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L’appropriation culturelle, au coeur de la controverse

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Originaire d’Amérique du Nord, dans les années 90, l’appropriation culturelle est un sujet longuement étudié et débattu dans les universités américaines. Très controversé, il s’installe en Europe depuis une dizaine d’années. Putsch s’est intéressé à ce phénomène au travers des dernières polémiques, au Québec, qui ont bousculé la liberté d’expression. L’historien François Durpaire ainsi que l’enseignant et auteur Naïl Ver-Ndoye ont répondu à nos questions.

On parle d’appropriation culturelle lorsque qu’une personne, issue d’une culture dominante s’accapare un ou plusieurs éléments (coutumes, vêtements….) d’une culture historiquement opprimée et/ou minoritaire et en tire parti.

Ces derniers mois, plusieurs affaires d’appropriation culturelle ont ressurgi dans la sphère publique, polarisant ainsi le débat. Alors que certains estiment que les symboles culturels provenant de communautés minoritaires sont interdits pour ceux qui ne sont pas issus de cette culture, d’autres affirment que le droit à la liberté d’expression prévaut sur le droit à l’identité. 

Pourquoi ce type de polémiques se multiplie ? Comment savoir s’il s’agit d’un hommage rendu à une culture ou de la spoliation ? Quelle est la limite entre appréciation et appropriation ?

La liberté d’expression ébranlée au Québec

L’été dernier, la province francophone a été le théâtre de plusieurs controverses dans le milieu artistique montréalais. Alors que les représentations de la pièce SLĀV doivent débuter à Montréal (dans le cadre du 39ème Festival International de Jazz), le metteur en scène Robert Lepage fait l’objet de vives critiques, tout en étant accusé de faire de l’appropriation culturelle. Les opposants à la pièce de théâtre dénoncent le manque de diversité sur scène. SLĀV raconte, à travers des chants traditionnels provenant des années 1930, l’odyssée d’esclaves afro-américains arrachés au continent africain. Après une semaine de tensions, les organisateurs du festival décident d’annuler la pièce, qui devait pourtant avoir lieu jusqu’au 14 juillet.

Dans la foulée, la pièce Kanata, produite par Ariane Mnouchkine, en collaboration avec le même Robert Lepage, fait elle aussi beaucoup de bruit. Cette dernière retrace l’histoire du Canada « à travers le prisme des rapports entre Blancs et autochtones ». Dans une lettre ouverte au quotidien québécois Le Devoir, une vingtaine de personnalités autochtones dénoncent l’absence de comédiens issus de leurs nations parmi les 34 artistes à l’affiche de la pièce. Alors qu’une rencontre est organisée au courant de l’été entre les metteurs en scène et les auteurs de la lettre ouverte, le spectacle est finalement annulé au Québec. Les représentations auront tout de même lieu, au théâtre du Soleil à Paris.

Affiche de la pièce de théâtre Kanata d’Ariane Mnouchkine et Robert Lepage

Plus récemment, en janvier dernier, un jeune humoriste blanc montréalais a été évincé de deux spectacles d’humour en raison de ses dreadlocks. Devenue une mode, cette coupe de cheveux issue de la culture rastafari, en Jamaïque, est à l’origine un symbole religieux, spirituel et/ou politique. Ce qui fait l’objet du débat, ici, c’est la discrimination suscitée par le port de cette coupe.

Ces controverses questionnent évidemment les limites de la création puisqu’elles supposent des logiques de domination dans le milieu artistique. Elles posent la question de la récupération des souffrances des communautés noires ou autochtones (dans ce cas précis), mais aussi de leur culture et de leur patrimoine, en référence à la colonisation par les puissances européennes. C’est d’ailleurs ce qu’on reproche aux protagonistes québécois : continuer à perpétuer une forme de domination, même dans des espaces de création et de culture.

