Jean-Simon Desrochers écrit l’étrange carnaval de la métropôle contemporaine

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Jean-Simon Desrochers a accepté à l’entrevue du dimanche. Je vous laisse en sa compagnie, en vous souhaitant, bien sûr, une Bonne Année 2010, sous la neige mais le cœur et les deux têtes au chaud… À bientôt.

Votre roman a créé une canicule dans le ciel littéraire automnal de Montréal parce qu’il est iconoclaste et inattendu sur tous les plans, structure, rythme, longueur et surtout, vision sociale et critique désabusée des liens urbains ? Comment avez-vous conçu ce livre et pourquoi comme ça?
Jean-Simon DesRochers : Je l’affirme sans gène : je suis matérialiste (philosophie matérialiste, non pas consumériste). Dans ce roman, je tenais à dresser un portrait du réel biologique et cognitif d’une pluralité de personnages qui ne coïncident jamais avec l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes. L’objet principal du roman est la suggestion que la réalité est une vue de l’esprit totalement inféodé aux capacités de l’esprit qui la conçoit. Je souhaitais aussi résumer mes récits à leur essence, les ancrer dans l’action, même les plus infimes. Parce qu’il y avait accumulation de récits et d’entrecroisements, l’idée d’imposer un rythme rapide était un moyen d’agripper le lecteur, le garder captif d’un univers dense et complet. Le choix d’une narration au présent participe grandement à l’établissement de ce rythme, mais au lieu d’utiliser un présent monolithique purement conceptuel, j’ai conçu un présent habité de mélancolie, de mémoire et d’anticipation.

Vous avez aussi choisi une maison d’édition, Les Herbes Rouges, en fait un homme, un éditeur, François Hébert, reconnu pour être intransigeant et radical et ne pas suivre les courants. Est-ce que ça s’imposait? Quelle est votre vision du milieu éditorial québécois, de cette dernière décennie mettons? Quelle définition donneriez-vous de la littérature québécoise?
J’ai la chance de n’avoir jamais envoyé de manuscrit. Un jour, du haut de mes 23 ans, j’ai demandé à François Hébert de lire un manuscrit qui était sur le point de me rendre fou. Je tenais à avoir sa lecture, savoir si ce texte allait quelque part. Sa réponse fut un contrat d’édition. Depuis, je considère Les Herbes rouges comme ma maison d’édition. François Hébert est de loin le meilleur lecteur que je connaisse. Mais aussi, Les Herbes rouges m’offrent une liberté totale : jamais de question sur le pourquoi d’un thème ou d’une scène, seul le texte est remis en question. Une telle liberté est infiniment précieuse.
Quant au milieu éditorial littéraire québécois, je crois qu’il est en transition. Les plus vieux éditeurs sont aujourd’hui confrontés à une jeune génération d’éditeurs dynamiques. Plusieurs maisons d’édition créées et opérées par des baby-boomers risquent de disparaître dans les prochaines années. La difficulté de trouver des successeurs intéressés à gérer l’oeuvre éditoriale d’un autre est au coeur de cette problématique : pourquoi assumer le passé d’un autre plutôt que de se lancer sans autre maître que soi? Par chance, Les Herbes rouges jouissent ici d’un statut particulier : une succession aussi douée qu’enthousiaste est déjà en place. L’oeuvre éditoriale des frères Hébert se poursuivra, fort heureusement.
Quant à la littérature québécoise, je crois qu’elle sort de son adolescence. Les écrivains de ma génération ont grandi avec un passé littéraire québécois infiniment plus dense que les auteurs des générations antérieures. Il n’est plus question d’affirmation nationale ou de prouesses formelles, nous devons arriver avec des premières oeuvres qui font foi d’une maturité certaine pour espérer publier. Cela est une très bonne chose.

«26 romans de 40 pages» comme aimez à définir votre roman, c’est comme la définition de ce qu’on ne devrait pas faire si on suit les « codes » littéraires que par ailleurs vous connaissez bien, car vous avez fini une maîtrise en création littéraire et poursuivez en doctorat. D’où vous est venue cette « désobéissance»?
Mon premier livre s’intitulait L’Obéissance impure et le choix d’un tel titre illustrait consciemment une programmatique, une posture de travail. Les codes et les contraintes existent pour être détournés. Je crois qu’il est toujours possible d’inventer de nouvelle manière de raconter, de dire. Le devoir d’invention est l’une des tâches fondamentales d’un écrivain.

Vous avez grandi dans une petite ville au sud de Mtl, Chambly, et avez choisi d’y fonder aussi votre propre famille. Quelle est votre vision de Mtl finalement? Sur le plan culturel et créatif, quels sont selon vous les points forts / faibles de Mtl?
En fait, je suis né à Montréal. J’y ai vécu environ le tiers de mes années. Le choix d’une petite ville est essentiellement pragmatique : habitation à coût abordable, tranquillité totale pour le travail. Mais fondamentalement, Montréal demeure ma ville. J’aime son bordel architectural, sa schizophrénie linguistique, ses quartiers aux cent ethnies. Au-delà des clichés fondamentaux, j’aime surtout le passage des saisons sur cette ville. L’hiver de force qui donne aux quartiers des allures de ville fantôme, le printemps et le plus grand strip-tease de la planète, le bref été et l’empressement festif qu’il provoque, l’automne et sa tranquille mélancolie. J’aime Montréal comme on s’attache à une amie cyclothymique.

