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Yvan Gradis

photo Colette Pourroy Yvan, vous êtes le fondateur du Publiphobe et vous avez participé à la fondation de Résistance à l’agression publicitaire et du Collectif des déboulonneurs. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce combat? Ce combat s’est imposé à moi, en réaction à l’abrutissement général organisé, orchestré par le système publicitaire. Je me suis […]

propos recueillis par

photo Colette Pourroy

Yvan, vous êtes le fondateur du Publiphobe et vous avez participé à la fondation de Résistance à l’agression publicitaire et du Collectif des déboulonneurs. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce combat?

Ce combat s’est imposé à moi, en réaction à l’abrutissement général organisé, orchestré par le système publicitaire. Je me suis lancé dedans non pas pour me faire plaisir, mais parce que je ne voulais ni subir ce système, ni en être complice. Gandhi a affirmé que, si l’on constate un problème et que l’on ne fait rien pour y remédier, on devient par là même partie de ce problème. Cela dit, puisque vous employez le verbe “plaire”, je dirais que l’un des grands plaisirs que j’ai éprouvés, après une “traversée du désert” de plus de six ans, où il m’a fallu tenir bon malgré une solitude complète face à ma publiphobie (1981-1987), fut la rencontre d’autres publiphobes. Car le publiphobe est une espèce très savoureuse et séduisante! Elle regroupe en général des gens dotés d’un très fort caractère et d’une liberté d’esprit qui leur font refuser avec leurs tripes tout procédé qui tendrait à les abrutir. Ce sont des personnes qui n’aiment pas se laisser marcher sur le cerveau! Et le combat antipublicitaire, après les études secondaires, fut pour moi le deuxième terrain sur lequel ont éclos des amitiés extraordinaires.

En tant qu’auteur publié, comment expliquez-vous toutes les difficultés que rencontrent les auteurs inconnus pour publier leurs livres?

Je n’ai pas vraiment la réponse à votre question, laquelle éveille en plus de gros doutes dans mon esprit. Je suppose que l’histoire de chaque livre publié est très différente. De nombreux facteurs ont pu jouer pour que le fruit vînt à maturité et vît le jour. On les connaît en général: la chance, les relations, la ténacité (avec le combat antipublicitaire, j’avais de l’entraînement sur ce point!), le travail de l’écriture, l’entretien quotidien du génie (au sens de ce qu’il y a de plus profond, de plus unique, de plus original en vous), de l’idiosynchrasie… Et puis le hasard (ou le destin, ou la providence, au choix!). Étant moi-même un “bébécrivain” qui vient seulement de naître officiellement à la littérature, je n’ai pas l’explication réelle des difficultés dont vous parlez.

Quels conseils pourriez-vous donner à un auteur qui cherche à publier ?

Ma réponse se trouve partiellement dans la précédente. J’ajouterais ceci. S’enfoncer dans le plus profond des fauteuils: soi-même. C’est la meilleure façon de trouver son style propre. Et le style, c’est le tempérament. En plus de ce que vous racontez, la façon dont vous le racontez trahit votre univers, votre caractère, votre vision du monde, votre mode de relation aux autres. Il ne faut pas avoir peur de ne pas être dans la norme (comme publiphobe, j’ai très vite eu cette facilité!). Bien évidemment, ne pas suivre les modes, cela va sans dire. Ne pas trop tenir compte de ce qui a déjà été fait ou pas encore fait. Se chercher soi-même et oser aligner les mots d’une façon le plus personnelle possible. Mais peut-être, par ces conseils, m’inscris-je dans une conception très particulière de la littérature… Le romantisme des XVIIIe et XIXe siècles est passé par là. Et puis le symbolisme et le surréalisme. Mais, avant ces courants-là, il y a eu l’époque classique (XVIIe), où un jeune orphelin provincial comme Racine, par exemple, a libéré son génie en se coulant dans le moule de ce que l’on devait écrire alors pour plaire au roi. Autre façon de procéder…

Yvan, qu’est ce qui vous a poussé à écrire et quand avez-vous commencé à écrire?