La culture populaire regorge, elle aussi, d’exemples en tout genre : Selena Gomez vêtue d’un uniforme indien lors d’un concert, Rihanna habillée en Nefertiti pour la une du magazine Vogue Arabia. Plus récemment, Disney a défrayé la chronique avec son célèbre « Hakuna Matata » du dessin animé Le Roi Lion. Déposé en 2003 par le géant du divertissement, l’expression « Hakuna Matata » signifie « Pas de souci » en swahili, langue originaire de l’Afrique de l’Est, et appartient désormais à la firme américaine. Une pétition a vu le jour sur change.org, en décembre dernier, pour obliger la société à abandonner les droits, en perspective du prochain remake prévu en 2019, accusant ainsi Disney de pillage culturel et dénonçant une exploitation mercantile.

Capture d’écran de la pétition lancée sur change.org

Identité et communautarisme

François Durpaire justifie l’augmentation de ce phénomène par « la recrudescence de la question identitaire, chez les personnes noires mais également chez les personnes blanches ». D’après l’historien, « la question de l’identité » réapparait à un moment « où les groupes éclatent et se recomposent, à l’heure d’un brassage inédit des populations ».

Pour Naïl Ver-Ndoye, professeur et auteur du livre « Noir: entre peinture et histoire », la présence de « crispations idéologiques » et la montée d’un « communautarisme global » expliquent l’arrivée de cette notion en Europe : « Il y a une accélération de la mondialisation, on a l’impression que nos modèles sont dilués ». En France, le modèle républicain arrive à bout de souffle selon l’intéressé : « Il y a des groupes sociaux dans la société, qu’on ne peut pas nier. Et ces groupes, qui sont pointés du doigt, vont revendiquer leur singularité, leur particularité. On arrive finalement sur un modèle américain, ce qu’on appelle ‘melting pot’ », ajoute t-il.

Racisme déguisé ou hommage ?

« Au 21ème siècle, on est passé d’un racisme racialiste, où l’on hiérarchise les races, à un racisme culturaliste, où l’on hiérarchise les cultures », continue l’enseignant Naïl Ver-Ndoye. Il évoque l’idée de « créolisation du monde », du défunt philosophe antillais Edouard Glissant. Ce dernier, fondateur de concepts majeurs comme le « Tout-Monde » ou l’« Antillanité », avait anticipé le monde d’aujourd’hui avec l’éclatement d’une identité fixe et la richesse du métissage culturel et du plurilinguisme.

Pour l’historien François Durpaire, l’emprunt à une culture ne s’inscrit pas toujours dans une volonté de spoliation : « […] Il peut emprunter les voies de l’hommage et de la reconnaissance », explique t-il.

Une question d’intention

La frontière est pourtant mince entre partage et exploitation. Il semble difficile de positionner le curseur, sans soulever de vagues… Pour l’historien François Durpaire,  c’est « l’intention de la démarche » qui prévaut : « Est-ce que c’est fait dans l’intention de se moquer, de gagner de l’argent, de dépouiller ? Ou est-ce que c’est de l’ordre de l’hommage rendu à de belles et grandes cultures ? », questionne t-il.

Naïl Ver-Ndoye déplore la logique commerciale derrière l’intention malveillante : « La limite, c’est celle d’un Etat ou d’une entreprise qui mènerait des actes délibérés et conscients d’appropriation culturelle à des fins politiques et économiques ». L’enseignant rappelle la nécessité de donner la place aux personnes concernées : « Par exemple, faire un film sur la banlieue sans la présence de personnes originaires de banlieue, est-ce que je ne passe pas à côté de mon sujet en tant qu’artiste ? », faisant ainsi référence à l’affaire Robert Lepage.

Les sensibilités de chacun apparaissent aussi comme un facteur à prendre en compte pour bien comprendre l’appropriation culturelle. Ces dernières varient selon qui l’on est, d’où l’on vient. Sujet complexe, donc, qui peut parfois créer confusions et interrogations…Peut-être, s’agit-il d’un concept trop large, parfois même un peu fourre-tout, qui nécessite d’être repensé pour mieux l’appréhender ? 


Crédit photo en couverture : Affiche de la pièce SLĀV, de Robert Lepage, au Théâtre du Nouveau Monde (Montréal)

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