Joël Egloff - john Foley

Joël Egloff: Entre Burlesque et Ironie

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Partagez l'article ! Par Julie Cadilhac – bscnews.fr / Il y a des livres que l’on garde précieusement au fond de sa bibliothèque; ceux dont la sensibilité, le style, l’humour nous ont tour à tour touchés, ébaubis, charmés : reliques d’un moment de plaisir lettré, présence chaleureuse de papier d’auteurs à la plume charismatique. Joël […]

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Par Julie Cadilhac – bscnews.fr / Il y a des livres que l’on garde précieusement au fond de sa bibliothèque; ceux dont la sensibilité, le style, l’humour nous ont tour à tour touchés, ébaubis, charmés : reliques d’un moment de plaisir lettré, présence chaleureuse de papier d’auteurs à la plume charismatique. Joël Egloff est de ces écrivains-là. Chacun de ses ouvrages est une pièce montée littéraire qui marie l’ironie, le burlesque et le poétique dans un élan de talent épatant. Son verbe privilégiant l’action à la construction psychologique du personnage, son trait bougrement visuel préférant la suggestion aux descriptions exhaustives et sa verve mordante croquant les personnages avec autant d’humanité que de tendresse contribuent à créer un univers fascinant.

Voilà L’Auteur à l’Humour Grinçant Fendeur de Tête: il est tout à la fois le digne fils héritier du réalisateur Tati, de l’humour pince-sans-rire anglophone et des situations rocambolesques des frères Coen. Ses textes sont des trésors d’images curieuses et vivantes qui déroutent et vont plus avant, là où la nuit finit par rendre l’âme devant le talent des mots. Vous l’aurez compris, Joël Egloff, c’est de l’incontournable si l’on veut prétendre à une culture littéraire contemporaine de qualité. C’est une plume dont je viens, avec le printemps hésitant, chanter les fleurs discrètes mais «étourdissantes».

Qualifieriez-vous votre écriture d’absurde ou de loufoque?

Je préférerais absurde peut-être. Je n’ai pas d’adjectif qualificatif tout fait défini pour mon écriture mais à choisir entre les deux, je préfère absurde.

Absurde… parce que vos personnages ont perdu le sens des choses, qu’ils se retrouvent catapultés dans un monde qui les dépasse?

Oui, tout à fait, mes personnages ont toujours l’air parachutés au milieu de nulle part et essaient de trouver, soit un porte de sortie, soit une raison d’être… ils cherchent une réponse; même si c’est assez vain comme questionnement car je n’y apporte pas de réponse.

Peu de descriptions dans vos romans: seriez-vous l’homme des situations?

C’est un processus inconscient mais c’est vrai que j’ai eu tendance à resserrer au fil des romans autour de mes personnages: le décor est devenu de moins en moins important. Dans L’homme que l’on prenait pour un autre, le brouillard qui était omniprésent dans L’Etourdissement est même passé dans la tête du personnage. J’aime bien, quand il y a un décor, que ce soit le plus épuré, le plus sobre possible : c’est une manière d’être plus proche de mes personnages, de me détacher de l’environnement et finalement de me centrer la situation et sur les échanges.

De quelle(s) qualité(s) doit disposer un personnage pour que Joël Egloff l’adopte? Heureux les simples d’esprit… ce proverbe répondrait-il à leur définition?

Je répondrai par une pirouette à la question « de quelle qualité doivent disposer vos personnages » en disant: « d’absence de qualité ». Il faut qu’il soit le plus ordinaire possible pour que je m’intéresse à lui. C’est vrai que je vais naturellement vers des personnages assez démunis face à la vie, face à leur entourage. Généralement ils n’ont pas de situation sociale très affirmée. Ils sont très dépouillés mes personnages, comme mes décors.

Connaissez-vous la Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole? C’est un auteur qui use comme vous de situations burlesques mais ses personnages à lui sont très cyniques et grossiers : avez-vous déjà peint des personnages très négatifs?

Je ne le fais pas pour les personnages principaux mais malgré tout, dans l‘Etourdissement ou même dans mon dernier roman, il y a toujours des personnages secondaires qui sont plus négatifs. Je pense à Cause Toujours qui est un petit chef, teigneux. C’est vrai que je m’amuse beaucoup avec ces personnages-là; de la même façon que les comédiens disent qu’ils ont beaucoup de plaisir à jouer les salauds, moi aussi j’ai beaucoup de plaisir à les décrire. Ce ne sont pas les personnages principaux, toujours des personnages secondaires qui tournent toujours autour d’un narrateur, qui souvent persécute, d’ailleurs, le narrateur.