Quelque chose et quelqu’un m’ont poussé à écrire. Quelque chose: l’imagination, qui fut la drogue de mon adolescence, celle dont j’absorbais dose sur dose, et même surdose, entre les murs mêmes de la salle de classe (mais pas seulement: partout dans ma vie quotidienne). Une façon irrépressible de fuir la réalité immédiate et de m’envoler dans mes propres cieux. Et puis, quelqu’un dont la rencontre a été un des plus beaux cadeaux de la vie et qui s’est trouvé être assis à côté de moi, dans la salle de classe, justement, et cela pendant plusieurs années! Un ami que j’ai plaisir à nommer ici, puisqu’il m’a devancé de vingt ans dans l’écriture: Stéphan Lévy-Kuentz. Notre amitié a traversé plusieurs étapes. Pour simplifier, sans trahir: de 12 à 17 ans (des années cruciales!), nous avons pratiqué l’imagination à outrance, sous le signe de l’humour et du fou rire. Jusqu’à nous faire renvoyer du cours deux fois dans la même demi-journée, tellement nous étions “ailleurs”… tout en étant très présents, puisque l’observation de nos camarades et de nos professeurs était une matière infinie et infiniment drôle! À partir de 18 ans (quand nos études ont bifurqué, lui dans l’architecture, moi dans les lettres), il a progressivement pris son envol dans l’écriture, moi pas. Pendant près de trente ans, il m’a poussé à écrire (combien de fois ne nous sommes-nous pas dit de tel ou tel fait, de telle ou telle situation, de telle ou telle anecdote réelle ou fictive: “Cela ferait un bon sujet de nouvelle”), mais il se trouve que, à part une nouvelle unique que j’ai écrite à l’âge de 34 ans (“Une odeur dans le métro”), je boudais l’écriture. Un peu par paresse, beaucoup par manque de temps, surtout à cause de mon activité militante, puis de mon activité professionnelle (correcteur) très absorbante. Pendant ce temps, Stéphan accomplissait son œuvre, livre après livre, une œuvre d’une très haute intellectualité et d’une grande exigence littéraire (mais lui est plutôt romancier et essayiste, pas ou peu nouvelliste). Finalement, au sortir de l’été 2005 (j’avais 47 ans), une éclaircie de quelques jours s’est produite: pas d’échéance militante, pas de chantier professionnel. Ma compagne Colette Pourroy (photographe avec laquelle j’ai toujours eu une très grande complicité sur tous les sujets, sauf la photographie! je plaisante…) m’a aiguillonnée pour que je m’y mette (pour que je m’y misse, plutôt, tant j’aime l’imparfait du subjonctif). Et sept nouvelles sont sorties en quelques mois. Je dois aussi mentionner le formidable coup de pouce que m’a donné l’écrivain chevronné Dominique Noguez, que je fréquentais de loin en loin dans le cadre de mes deux causes militantes: l’antipublicité et l’avenir de la langue française. La façon dont il a accueilli ma première nouvelle (“L’anniversaire de l’oncle Georges”), en tout cas la première écrite dans ce siècle (celle susmentionnée ayant été rédigée en 1992), m’a fait l’effet à la fois d’un coup de fouet et d’un rayon de soleil. Leurs trois noms figurent en tête de mon premier recueil. Il ne pouvait pas en être autrement.

Dans votre livre  » Avancez vers le fond » , vous cherchez à plonger votre lecteur dans un cercle infernal le menant à quelque chose de très insolite voire de fantastique. Pouvez-vous nous en dire plus?

Je ne cherche pas vraiment à plonger le lecteur dans quoi que ce soit. Je plonge moi-même… dans moi-même! Et qui m’aime – et n’a pas peur – me suive! L’insolite, comme l’absurde et le fantastique, est une de mes valeurs principales. Je ne sais pas au juste ce qui coule dans mes veines, mais je me souviens très bien que, vers l’âge de 18 ou 19 ans, j’avais affirmé à ma sœur Corinne (artiste) que, sans avoir lu une seule ligne de Franz Kafka, j’avais l’intuition de le connaître déjà comme un frère. Et cette intuition s’est plus que confirmée, quand j’ai lu, pour commencer, Le Procès et La Métamorphose… La folie aussi est un thème qui m’attire, à tel point que je ne peux l’aborder qu’avec pudeur. Car la folie, où l’image que l’on s’en fait, est un sport de l’extrême où il y a beaucoup à gagner et beaucoup à perdre. La souffrance à laquelle elle est souvent associée ne constitue pas pour moi un attrait. Mais c’est un domaine qui m’intéresse intimement. Et, quand je regarde les dessins d’art brut ou surréalistes que j’ai faits, pour l’essentiel sur les bancs du collège et du lycée – encore une fois pour m’échapper du réel -, j’ai l’impression de voir ma folie en face. Pascal Galodé, le seul à avoir pris le risque de publier mes nouvelles (et je crois qu’il s’en mord les doigts!…), en voyant il y a quelques mois mes dessins de jeunesse (que je ne montre quasiment à personne), s’est écrié: “Je vois que tu étais déjà à enfermer, à l’époque!”

