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Jean Hartleyb

Jean Hartleyb par Olivier Quelier Le Strasbourgeois Jean Hartleyb signe un premier roman ambitieux. Loin des modes et des facilités. « Névropolis » mélange les genres et déroute les lecteurs. Mais impose un univers et une réflexion. De bonnes raisons de s’intéresser à cet ouvrage publié chez un modeste éditeur. Et de s’interroger, par la […]

propos recueillis par

Jean Hartleyb

par Olivier Quelier

Le Strasbourgeois Jean Hartleyb signe un premier roman ambitieux. Loin des modes et des facilités. « Névropolis » mélange les genres et déroute les lecteurs. Mais impose un univers et une réflexion. De bonnes raisons de s’intéresser à cet ouvrage publié chez un modeste éditeur. Et de s’interroger, par la même occasion, sur les difficultés d’exister lorsqu’on est « petit » et inconnu.

« D’où vous est venue l’idée d’un tel roman? » est sans nul doute la question qui m’a été le plus souvent posée depuis la parution de « Névropolis ». Comment expliquer à des interlocuteurs me faisant la grâce d’une présence attentive que la genèse du livre tient autant à un parcours personnel peu accidenté (dommage pour la rumeur), à un certain éclectisme dans mes lectures comme dans mes centres d’intérêt, à la réappropriation d’interrogations vieilles comme le monde… qu’à l’inspiration du moment? La tentation d’enjoliver l’histoire de sa naissance ou de verser dans la légende intime, faite de mille événements fondateurs et de rencontres (forcément…!) décisives, ne m’a jamais effleuré l’esprit, même si j’en perçois parfaitement les avantages et le côté récréatif. « Névropolis » propose plusieurs pistes de lecture possibles pour comprendre le destin singulier d’un homme à la personnalité insaisissable, fuyant la violence de l’époque et ses sombres présages sans trouver de réconfort dans la solitude, ni dans la pratique de son art. Les références bibliques, historiques, philosophiques ou théologiques sont présentes dans le texte pour ouvrir des pistes de réflexion, non pour imposer au lecteur une grille de lecture ou pour le flatter avec un vernis intellectuel. Sujet à des hallucinations depuis l’enfance, convaincu d’avoir eu plusieurs vies, le personnage central du livre cherche à retrouver le fil de sa propre histoire en faisant de ses toiles les réceptacles de sa perplexité sur le sens de sa présence sur terre.

Nathan Wilbe, peintre new-yorkais de renom, vit cloîtré dans son atelier, seul avec ses souvenirs et les personnages de ses tableaux, loin du fracas et des tourments du monde. Personnalité borderline, suivi pour de probables troubles bipolaires, sa perception de la réalité est quelque peu faussée par la récurrence de cauchemars intrigants, des phases maniaques et des accès de créativité menaçant son équilibre mental. Mais est-ce si sûr? Témoin d’étranges apparitions, son existence s’organise autour des rendez-vous hebdomadaires avec son psychiatre chez qui il ne tarde pas à déceler des fragilités cachées et des failles dans le discours. Les frontières entre la raison et la maladie, entre le rêve et la réalité se déplacent continûment au rythme des allers-retours entre le passé et le présent, des tergiversations coupables de Nathan avec les femmes, de la réécriture de ses souvenirs ou des réminiscences troubles de son enfance. Nathan voudrait pouvoir se protéger des atteintes de la réalité, tourner le dos aux pages obscures de son passé ou s’évader en entrant dans ses toiles.
« Névropolis » entremêle en permanence les récits, décrivant l’état de confusion de son personnage, l’évocation de ses rêves ou les affres de la création artistique. Mais le livre peut aussi bien être lu comme un roman sur New York au lendemain de la chute de ses deux Babel de verre vu à travers les yeux de l’un de ses habitants, très en phase avec les valeurs et les croyances de son temps…

Interview de Jean Hartleyb

« Le plaisir de l’écriture doit toujours l’emporter »