Même dans l’incongru, le travail de l’auteur est -il de provoquer l’identification entre le lecteur et le(s) personnage(s)? Dans vos romans en effet, vos personnages sont pour le moins étranges et pourtant ils semblent nous ressembler «  C’est à mon physique très ordinaire que j’attribue cela. Avec un visage aussi commun que le mien, on ne passe pas inaperçu. Deux yeux, un nez, une bouche, ça rappelle forcément toujours quelqu’un à quelqu’un« .

Je ne pense pas au lecteur en écrivant parce que le lecteur, ça ne veut rien dire finalement, c’est tellement de visages différents là-aussi. J’ai l’impression qu’on ne peut pas écrire pour le lecteur. Au début, écrire est un acte assez égocentrique, tourné vers soi-même. Après si les lecteurs s’y retrouvent, c’est qu’il y a forcément des questionnements en commun mais, au départ, je ne destine pas ce que j’écris à quelqu’un.

Donc cet Homme que l’on prenait pour un autre, il n’a pas un visage universel pour vous… ce n’était pas un objectif d’écriture.

Si, son problème, malgré tout, c’est de n’avoir pas d’identité propre. L’idée, c’était de faire un peu la démarche inverse de celle que l’on peut faire quand on commence un roman c’est à dire au lieu de construire un personnage et de l’acheminer au fur et à mesure du livre, je me suis dit que j’allais l’effacer, un peu comme si je travaillais avec une gomme. Ce personnage finalement au fil des chapitres, on le cerne de moins en moins. C’était l’objectif de ce livre , peut-être parce que j’avais souvent entendu de mes autres livres  » Tiens, c’est drôle, vos personnages n’ont pas d’âge, pas de véritable physique, d’identité sociale… » et je me suis dit que ce livre-là en serait le degré ultime.

Une présence notable des personnes âgées. Y-a-t-il une fascination pour la vieillesse?

Fascination et Angoisse. Ces personnages âgés ont un caractère un peu inquiétant, angoissant… et a posteriori, ce que je remarque, c’est que ce sont tous mes personnages ont un rapport au temps un peu compliqué : il y a une inquiétude du temps qui passe et les personnages âgés sont justement la représentation de cette angoisse.

Diriez-vous de vos personnages qu’ils sont un peu des clowns…. malchance, transgression, déséquilibre? Dans L’homme que l’on prenait pour un autre, les journées du personnage principal sont un accumulation de déveines et je supposais un travail sur le déséquilibre, c’est à dire faire pencher la situation vers la catastrophe…

Oui, le clown blanc peut correspondre à certains personnages, ce côté qui fait rire mais qui fait rire malgré lui. Souvent le trait est forcé et peut faire penser au travail des clowns qui partent souvent d’une situation ordinaire et, avec un travail d’accumulations et de répétitions, arrivent à une situation humoristique.

L’imagination est-elle la consolation des êtres mal lotis?

Mes personnages agissent trop peu aussi ils sont souvent dans le fantasme, la crainte. Ce dont ils manquent, c’est d’agir justement et le risque, c’est qu’à construire des mondes imaginaires, on ne construit pas de monde réel.

« J’ai des souvenirs qui ressemblent à des oiseaux mazoutés ». Quelle place ont le souvenir, la mémoire dans vos écrits? Diriez-vous que vos racines les influencent ?

Cette avidité de souvenirs, c’est une demande des personnages qui ont envie de souvenirs. Se souvenir signifie avoir vécu et dans l’étourdissement, tout le problème du personnage c’est que l’absence de souvenir est égal à l’absence de vécu. Il se demande ce qu’il a fait du temps imparti lorsqu’il dit, en gros, que si un jour le fil de sa vie défilait devant ses yeux, ça ne prendrait que dix minutes. C’est pour ça que mes personnages sont très attachés à avoir des souvenirs, des choses à raconter et souvent ils en sont démunis.

Quant à l’influence de mes racines dans mes écrits, c’est difficile pour moi de le cerner mais je crois qu’on n’y échappe pas. C’est vrai que la Moselle a été une région tiraillée entre deux identités, allemande, française. C’est une région qui a beaucoup souffert de la guerre. Dans ma famille, c’est quelque chose de très présent avec des gens qui sont des victimes de la guerre. C’est aussi une région qui a été industrielle. Je prends tout pèle-mêle mais tout ça, je le reconnais. On le retrouve dans mes écrits même si à chaque fois qu’on me pose la question, je m’empresse de dire que la Moselle est une région verte!

Et puis ça forge une esthétique, le paysage industriel, les cheminées d’usine qui sont en toile de fond dans l’Etourdissement et je l’ai sans doute clairement tiré de mes souvenirs ou du vécu de mes parents et grands-parents.

