Surveillance de masse : l’algorithme qui vous regarde vivre et qui demain pourra vous enfermer contre votre gré

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L’intelligence artificielle a déjà franchi la porte du café du coin depuis plus de 3 ans. Et elle ne se contente plus de recommander un cappuccino. Une vidéo devenue virale ces derniers jours mais daté de 2023 montre un coffee shop équipé d’un module baptisé NeuroSpot, développé par la société SparkCognition, spécialisée dans les solutions d’IA appliquées à la vidéo et aux données industrielles. Le principe est simple et glaçant : une caméra de vidéosurveillance classique, enrichie par une couche d’analyse algorithmique, capable de mesurer en temps réel le nombre de tasses servies, le temps de préparation, les périodes d’inactivité des employés, la durée de présence des clients à table.

Sur l’écran, des cadres verts entourent les corps. Des chiffres apparaissent : « 10 cups », « 20 cups », « 1 hour 15 min », « 25 min ». Chaque geste est converti en donnée. Chaque minute est chronométrée. Chaque présence est archivée. Les promoteurs de ces outils parlent d’optimisation opérationnelle. En réalité, ce sont les premiers signes évidents de la mise en place d’un laboratoire de surveillance.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit ni d’un prototype universitaire ni d’une démonstration de science-fiction. L’analyse vidéo par intelligence artificielle est une industrie en plein essor. Selon le cabinet MarketsandMarkets, le marché mondial de la “video analytics” dépassait déjà 8 milliards de dollars en 2022 et devrait continuer à croître fortement dans les prochaines années. Ces systèmes combinent reconnaissance d’objets, détection de mouvements, estimation de durée, identification de comportements. Ils sont utilisés dans la logistique, la grande distribution, la sécurité urbaine. Leur adaptation au monde du travail ne relève donc pas d’une rupture technologique, mais d’un simple changement de paramètre.

Dans le cas du café filmé en 2023, l’algorithme ne se contente pas de surveiller. Il produit des indicateurs de performance individualisés : nombre de boissons préparées par employé, rapidité d’exécution, temps passé derrière le comptoir, temps d’inactivité estimé.L’employé n’est plus seulement salarié. Il devient un flux de données et un individu à surveiller dans ses moindres faits et gestes.

En droit français, la surveillance des salariés est encadrée. Le Code du travail impose une information préalable des employés et la proportionnalité des dispositifs mis en place. La Commission nationale de l’informatique et des libertés rappelle régulièrement que la collecte de données ne peut être ni excessive ni détournée de sa finalité. Mais la question n’est plus seulement juridique. Elle est anthropologique. Quand chaque minute peut être mesurée, comparée, classée, le rapport au travail change. Le management devient micro-contrôle. L’évaluation ne repose plus sur un résultat global, mais sur une accumulation de métriques. Combien de pauses ? Combien de secondes entre deux commandes ? Combien de clients servis par tranche horaire ? La caricature est facile – compter les pauses-café ou les allers-retours aux toilettes d’une stagiaire – mais la logique est réelle : ce qui peut être quantifié finit tôt ou tard par être quantifié. L’effet panoptique est connu depuis Michel Foucault : la simple possibilité d’être observé modifie les comportements. L’intelligence artificielle ajoute une couche supplémentaire : l’observateur n’est plus humain, il est permanent, infatigable, statistique.

Ce qui inquiète davantage, c’est la massification du modèle. Les technologies utilisées dans le secteur privé sont souvent les mêmes que celles déployées à grande échelle par les pouvoirs publics. La reconnaissance faciale, par exemple, développée pour des usages commerciaux, est devenue un outil central de surveillance dans plusieurs pays, notamment en Chine selon Human Rights Watch. En Europe, le règlement sur l’intelligence artificielle adopté en 2024 encadre strictement certains usages à “haut risque”, dont la surveillance biométrique en temps réel dans l’espace public. Mais l’existence même de ces catégories montre que la tentation est là.

Si une entreprise privée peut analyser en temps réel la productivité d’une équipe de baristas, un État doté d’un réseau de caméras, de bases de données administratives et de capacités de calcul massives peut théoriquement cartographier les déplacements, les interactions, les rythmes de vie d’une population entière. La différence n’est pas de nature. Elle est d’échelle. Il serait bien naïf d’ignorer la dynamique à l’œuvre.

La numérisation du réel progresse par petites touches, au nom de l’efficacité, de la sécurité, de l’optimisation. Chaque innovation paraît anodine prise isolément. C’est leur accumulation qui transforme le paysage. La vidéo de 2023 n’était pas un délire dystopique. Elle montrait un dispositif fonctionnel, commercialisable, déjà opérationnel. Elle révélait surtout un changement de paradigme : la normalisation de la mesure permanente.

La question n’est donc pas de savoir si la technologie existe. Elle existe. Elle fonctionne. Elle se vend. La question est politique : jusqu’où accepterons-nous que nos gestes, nos pauses, nos conversations, nos trajets soient convertis en données exploitables ?

Dans un café, cela s’appelle optimisation. À grande échelle, cela peut devenir autre chose.

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Putsch
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