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Le 1er roman de Karine Henry

Karine Henry vit à Paris, elle a crée avec X. Moni la librairie “Comme un roman” (Paris – 3ème Ardt) où elle travaille actuellement. La Désoeuvre est son premier roman publié chez Actes Sud. Interview…

propos recueillis par

Valérie , comment en êtes vous venue à l’écriture ?
Ce n’est pas formellement exprimable ou explicable, il me semble avoir toujours été fascinée par les mots et leur capacité à créer un monde à soi, je me rappelle cette fierté lorsque, à six ans, j’ai rapporté à me parents quelques lignes composées de ma main et que l’institutrice appela poème, un poème, j’avais fait un poème. Pour moi , à ce moment-là , je passais dans l’autre monde, celui parallèle et sublimé que permet l’art, mais je ne le avais pas encore ; et puis lorsque j’ai eu ma première chambre à moi, j’avais huit ans et j’ai aussitôt inscrit sur la couverture d’un cahier mes nom et prénoms et en dessous « roman », je me souviens de cette sensation d’excitation intense devant le pouvoir et la liberté qui soudain s’offraient à moi et depuis je n’ai jamais cessé d’écrire. Lorsque j’ai du choisir de faire ou non une thèse, j’ai préféré ne pas, afin de ne pas devoir faire obéir mon écriture à un langage et des formes universitaires, de ne pas la contraindre et au final la dénaturer, lui faire perdre sa capacité d’autonomie et de création, je voulais que mon écriture ne dépende de personne et soit libre, reste ce seul et vrai lieu de ma liberté. Ainsi en 1997, comme lorsque j’avais huit ans, l’excitation romanesque fait surface et soudain c’est devenu possible, j’allais écrire un roman.

Comment êtes vous parvenue à publier votre premier livre ?
Je ne dirais pas que je suis « parvenue à publier », je dirais qu’étant parvenue à écrire ou achever d’écrire La Désoeuvre, qu’ayant pu donner forme à cette fiction, et ce grâce à un mon éditeur Bertrand Py ( Ed Actes Sud ) dont je salue l’excellence, alors la publication est devenue possible. Car La Désoeuvre a failli ne jamais s’achever ou bien ne jamais exister. En effet j’ai débuté l’écriture de ce roman en 1997, or lorsque je l’ai eu terminé en 2001, c’était au moment où j’ouvrais ma première librairie et par une erreur informatique, parce que j’avais utilisé mon ordinateur personnel pour la gestion du stock de la libraire, j’ai perdu l’entièreté du manuscrit que je venais d’achever et dont je n’avais plus nulle copie nulle part. Il ne me restait que de vague brouillons. Ce fut un foudroiement dont je me rappelle encore la secousse et le froid dans le corps. Quelques semaines plus tard, Daniel Pennac, parrain de la libraire, m’a aidé à reprendre et recommencer l’oeuvre perdue en me disant que je n’avais plus qu’à choisir : soit je considérais cette perte comme un prétexte, en ce sens telle une sorte de traumatisme qui m’aiderait plus tard à m’expliquer pourquoi je n’avais plus jamais écrit ou bien j’arrêtais de ruminer tout cela et je me remettais à l’écriture immédiatement. Quatre ou cinq jours plus tard, la décision était prise : je continuerais et achèverais La Désoeuvre. Ainsi en 2004, trois ans plus tard, j’envoyais à Bertrand Py le manuscrit à nouveau achevé. Le texte l’intéressa, mais il y avait encore du travail pour atteindre la forme aboutie de ce texte ; cela nous prit donc trois années. Enfin, après 10 années de travail, à raison de trois heures par jour, et après un nombre incalculable de reprises et réécritures, mon roman “La Désoeuvre” fut achevé le 19 décembre 2007 et publié le 18 janvier 2008. Je n’oublierai jamais ces dates.

