit chez cette femme.
Quelques mots sur le dispositif scénique? Comment avez-vous représenté la patinoire?

J’ai reproduit de manière assez stylisée la patinoire en en faisant une sorte de boîte à musique, c’est à dire que c’est un praticable dans lequel sont inscrites deux tournettes, c’est ainsi que l’on nomme des plateaux tournants au théâtre, et qui permettent de reproduire assez fidèlement les mouvements sur la glace du patinage artistique mais en les stylisant. Il y a cependant un effet de réel qui est assez beau qui inaugure le spectacle…et la machine se complexifie à un moment donné puisqu’une de mes patineuses va carrément s’envoler et faire, non pas un triple ou un quadruple axel, mais un sextuple axel. L’idée, c’était d’évoquer d’une manière poétique et esthétique le patinage artistique mais d’une manière assez réaliste.
Depuis combien de temps dure l’aventure?
On a créé la pièce au CDN de Lorient au mois d’octobre, on a eu une reprise pour le festival Temps d’images dans la foulée, et entre temps on a fait un break. On va reprendre à Montpellier et la plus grosse partie de la tournée s’effectuera la saison prochaine après un passage au Théâtre National de Chaillot qui lancera la tournée du spectacle.
Toutes les prochaines dates de la tournée ici!

Où voir Break your leg?
Théâtre des 13 vents
Au Théâtre des 13 vents ( Montpellier)
Mercredi 11 et jeudi 12 mai: 19h
Vendredi 13 et samedi 14 mai: 20h45
Théâtre National de Chaillot: représentations les 20, 21, 24 et 25 janvier 2012. – Théâtre de Nîmes: représentations les 27 et 28 mars 2012 – Le Phénix à Valenciennes: représentations les 11 et 12 avril 2012
Crédits-photo: Alain Fonteray/ Jean-Louis Fernandez/ I-Fou pour le Théâtre des 13 vents.

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