Les décors de vos romans tirent souvent d’un quotidien sordide et triste. Pour montrer des personnages haut en couleurs dans une existence grisonnante?

L’environnement de l’Etourdissement existe en tant que tel mais il pourrait être tout aussi symbolique. Moi, je voulais surtout une situation d’enfermement, un enfermement psychologique qui aurait pu être aussi dans une région beaucoup plus agréable et ensoleillée. C’était surtout l’expression d’un univers symbolique d’éternel recommencement, d’abrutissement, plus peut-être qu’un environnement géographique .

Dans l’étourdissement, avez-vous fait un travail d’imprégnation préalable dans les abattoirs?

Je me suis demandé si je devais aller dans un abattoir : la seule connaissance que j’en avais c’était des souvenirs de l’époque où je travaillais sur des images d’abattoir alors j’étais dans l’audiovisuel. J’avais donc des images en tête et en même temps ce qui m’importait ce n’était pas d’être extrêmement juste mais d’être proche du ressenti de personnes qui pourraient évoluer dans ce lieu-là, d’être plus dans quelque chose d’expressionniste aussi. Pour crédibiliser cet univers, je me rendais simplement sur des sites de fournisseurs pour matériel d’abattoirs où j’ai vu tout un catalogue de machines avec des noms plus poétiques les uns que les autres qui, parsemés un peu dans le texte, donnent un peu de véracité.

Pourquoi, selon vous, qualifie-t-on votre écriture de poétique?

Peut-être parce que je travaille beaucoup sur la phrase en elle-même, j’avance très lentement. J’attache beaucoup d’importance à la musique de la phrase, je lis beaucoup à voix haute parce que j’ai besoin de l’entendre sonner. Parfois même les sonorités peuvent déterminer le choix d’un mot plus que d’un autre.

Est-ce que vous cherchez à sublimer le quotidien, à montrer combien notre monde est étonnant au coeur de sa banalité? Et n’est-ce pas cela la démarche de la poésie?

C’est vrai que les personnages de l’Etourdissement par exemple, se réjouissent du peu qu’ils ont mais je ne voudrais pas qu’on se dise que j’ai juste voulu faire passer le message qu’il faut se contenter de ce que l’on a. Les personnages ont perdu toute notion d’idéal, on va dire, ils n’ont pas le souvenir qu’il y a eu mieux, qu’il y a eu quelque chose d’enviable ainsi le narrateur témoigne ainsi le désir de s’en aller mais sans vraiment savoir si ce sera mieux ailleurs.

Vous avez de la tendresse pour vos personnages?

Bien sûr, même si j’avance masqué! Je suis obligé d’avoir de la tendresse pour ces personnages-là et parfois d’être critique aussi et de me moquer d’eux.

Votre écriture porte au rire. Qu’est-ce qui fait rire Joël Egloff? Y-a-t-il des références qui influencent votre humour?

Des références? En littérature, par exemple, beaucoup de gens trouvent Beckett sinistre, moi je trouve qu’il tisse des moments très drôles. Le cinéma des frères Coen. Le personnage de Monsieur de Hulot de Jacques Tati.

Vos études dans l’audiovisuel ont-elles influencé votre écriture? Et pourquoi avez-vous préféré écrire finalement?

J’avais commencé à écrire des scénarios. A l’époque, c’était un parcours de combattant. Après avoir écrit un scénario qui m’a pris beaucoup de temps, j’ai voulu passer à autre chose. C’était la volonté de travailler seul aussi parce que j’avais co-écrit le scénario. J’avais besoin d’aller jusqu’au bout de quelque chose aussi parce si le film n’existe pas, le scénario n’a aucun raison d’être, ce n’est pas un objet achevé. Après, si mon expérience du cinéma a influencé mon écriture… c’est une question qu’on me pose quelquefois et je ne le pense pas, déjà, parce que je débutais dans l’écriture de scénarios et que je n’ai pas assez d’expérience du métier pour qu’il puisse influencer mes écrits romanesques.

Le côté visuel de mon écriture pourrait influencer cette hypothèse, j’ai toujours eu un goût prononcé pour l’image, c’est un mode de fonctionnement de mon esprit.

Y-a-t-il un nouveau projet d’écriture en cours?

J’ai justement pris du retard sur un projet littéraire parce que je viens de finir de co-écrire un scénario qui est l’adaptation de mon premier roman. J’ai redécouvert ce que c’était que d’écrire pour le cinéma et maintenant je reprends mon travail littéraire, un projet d’un recueil de nouvelles. Enfin disons que c’est une forme entre la nouvelle et le roman, de courts textes qui finiront par définir un personnage. Mais je n’en suis encore qu’au début!

Merci Joël Egloff.

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