Solène Deltell : « Certains auteurs ont cessé de dédicacer à cause des chasseurs de dédicaces »

Solène Deltell est responsable au sein des éditions Dargaud des salons et des dédicaces. Nous l’avons interrogée sur un phénomène méconnu du grand public mais qui posent beaucoup de problèmes aux éditeurs et des désagréments importants aux auteurs : les chasseurs de dédicaces. Ils trustent les salons et les manifestations publiques à la recherche d’un grand nombre de dédicaces qu’ils collectionnent ou qu’ils revendent. Les maisons d’édition de BD doivent ruser pour endiguer le phénomène. État des lieux.

propos recueillis par

La dédicace est un moment important pour les auteurs de BD ainsi que pour les maisons d’édition. Qu’est ce qu’elles représentent pour la politique d’une maison comme Dargaud  ? On pense notamment au Festival d’Angoulême…
La dédicace devrait être, avant tout, une rencontre, un moment d’échange. Pour les auteurs, c’est une façon de recueillir les impressions de leurs lecteurs, et pour les lecteurs, c’est l’occasion de dire leur admiration, par exemple, ou de poser des questions.
La dédicace fait aussi partie de la « promotion » de l’album, parce qu’elle donne de la visibilité. Certaines personnes s’intéresseront à un livre parce qu’ils auront croisé l’auteur en dédicace, et elles seraient peut-être passées à côté si l’album avait simplement été en pile en librairie ! Pour un auteur, dédicacer, c’est aussi se faire connaître et faire connaître son travail.

Dédicace de Joann Sfar – Compte Instagram des Editions Dargaud

 

Quelle est la séance idéale de dédicaces, selon vous, en tant que maison d’édition de BD ?
il y a deux critères selon moi qui viennent définir la dédicace idéale.
Du monde : les auteurs prennent sur leur temps personnel pour venir signer leurs albums. C’est toujours très décevant pour eux quand ils se déplacent pour deux ou trois personnes. Du monde en dédicace, c’est signe que l’album plait, et c’est une bonne nouvelle pour l’auteur et l’éditeur
De la bonne humeur : une dédicace qui se passe bien, c’est aussi une dédicace sans bousculade, sans animosité. Lorsqu’un auteur est très demandé en dédicace, cela tourne parfois à la foire d’empoigne, ce qui gâche un peu la fête… Bref, une dédicace idéale, c’est un auteur et un lecteur contents !

« Lorsqu’un auteur est très demandé en dédicace, cela tourne parfois à la foire d’empoigne, ce qui gâche un peu la fête… »

 

Dédicace – Compte Instagram des Editions Dargaud

 

Néanmoins, ces dédicaces sont pistées par les chasseurs de dédicaces. Qu’appelle-t-on un chasseur de dédicaces ?
On appelle « chasseurs de dédicaces » les personnes qui font toutes les dédicaces, sans distinction, sans goût particulier pour le travail d’un auteur en particulier, mais dans un esprit de collection.

En quoi, les chasseurs de dédicaces sont-ils un problème pour les maisons d’édition ?
Les chasseurs sont des lecteurs, s’ils sont contents, nous le sommes aussi, bien évidemment. Néanmoins, ce sont toujours les premiers dans les files de dédicaces, ils prennent donc la place d’autres lecteurs, moins « au courant » des horaires de dédicaces et des tirages au sort… Les auteurs se plaignent parfois de dédicacer pour le même petit groupe de 20 personnes.
Par ailleurs, les chasseurs sont souvent les plus « passionnés » . Ils sont en cela parfois difficile à gérer parce qu’eux-mêmes, gèrent difficilement la déception d’une dédicace manquée.

Dédicace – Compte Instagram des Editions Dargaud

Quels sont les stratagèmes que mettent en place les maisons d’édition pour tenter d’endiguer ce phénomène?
Nous faisons parfois des tirages au sort, pour laisser la chance à ceux qui ne se seraient pas levés à 4h du matin pour être les premiers de la file !

Quel est le regard des dessinateurs sur ces chasseurs de dédicaces ?
Les auteurs respectent les chasseurs, car ce sont avant tout des acheteurs, des lecteurs.
Mais ils sont parfois lassés de voir les mêmes têtes à chaque dédicace. Et surtout, ils sont conscients que ces gens ne viennent pas pour eux en particulier, mais viennent chercher « une dédicace », parce qu’ils les leur faut toutes. Ce n’est pas très satisfaisant, pour eux. Certains auteurs ont d’ailleurs cessé de dédicacer à cause des chasseurs.

 

« Les auteurs respectent les chasseurs, car ce sont avant tout des acheteurs, des lecteurs. Mais ils sont parfois lassés de voir les mêmes têtes à chaque dédicace »

Dédicace – Compte Instagram des Editions Dargaud

 

Nous avons entendu qu’il y avait un marché parallèle de ventes de dédicaces entretenu par ces chasseurs. Est-ce que cela est vrai ? En quoi cela est-il problématique pour les maisons d’édition et les auteurs ?
Certaines personnes viennent en effet se faire un dédicacer un album pour le vendre ensuite sur Ebay à un prix exorbitant. C’est évidemment très choquant : l’auteur prend sur son temps personnel pour venir dédicacer, il n’est pas rémunéré. La dédicace est censée être un moment d’échange et le dessin, un petit plus symbolique. Revendre un album acheté 20 euros 80 euros parce qu’il contient une dédicace pour laquelle l’auteur n’a pas été rémunéré, c’est clairement se faire de l’argent « sur le dos » des auteurs.

 

« Certaines personnes viennent en effet se faire un dédicacer un album pour le vendre ensuite sur Ebay à un prix exorbitant (…) Revendre un album acheté 20 euros 80 euros parce qu’il contient une dédicace pour laquelle l’auteur n’a pas été rémunéré, c’est clairement se faire de l’argent « sur le dos » des auteurs « 

 

Avez-vous quelques anecdotes croustillantes à nous raconter sur ces chasseurs de dédicaces ?
Certains ont failli se battre, littéralement, pour une dédicace de Marini.
D’autres sont fiers de vous dire qu’ils ont dormi devant les portes du salon pour être les premiers de la file.
D’autres encore ( et ce sont souvent les mêmes ) n’hésitent pas à demander à l’auteur de « dessiner » plus vite, pour être certain d’avoir un dessin avant l’heure de fin de la dédicace.
Mais le plus « marrant », reste l’ouverture du salon d’Angoulême, où des dizaines de « chasseurs » se mettent à courir, tabouret en main, sac à dos bien rempli, pour s’installer devant la file de leur choix.
A Angoulême, vous « entendez » le salon ouvrir ses portes. 10h, le sol tremble : pas de doutes, ce sont les chasseurs de dédicaces.

 

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