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KEN CARROLL un éditeur new yorkais de talent

par

Europa éditions- New York : les mots d’ailleurs

par Jean-Marc Pitte, depuis New York

Le constat est terrible, implacable : seuls 3% des livres édités aux Etats-Unis le sont à partir de traductions d’ouvrages publiés dans d’autres pays. Cette réalité n’a pourtant pas découragé un couple d’éditeurs italiens de tenter l’aventure américaine. Il y a cinq ans, ils ont fondé ici, à New York, Europa Editions. Le société romaine de Sandra et Sandro Ferri était déjà spécialisée dans les traductions. Ils ont essayé de faire ici ce qu’ils savaient faire en Italie et leur témérité a fini par payer : en 2008, ils ont connu leur premier exercice positif. Ce décollage doit beaucoup à « L’élégance du hérisson » de Muriel Barbery. Sorti aux Etats-Unis en septembre dernier, ce roman est resté pendant six semaines dans la liste des meilleurs ventes de fiction du New York Times et aurait dépassé les 100 000 exemplaires vendus ce qui, vu le thème abordé par la romancière-enseignante (une étrange histoire d’amitié entre une concierge parisienne intello et une adolescente surdouée et suicidaire) relève de l’exploit.

Kent Caroll, un vétéran de l’édition indépendante aux Etats-Unis, reçoit dans les très petits et très modestes bureaux d’Europa, situés juste à côté d’Union Square au cœur de Manhattan. Il dirige aujourd’hui la branche américaine de cette société et montre son environnement comme l’une des raisons de la réussite : « Comme vous pouvez le constater, notre infrastructure est limitée au minimum ; en tout, nous ne sommes que quatre à travailler ici. Et c’est comme ça depuis le début. Les fondateurs italiens ont parié sur le design de leurs livres qui se distinguent nettement de ce qui se fait ici et qui coûte beaucoup moins cher ! Ils ont parié sur la singularité de leurs ouvrages mais également sur leur faible coût car les auteurs étrangers sont souvent beaucoup plus abordables que les auteurs américains. Dans ces conditions, Europa pouvait patiemment attendre le premier succès. »

Et à l’automne dernier, ils l’ont nettement senti venir : Europa a parié que l’on pouvait importer aux Etats-Unis le phénomène qu’avait constitué en France le « carton » réalisé par le « …hérisson ». Ils ont su intéresser les critiques, soit sur le livre lui-même, soit sur cette expérience de transplantation d’une réussite littéraire inattendue d’un pays à l’autre et ils ont obtenu des articles vitaux pour la carrière du livre comme ceux de Time ou de Vogue. Ils ont envoyé une centaine de maquettes à des libraires indépendants à travers le pays et la réaction a presque été unanimement positive.

« Il y a peut-être aussi une autre explication à ce succès, explique Kent Caroll. Ici, aux Etats-Unis, une part de plus en plus grande des lecteurs sont des femmes qui appartiennent à des groupes de lecture ; elles envisagent la lecture comme une activité sociale…Et bien cette histoire, écrite par une femme, de deux femmes aussi exceptionnelles que différentes les a probablement plus séduites que ne l’aurait fait une histoire d’homme ! »

Ce succès a été très remarqué ici car il est inhabituel : la profusion de la production d’œuvres de fiction dans le monde anglo-saxon laissait jusqu’à présent peu de place aux auteurs des autres langues. Mais d’après Kent Caroll, cela a lentement changé au cours de ces dernières années : « Quand les lecteurs abordent une traduction aujourd’hui, ils ont un sentiment de découverte…Ils pensent qu’ils vont lire quelque chose de surprenant, d’intense…Ils étaient loin de penser cela il y a dix ans. »

Mais les critiques influents sont passés par là : ils ont apprécié cet afflux de sang neuf, ces autres façons d’envisager la narration et ils les ont fait appréciés.

Quelques gros éditeurs envisagent d’imiter cet exemple et de donner une part plus grande dans leurs publications annuelles aux traductions. Quant à Europa editions, ces responsables espèrent bien réitérer ce succès en publiant en septembre prochain « La gourmandise » de la même Muriel Barbery. Cet auteur si discret qui a souvent refusé de commenter son succès français dans les médias hexagonaux pour éviter de trop se montrer quittera, au mois de mai prochain, le Japon où elle s’est installée pour venir à New York parler de ses deux livres.

Jean-Marc Pitte depuis New York

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