Comment votre recherche d’éditeur s’est-elle déroulée ?
J’avais déjà l’expérience d’une première publication en 2003 chez « L’Harmattan ». A l’époque, j’avais bénéficié des conseils d’un des membres de mon jury de thèse et de collègues universitaires qui m’avaient aiguillé vers les bonnes personnes, dans une maison d’édition faisant correctement son travail. Moins de six semaines s’étaient écoulées avant d’apposer ma signature au bas du contrat d’édition. Les courriers de recommandation avaient parfaitement joué leur rôle! Quand on écrit un roman, des nouvelles ou de la poésie (l’ordre de difficulté est croissant), la situation se complique
terriblement. Tout à l’excitation d’avoir achevé mon manuscrit, je me suis mis à rêver pendant quelques jours à une maison prestigieuse dont la couverture beige à liseré rouge fait fantasmer plus d’un auteur. Quel gros lecteur ne s’est pas dit un jour que s’il devait être publié, la maison de la rue Sébastien-Bottin aurait ses faveurs? Et puis la raison finit par l’emporter. Je savais, pour l’avoir lu fréquemment dans la presse spécialisée, que les éditeurs les plus courus de la place croulent littéralement sous les envois postaux. Aussi, j’ai volontairement barré de ma liste les noms des mastodontes (Gallimard, Le Seuil, Grasset, Actes Sud…) pour concentrer mon attention sur des éditeurs publiant moins mais dont la politique éditoriale me semblait pouvoir correspondre au sujet de mon livre. Sur les six envois effectués, je n’ai obtenu qu’une seule réponse, des éditions Le Dilettante que je cite à dessein pour en souligner le professionnalisme, à la fois argumentée, étayée et prometteuse. Mais il s’agissait d’un courrier de refus! Une autre maison m’a renvoyé le manuscrit dans les soixante-douze heures pour m’informer qu’après lecture de mon manuscrit, ils étaient « navrés de m’informer etc. » Incroyable! Et puis le courrier de Bénévent est arrivé environ un mois plus tard. Le seul éditeur de la “short list” que je ne connaissais pas avant d’avoir lu une pub dans « Le Monde » et à qui j’avais adressé un courrier « en aveugle » !

Est-ce que vous connaissiez quelqu’un dans le milieu de l’édition ?
Les éditeurs ont parfois beau jeu de mettre en avant, à grand renfort d’articles de presse, un auteur
inconnu publié après que celui-ci ait envoyé son manuscrit par voie postale. Il suffit de consulter la
liste des premiers romans publiés chaque rentrée littéraire pour voir que certains se donnent bonne
conscience en préférant investir sur des valeurs sûres, françaises et surtout étrangères. Dans
l’absolu, on peut les comprendre, d’autant que le marché du livre n’affiche pas une santé florissante.
Mais lorsque l’on se trouve de l’autre côté de la barrière, en situation de demandeur impatient de connaître le verdict, l’incompréhension gagne assez vite. Se voir coiffé par un footballeur en activité ou une starlette de vingt-deux ans écrivant leurs mémoires, c’est confondant. D’un autre côté, un auteur par définition manque totalement d’objectivité et de recul sur son écrit. Alors il faut faire la part des choses et ne pas se retrancher derrière des rumeurs de copinage (dont on ne peut nier l’existence) ou des publications cartonnant parce qu’elles ont bénéficié de plans com’ efficaces. Le facteur chance joue à plein, j’en suis convaincu, si on envoie un manuscrit sans intronisation d’aucune sorte dans le milieu. Le destin d’un manuscrit tient à peu de choses et est entre les mains d’un nombre très réduit de personnes. Et en
disant cela, vous remarquerez que je n’ai à aucun moment abordé la question cruciale de la valeur littéraire du texte lui-même.

Quels avantages – et quels inconvénients – y a-t-il à être publié dans une petite maison d’édition ?
Bénévent est une maison composée de personnes compétentes, assez réactives et à l’écoute, mais elle manque de moyens pour consacrer davantage de temps à la promotion de son catalogue et de ses auteurs. Publie-t-elle trop? Ne devrait-elle pas orienter différemment sa politique de publications? Ce sont là des questions de fond que beaucoup d’auteurs de Bénévent (et d’ailleurs) se posent forcément un jour. Vous me direz, l’avantage que votre livre ne soit pas visible dans toutes les devantures est qu’il est, ad vitam aeternam, considéré comme une nouveauté par le public! De l’art du retournement de perspective…

J’en déduis que vous ne bénéficiez guère d’aide ou de suivi. Arrivez-vous à participer à des salons?
Honnêtement non, pour les raisons invoquées précédemment. Ma participation à certains salons ne doit qu’à l’investissement et aux démarches que j’ai moi-même entrepris. Cela ne constitue pas un problème en soi dans la mesure où j’ai signé mon contrat en toute connaissance de cause. Cela oblige à beaucoup s’impliquer, à faire preuve parfois d’imagination pour faire connaître son livre. Une formation sur le tas très instructive pour comprendre la manière dont le marché et ses différents acteurs fonctionnent, décident du destin d’un livre au regard de critères plus ou moins avouables. Il y aurait un roman à écrire sur le sujet qui viendrait compléter la très belle étude menée par Bernard Lahire, La condition littéraire. La double vie des écrivains, aux Editions La Découverte.