Vous êtes un puriste de la langue française. Vous êtes correcteur au sein d’Avenir de la langue française. D’après vous, comment se porte la langue française de nos jours?

Je suis puriste, en effet, car je ne vois pas comment on pourrait être “impuriste”: comment souhaiter l’impureté, la déchéance, la maladie, la corruption? Toutes choses qui font partie de la vie, certes, et peut-être même la caractérisent, mais qui ne me semblent pas mériter d’être recherchées pour elles-mêmes. Accepter l’impureté n’implique pas de la désirer, de lui vouer un culte. Par ailleurs, pour relever une erreur dans votre question, ne confondez pas mon métier de correcteur, que j’exerce en indépendant (pour plusieurs clients, dont certains gros éditeurs), et mon engagement militant au sein de l’association Avenir de la langue française, que je fréquente et “administre” (en dormant pendant les conseils d’administration, quand j’y suis présent… honte à moi!). Il m’est difficile de donner la température actuelle de la langue française, tant elle est utilisée par des gens différents et sous toutes sortes de climats. N’étant pas linguiste ni quelque spécialiste que ce soit dans le domaine de la langue – si ce n’est que j’ai une passion pour la grammaire et l’orthographe -, je ne peux répondre vraiment à votre question. Je dirai seulement qu’un des grands assassins de la langue française à notre époque, sinon le principal, c’est la télévision, cette extraordinaire machine à propager les virus en tout genre, à commencer par les tics de langage (d’une poignée de présentateurs incultes), les approximations, les barbarismes, etc. Ce n’est pas tant l’évolution de la langue qui m’inquiète – car, les “impuristes” ont raison de le souligner, une langue est un organisme qui naît, grandit, évolue, s’épanouit, tombe malade, et parfois… meurt – que les conditions actuelles de cette évolution. Des conditions rien de moins que totalitaires, où, par le biais surtout de la télévision, mais aussi de la radio et de la presse en général, la population est massivement contaminée par une inculture grossière en matière de langue. Cela prendrait trop de place ici, mais il eût fallu que je vous racontasse un désespoir profond que j’ai traversé un jour, dans une grande librairie du Quartier latin, à Paris, devant un dictionnaire que je feuilletais par curiosité: un désespoir qui a porté à conséquence dans mes relations avec la langue française. Ce jour-là, je suis brutalement devenu défaitiste, élitiste, résigné, et amoureux des langues mortes: le grec et le latin. Amoureux assez platonique, étant donné que j’ai surtout étudié le latin (le grec, à peine) dans ma jeunesse et que je rêve de m’y replonger à l’occasion. Désespéré, je n’en ai pas pour autant démissionné de l’association Avenir de la langue française, repaire, elle aussi, comme les associations antipublicitaires, de mauvais coucheurs et de résistants comme je les aime, mais il s’en est fallu de peu!

Pour finir, que diriez-vous aux lecteurs du BSC NEWS pour les inciter à lire votre dernier livre « Avancez vers le fond » ?

J’aurais du mal à faire la… publicité… de mon propre livre. Mais comme je n’aime pas éluder une question, je vais tâcher de répondre. Une réponse, d’ailleurs, influencée par les extraordinaires courriers, parfois très brefs, que j’ai reçus à la suite de sa publication, notamment de mon professeur de français de première, dont je n’avais pas eu de nouvelles depuis plus de trente ans! Ce que mes premiers lecteurs ont apprécié dans ce livre, c’est à la fois le style, qui, de facture plutôt classique, voire rétrograde, mais nerveuse, ne fait aucune concession aux modes et aux traits de langage contemporains (tout simplement parce que, quand j’écris, j’aimerais pouvoir être lu encore dans cinquante ou cent ans, voire plus), et l’imaginaire, qui, disent-ils souvent, leur font quitter (à leur tour!) le quotidien d’une manière qui, apparemment, les divertit efficacement. Quelqu’un m’a dit que mes histoires lui avaient agité les neurones… Mes nouvelles, en tout cas, sont des aventures (faut-il préciser de l’esprit?) dans lesquelles je me lance sans toujours savoir où je vais. Leur rédaction me donne parfois même des sentiments aigus – il m’est arrivé de pleurer ou de rire, voire les deux à la fois, tout seul à ma table de travail, ce qui prouve que je laboure en profondeur… -, des sentiments qui ne pourront, du fait de leur intensité, que trouver un écho chez le lecteur, dont je partage sans doute les cordes, au sens musical du terme.

Propos recueillis par Nicolas Vidal

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