Quel est votre sentiment par rapport à cette première publication?
Je croyais que j’allais ressentir une joie, un plaisir, ou bien au moins un soulagement, peut-être même une fierté à l’idée d’avoir achever une œuvre, je croyais que j’allais découvrir la sensation, la joie de l’accompli, mais il n’en est rien. Ce qui domine aujourd’hui est le vide que laisse la fin d’un si long travail, et puis la peur de ne plus pouvoir ou savoir… Ecrire me semble être la gestion d’un échec permanent : l’échec de ne jamais pouvoir ressentir que cette fois, voilà, on a fait et bien fait, qu’on a fini… Non écrire, c’est ne jamais avoir fini… Ainsi depuis quelques semaines je tente d’éteindre en moi, Barbara et Marie, ces feux qui m’ont si bien consumée, il me faut les éteindre, car je dois désormais laisser place à mon prochain personnage et à cette idée de fiction qui m’habite depuis six ans.
J’ai cependant une fierté et qui m’aide à continuer, ce sont les lettres que j’ai reçues de mes « pères », Pascal Quignard, Nancy Huston… Et je sais qu’Henri Bauchau, qui est pour l’un des plus grand auteurs contemporains, va lire La Désoeuvre, et cette pensée m’aide à trouver de la force pour croire et avancer.

Quels conseils pourriez-vous donner à un auteur qui cherche à publier?
Travailler, travailler et ne pas se mentir, envoyer son texte que lorsque on ne peut plus rien y faire seul et que l’on a alors clairement besoin d’un Autre pour faire aboutir la forme, mais pas avant, avant il faut après être allé jusqu’au bout de ce que l’on peut seul et ne jamais relâcher l’exigence.
Et puis respecter la langue, – non pas suivre à la lettre grammaire et orthographe, non je parle du respect en ce sens qu’il ne faut jamais perdre de vue la beauté du Verbe – car respecter la langue c’est respecter le lecteur.
En dernier lieu choisir l’éditeur qui soit en écho avec votre travail, chaque éditeur suit plus ou moins une ligne éditoriale que vous pouvez saisir à travers ses publications, son site ou bien son catalogue.

Y-a-t-il d’après vous une façon différente d’écrire et d’appréhender une histoire quelle qu’elle soit selon qu’on est une femme ou un homme?
Non, je le croyais jusqu’au jour où j’ai découvert Henri Bauchau, sa sensibilité au monde et son acuité psychologique, la poésie de son Verbe sont si puissants, qu’ils en deviennent universels, et à ce niveau il n’y a plus de distinction homme ou femme.