Avez-vous bénéficié d’un important service de presse ? Quel a été le retour, au niveau des articles comme de la réaction des journalistes ?
Une trentaine de livres ont été envoyés dans la presse régionale et nationale. Les premières chroniques sont parues environ un mois après la sortie du livre, mais seulement après que je sois
moi-même entré en contact avec les intéressés, par téléphone ou de visu. Le livre, qui n’avait pas éveillé a priori leur curiosité, était le plus souvent au milieu d’une pile d’autres ouvrages arrivés en service de presse. Toute la difficulté est là : pour que « Névropolis » soit pris en main, lu “et” chroniqué, il est constamment nécessaire de me rappeler aux bons souvenirs des uns et des autres, de faire en somme le travail d’un attaché de presse. Ce n’est pas toujours confortable ni très valorisant, mais certaines rencontres, humainement très enrichissantes, en valent la chandelle. Tout cela me fait d’ailleurs penser que certains ne vont pas tarder à avoir la joie de me lire ou de m’entendre!

Comment vous y prenez-vous pour vous faire connaître?
En tant que chroniqueur littéraire dans un magazine diffusé dans l’Est de la France et dans les régions frontalières (L’Hebdoscope), j’ai conscience des critères qui entrent en jeu au moment de choisir son prochain livre de chevet. La réputation d’une maison d’édition, le bouche-à-oreille et la visibilité d’un auteur jouent pour beaucoup dans mes propres choix de lecture, comme dans mes refus d’ailleurs. C’est forcément à double tranchant sinon il n’y aurait pas de morale à l’histoire! Pour répondre à votre question, l’envoi en service presse de « Névropolis » s’est soldé par un échec. Quand on est publié dans une petite maison d’édition, il faut accepter un principe simple : certaines
portes restent naturellement fermées. Cela inclut aussi bien la presse magazine que les quotidiens nationaux. L’intérêt de chacun (presse/éditeur/auteur) joue à plein au détriment du plus grand nombre. Y a-t-il là pour autant une injustice fondamentale, une sorte de nettoyage par le vide? Pour être tout à fait sincère, je n’en suis pas si sûr. Je crois qu’un bon livre finira toujours par faire parler de lui d’une manière ou d’une autre. Même s’il est bien évident que la fameuse « règle des 90 jours » (délai à partir duquel un livre peut être renvoyé par le libraire à l’éditeur aux frais de celui-ci) ajoute une difficulté supplémentaire. Mais c’est un autre sujet… Il m’a donc fallu explorer d’autres pistes pour faire connaître « Névropolis » : blogs littéraires, clubs de lecture et sites de réseaux sociaux.

Comme beaucoup de « petits » auteurs, vous êtes présent sur Facebook. Dites-moi franchement : est-ce que ça marche?
Il n’est pas rare qu’un “ami” m’informe de son intention d’acheter « Névropolis » après que je lui aie envoyé la dernière chronique parue sur la toile. Mais je ne me connecte jamais en me disant que je vais me servir de ce biais pour parler de mon livre. N’aimant pas recevoir de sollicitations de nature commerciale, je me vois mal tomber dans ce travers, histoire de vendre un hypothétique exemplaire tous les tremblements de terre.
D’un autre côté, tout dépend comment les choses sont présentées. La curiosité intellectuelle, la sincérité des échanges et le rapport de confiance me semblent aujourd’hui bien plus essentiels pour
faire connaître « Névropolis » que de créer un groupe de pseudo-aficionados ou d’inonder les boîtes mail des mêmes messages à intervalles réguliers. Les personnes inscrites sur Facebook sont en vérité bien plus réactives et spontanées que si j’avais cherché à les joindre par des voies plus classiques. D’ailleurs, serions-nous en train de nous parler si des contacts très en amont n’avaient pas été pris il y a de cela plusieurs mois?

J’imagine qu’il y aura un deuxième livre. Pensez-vous que les conditions de publication seront identiques ou que ce sera plus facile ?
Plus facile? Quitte à jouer au naïf, j’ose toujours croire que la qualité littéraire d’un texte reste le
critère de sélection ultime pour être publié. Chaque lecteur pourrait donner des dizaines de contre- exemples invalidant mon opinion, moi le premier! Je solliciterai très certainement l’avis de plusieurs personnes, dont j’ai fait la connaissance ces derniers mois, avant d’envoyer le roman en cours d’écriture. Je ne précipite rien, je continue de lire beaucoup, de m’imprégner de l’époque, histoire de donner de la consistance au récit et de bien réfléchir aux améliorations permanentes que le texte doit subir. Je procéderai en somme comme je l’ai fait pour « Névropolis », mais en ayant dans ma manche davantage de cartes une fois le mot “Fin” écrit sur la dernière page. Plaçant la barre plus haut en terme d’exigence, la difficulté restera entière pour trouver un éditeur conforme à mes espoirs.

Quelle leçon retirez-vous de cette expérience ?
Le plaisir de l’écriture, du texte en train de prendre forme doit toujours l’emporter sur le reste, les refus d’éditeurs, les silences des journalistes, tous les à-côtés contrariants de la publication, sous peine de perdre un peu de sa liberté et de son indépendance en route.

Propos recueillis par Olivier Quelier.

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