Vous insistez beaucoup sur le fait que c’est votre premier roman publié mais pas votre premier livre car vous avez en effet fait une entrée remarquée dans la littérature québécoise d’abord en poésie, en 2001 avec L’obéissance impure, puis 2003 avec Parle seul, Prix Émile-Nelligan. Sur le plan littéraire, quelle est dans votre cas la différence fondamentale entre poésie et roman et comment l’une vous a-t-elle, vous, conduit à l’autre? Est-ce que la poésie et le roman disent la même chose ou s’agit-il pour vous de deux langages destinés à véhiculer deux visions différentes ?
La vision est la même, c’est l’articulation esthétique de cette vision qui évolue. Je suis arrivé à la poésie vers 17 ans, alors que j’écrivais de très mauvais romans. J’ai pris la poésie comme une école d’écriture : si j’arrivais à un haut degré de condensation, à «tout» dire en très peu de mots, je savais que ma pratique de l’écriture s’en trouverait fortifiée. Le bonheur de pratiquer ces deux formes, c’est qu’il m’est possible d’assumer pleinement certains choix esthétiques. Par exemple, La Canicule des pauvres en tant que texte n’a rien de poétique. Très peu de phrases longues, peu de métaphores, plusieurs descriptions brèves. Certains pourraient y voir une manière de sous-écrire ou de renier plusieurs possibilités de la langue française, d’autres pourraient suggérer qu’une telle posture esthétique est surtout le propre des romanciers États-Uniens. Je ne pourrais contredire ces affirmations. Chez moi, l’exploration des possibilités de la langue – son élégance, sa musique, ses capacités d’évocations, etc. – passe par la poésie. La prose est réservée au storytelling, à mettre l’image en mouvement. Comme j’expliquais à une amie tchèque spécialisée en littérature québécoise, ma poésie a un pied au Québec et un pied en Europe. Ma prose, elle, s’enracine en Amérique du Nord.

De même vous avez créé et dirigé une revue et tenez un blog. Quelle est la part aujourd’hui de l’édition des livres sur papier par rapport à l’électronique? Seriez-vous favorable à ce que les livres ne soient plus que sur la toile?
Comme Umberto Eco et Hervé Fisher, j’ai tendance à penser que les supports livresques et numériques seront généralement plus concomitants que conflictuels. Chacun trouvera son marché. Pour un ensemble de raisons, je crois que les essais universitaires passeront massivement au numérique. (Gilles Deleuze est actuellement l’auteur français le plus piraté dans les éditions numériques.) Pour la littérature, il faudra voir. Peut-être la poésie prendra également cette direction pour des raisons économiques.
Cela dit, la dématérialisation complète des contenus littéraires n’est pas souhaitable d’un point de vue archivistique. Rien ne garantit l’accessibilité à un fichier dans les cent ou deux cents prochaines années. Un livre imprimé sur papier sans acide, quant à lui, peut franchir cette barrière temporelle sans trop de mal; tant qu’une source lumineuse est disponible, le livre est lisible.

Vous avez dédié votre livre à ceux qui ne lisent pas, est-ce que vous pensez que la désaffection partielle des jeunes pour la littérature est aussi dûe à une forme et un contenu passéistes des livres qu’on leur propose?
Probablement. Bien que je sois un lecteur vorace, j’ai consommé plus de films et de séries télés que de livres. Et ce rapport au cinéma et à la télévision dicte souvent l’attitude des écrivains élitistes face au texte : ils ne veulent pas raconter «comme à la télévision» ou construire des intrigues «comme au cinéma». D’un autre côté du même spectre, je crois que la systématisation de l’auto-fiction est devenue une source d’irritation profonde. Qui souhaite encore lire un premier roman sur les angoisses d’une jeune fille ou sur les questions morales d’un jeune homme? Qui voudrait se faire imposer un récit du soi dont l’unique mérite serait de présenter une «belle» écriture ou de jeter une quelconque lumière sur une névrose ? Dans leur repli vers eux-mêmes, les écrivains et aspirants écrivains laissent trop souvent leur imagination au vestiaire. Dans ce vide créatif, ils centrent récit et intrigues sur leur personne, leur ego. Certes, cela est une manière de raconter une histoire. Il en existe des centaines d’autres, toutes sous-exploitées.
Au-delà de l’évident aspect de l’accessibilité, je crois qu’une vaste majorité favorise les oeuvres cinématographiques et télévisuelles puisque ces dernières suivent une règle simple : elles cherchent à inventer de nouvelles manières de raconter des histoires.

Vous avez un jeune enfant, chercherez-vous à lui donner le goût de la lecture et que ferez-vous pour ça ?
Ma fille de trois ans et demi possède déjà une bibliothèque d’au moins cent cinquante titres. Chaque soir, nous lui lisons deux ou trois livres au lit. Mais au-delà du goût de la lecture, nous préférons inculquer à notre fille un sens de la curiosité, de l’autonomie et de la débrouillardise.

Enfin quels sont vos favoris : – vos écrivains préférés tous temps, langues, genres confondus / – vos livres préférés en 2009 ?
Je lis rarement les parutions récentes. J’aime qu’on me suggère des lectures, que des passeurs de livres me regardent dans les yeux, sincères et souriants et qu’ils me disent : «Sérieusement, faut que tu lises ça!»
Côté écrivains favoris, je dirais Raymond Carver, Tchekhov, Sade, Dostoïevski, Bret Easton Ellis, Colum McCann, Cormac McCarthy, Tristan Tzara, Huguette Gaulin, Georges Schehadé, Benoit Jutras, Roger Des Roches, Denis Vanier, Michael Delisle, Claude Simon, Joyce Carol Oates, Julien Gracq, Rabelais, et tant d’autres…

La Canicule des pauvres, roman – Jean-Simon Desrochers

Éditions Les Herbes rouges. 2009, 672 p

Par Aline Apostolska, correspondante du BSC NEWS MAGAZINE à Montréal

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