Qu’est ce qui vous paraît le plus important de dire aujourd’hui pour inciter les lecteurs du magazine à lire votre dernier livre “La désoeuvre”?
La Désoeuvre raconte l’histoire d’une création sous très haute tension,La Désœuvre est l’histoire d’une folie dévastatrice, et pourtant créatrice. Certains des lecteurs ont lu “La Désœuvre” comme un thriller ayant pour sujet la création
Il s’agit donc d’un roman qui traite avant tout de la création, de l’affrontement entre la création et le réel à travers un personnage, Barbara, un être d’absolu, un de ces êtres pour qui l’existence n’a de sens – tel que l’ont conçu les existentialistes – que si elle s’inscrit dans un projet supérieur et qui est celui de faire œuvre de son existence, œuvre à laquelle tout doit être alors être sacrifié. Or ceci est sans compter avec le réel et son chaos d’événements aléatoires qui constituent autant d’obstacles potentiels, d’entraves à l’accomplissement de la création, et c’est là tout l’enjeu de ce roman : suivre Barbara afin de savoir si elle parviendra à faire œuvre ou pas.
L’histoire est racontée par Marie, sa sœur cadette, revenue le temps d’un été à Artel, un village perdue dans les environs de Dijon, afin de vider cette maison que Barbara lui a léguée avant de disparaître nul ne sait où. La maison est isolée et dès le premier instant Marie perçoit la tension qui y règne, elle sait et sent la pierre marquée des pas de Barbara dont l’absence rôde tel un danger, une présence noire, un œil qui regarde… Ainsi, très vite, Marie va se souvenir de leur enfance à travers les cahiers de Barbara qu’elle trouve par hasard dans la pièce à la lucarne où sa soeur écrivait nuit et jour. Cette dernière aurait tenu ces cahiers en périphérie de son œuvre. Ils ne sont pas sa création mais le théâtre de sa création, là où se jouent sa folie, ses fulgurances, là où se lit sa peur, ses doutes mais aussi ses théories, sa pensée du Moi, des Autres, du temps, de l’écriture… Ainsi, au fil du roman, des pages de cahiers viendront ponctuer le récit de Marie. Car Marie se souvient, elle se souvient de leur enfance alors que Barbara la terrorisait en même temps qu’elle la fascinait, elle se souvient de ce drame aussi, ce qu’elle appelle « l’accident », mais je n’en dirai pas davantage… J’ajoute seulement que ce roman est traversé par une tension que j’ai voulue extrême. A chaque instant, il est impossible de savoir jusqu’au où Barbara va aller pour contrer chaque obstacle (autant d’obstacles qui ne sont des obstacles que pour elle, d’où l’incompréhension et la peur de son entourage proche). Pour qualifier cette tension, je pense (toutes mesures gardées) à Shining de Kubrick, Barbara participe de la cette folie latente sous-jacente à la création, à l’obsession de faire œuvre de soi, de se dépasser dans l’accomplissement artistique. Au cœur du plus banal et quotidien, chaque instant peut basculer. Dans ce livre il n’y a aucun garde-fou, j’ai voulu que le lecteur soit, telle Marie, tout autant fasciné que pétrifié face à Barbara, pétrifié et fasciné par ce soleil noir. En résumé l’on peut dire qu’il s’agit de l’histoire de deux sœurs : l’une voulait écrire et l’autre simplement vivre, Barbara et Marie.

Ou ce premier roman trouve t-il son origine?
J’ai toujours été fascinée par les grandes âmes, les grands créateurs de ce monde, ces êtres d ‘absolu qui vouent leur existence à faire œuvre, inscrivent leur existence dans un projet supérieur qui les obsède et dans lequel l’être s’enfonce totalement, bientôt l’œuvre recouvre peu à peu toute l’existence, il n y’ a plus de place pour l’ordinaire, pour toutes les contingences que traîne avec lui tout réel. Ces êtres de passion doivent alors se tenir à l’écart, en retrait, s’abstraire du « monde –mouvement » comme l’écrit Barbara. Ainsi ce sont les arcanes de telles vies – intérieures et extérieures -, les plis et « déplis » de tels psychismes que j’ai voulu explorer à travers Barbara, cet être me qui ne se veut qu’écrivant afin d’accomplir l’œuvre supérieure qui le sortira, l’extraira « de la masse informe des Autres » et sublimera son réel, cet être qui veut pouvoir et brandir l’Oeuvre inouïe.
Cela m’intéressait alors de confronter ce personnage à un principe de réel car j’ai cette hypothèse depuis longtemps qu’il existe une incompatibilité entre ces êtres et le réel, tout du réel peut devenir obstacle à leur création : le bruit et le mouvement quand la création demande le silence et l’immobilité, le corps, ses besoins et désirs lorsque l’être ne se veut qu’esprit … Il y a toutes ces choses , ces contingences, mais aussi ce que j’appelle « l’infraction du réel » dans l’existence , ou bien « l’accident », en ce sens les drames ou tragédies qui arrachent l’être d’absolu à son œuvre et le plonge en un désoeuvrement terrifiant, peut-être mortel. Et c’est cela que raconte “la Désoeuvre”, j’ai voulu mettre un de ces êtres d’absolu à l’épreuve du réel, et l’enjeu de “La Désoeuvre” est de savoir si Barbra aura la force folle et sauvage de dépasser le grand désoeuvrement dans lequel la tragédie la plongera et si, alors, elle accomplira l’œuvre bien supérieure à ce qu’elle n’aurait jamais pu créer sans la tragédie. C’est cela que j’ai tenté résoudre dans “La Désœuvre”, cette équation du réel qui permet l’œuvre cependant et malgré.

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