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Du désir à la création

Rue Jacob, au fond d’une cour luxuriante, se trouve l’Espace des Femmes créé par Antoinette Fouque au sein de sa maison d’édition. Parfaite oasis pour rencontrer Thierry Delcourt de passage à Paris pour son livre « Artiste féminin singulier » (éditions L’âge d’homme). Sur les murs, des peintures, certaines signées des artistes qui l’ont aidé […]

propos recueillis par

Rue Jacob, au fond d’une cour luxuriante, se trouve l’Espace des Femmes créé par Antoinette Fouque au sein de sa maison d’édition. Parfaite oasis pour rencontrer Thierry Delcourt de passage à Paris pour son livre « Artiste féminin singulier » (éditions L’âge d’homme). Sur les murs, des peintures, certaines signées des artistes qui l’ont aidé à percer les mystères du processus créatif.

Qu’évoque pour vous le mot « désir » ?
Thierry Delcourt : Je le rattache à la dimension du plaisir.

De tout temps, la femme a incarné le désir. Pourquoi, selon vous ?
Les Guerrilla Girls ont bien répondu à cette question : dans les musées, les femmes sont sur les murs, représentées par les œuvres d’art, mais rares sont les artistes exposées, bien que les choses évoluent. Pour moi, « désir » ne s’associe pas à « femme », mais à la construction de l’amour. Mais une déformation est toujours possible : j’ai passé sept ans en immersion à travailler mes deux livres — « Au risque de l’art » et « Artiste Féminin Singulier » (éditions l’Age d’Homme, 2007 et 2009) — et ma déformation est complète : mon désir passe par la rencontre, la compréhension, le regard, l’écoute des artistes… au grand damne de mes proches d’ailleurs ! (rires)

D’où vous est venu le désir d’explorer la création féminine ?

C’est d’abord une histoire de praticien et de chercheur. En tant que praticien, je me suis demandé comment rester créatif avec chaque patient et comment redonner une possibilité d’ouverture — notamment au désir — aux patients pour qui le monde s’est fermé. Ces interrogations m’ont amené à m’intéresser à l’Art Brut, puis à la création des artistes et ce qu’on en disait. Les réponses apportées par les psychanalystes ou les critiques d’art ne m’ont pas convenu. J’ai donc décidé d’aller à la source, de faire émerger le processus de création à partir d’entretiens approfondis. Ça a été une aventure phénoménale : j’ai découvert des choses, notamment sur le désir, mais aussi sur la construction des représentations, la façon dont elles se réagencent en nous. Dans « Artiste Féminin Singulier », j’ai volontairement laissé de longs entretiens, ils sont d’une telle richesse que, rien qu’avec eux, j’aurais pu faire un livre ! Le premier, avec Lydie Arickx, a duré huit heures, pendant lesquelles elle a fait une sculpture tout en me parlant. Notre échange l’a autant transformé que moi !

Vous êtes allé vers le processus créatif, certes, mais féminin…

Au départ, j’ai envoyé un certain nombre de dossiers à des artistes tout sexes confondus, mais les hommes ont été plus prompts à me répondre et à accepter. Je me suis alors retrouvé avec dix hommes pour deux femmes ! S’est donc posée la question de la création en terme de genres, masculin et féminin. Mais d’emblée, en écrivant le premier livre centré sur des artistes hommes, j’ai conçu le deuxième afin d’essayer de voir s’il y avait une distinction possible, qui serait liée à l’Histoire, à la façon dont les femmes sont progressivement reconnues dans l’espace public.

Alors, selon vous, la création a-t-elle un sexe ?
Au moins, à présent on peut poser la question, qui ne se posait pas il y a un siècle, puisque la création avait un sexe, celui de l’universel, de l’homme. L’art de la femme était considéré comme mineur ou « non art ». Bien sûr, il y a eu des exceptions, mais on voit bien comment les pionnières, notamment celles qui ont travaillé le corps — Marina Abramoviç ou Annie Sprinkle — ont imposé un sexe à la création. Elles n’en sont pas restées là, mais ce fut une étape indispensable pour dépasser le stéréotype de la muse et accéder au rang d’Artiste.

Vous avez rencontré quatorze femmes artistes, parmi lesquelles ORLAN, la danseuse chorégraphe Carolyn Carlson ou la poète Valérie Rouzeau, laquelle associez-vous au mot « désir » ?
Lydie Aricks a signé la couverture. Le tableau s’appelle « Elle, Sémaphore », il s’agit d’un corps paysage, un corps pris dans la mer, avec ce jeu entre les mots « mer » et « mère ». Et pour l’avoir longuement regardée travailler, c’est vraiment le désir à l’état pur qui traverse son corps et qui fait qu’elle en est traversé. Au bout d’un moment, les frontières disparaissent entre elle et la toile. Tout intervient, à la fois son corps gestuel mais aussi son corps physiologique, son corps de désir — elle dit bien que ça part du ventre et elle rattache même le processus à la défécation, ce qui n’est pas évident à dire. Elle racle tous les éléments qui composent notre désir et qui font qu’à un certain moment, on va être poussé, vers la sexualité par exemple, sauf que dans son cas, tout est concentré sur l’acte de création.

Comment ce livre vous a-t-il changé ?
Même si on se dit un peu féministe, on est toujours pris dans des préfigurations, des automatismes. En tant qu’homme, j’ai découvert la complexité du problème qui touche au regard porté sur les femmes dans la société. Il faudra sans doute plusieurs générations et de la détermination, notamment chez les hommes, pour faire évoluer les comportements. En tant que psychiatre psychanalyste, je travaille désormais avec mes patients à partir de leur désir et non de leur souffrance. Il ne s’agit pas de les amener à créer, mais à trouver des leviers, des outils dans leur vie pour produire quelque chose qui va leur donner un plus.

« Artiste féminin singulier »
(éditions L’âge d’homme) de Thierry Delcourt

Ce titre sur le site de l’éditeur >>>

Propos recueillis par Maïa Brami

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