Jérôme Blanchet-Gravel : « Le Québec baigne dans le politiquement correct et entre dans la phase de radicalisation du multiculturalisme »

Après l’annulation du spectacle Släv mis en scène par Robert Lepage et Betty Bonifassi, qui devait se produire au Festival International de Jazz de Montréal, la polémique n’en finit plus d’enfler au Québec. La tenue du spectacle Släv a été empêchée suite à la levée de boucliers d’une centaine de manifestants ulcérés par la représentation de la communauté afro-américaine dans une pièce essentiellement jouée par des blancs.

propos recueillis par

Les opposants ont dénoncé une « appropriation culturelle ». L’affaire fait grand bruit au Québec . Nous avons interrogé l’essayiste et auteur québécois Jérôme Blanchet-Gravel qui pense notamment que « le Québec entre dans la phase de radicalisation du multiculturalisme ». Son éclairage est passionnant sur la société québécoise d’aujourd’hui et sur « les dissensions nouvelles et artificielles » qu’il dénonce.

Jérôme Blanchet-Gravel, depuis une dizaine de jours, l’annulation du spectacle Släv au Festival International de Jazz de Montréal agite le Québec. Ces dissensions culturelles et ethniques sont-elles nouvelles au Québec ?
Ces dissensions sont effectivement nouvelles et même artificielles, surtout au Québec, terre paisible qui n’a jamais engendré de véritable racisme. Nous entrons dans la phase de radicalisation du multiculturalisme. Le concept d’appropriation culturelle qu’utilisent les détracteurs du spectacle Släv s’inscrit parfaitement dans la dynamique ségrégative de cette idéologie que j’ai analysée dans La Face cachée du multiculturalisme (Éd. du Cerf, 2018). Les gens pensent que le multiculturalisme, c’est le mélange des cultures, mais c’est plutôt l’enfermement communautaire et racial.

Pour preuve que ces dissensions sont nouvelles et créées artificiellement par la nouvelle gauche, le spectacle Släv avait déjà été présenté au même Festival en 2014, mais sous une forme embryonnaire. C’est ce que m’a appris récemment Christophe Rodriguez, le critique de jazz du Journal de Montréal. Il y a 4 ans seulement, le climat politique était encore totalement différent. La pièce musicale n’avait engendré aucun scandale.

À ce propos, on vous sait engagé sur les questions du multiculturalisme. Qu’est-ce que la polémique Släv dit de la société québécoise aujourd’hui ?
La polémique dit surtout que la société québécoise a évolué dans le sens du multiculturalisme pour se conformer à ses interdits. Malheureusement, le Québec baigne de plus en plus dans le politiquement correct. Le climat intellectuel est actuellement malsain ici. Les points de vue non conformes à la bien-pensance sont pratiquement censurés.
On voit aussi que le Québec semble de moins en moins connaître son histoire, surtout ses jeunes. Le Québec se retrouve, tout d’un coup, à débattre de controverses raciales nées aux États-Unis. C’est comme si le Québec s’américanisait idéologiquement. Aussi, le fait qu’il y ait beaucoup d’anglophones, parmi les détracteurs du spectacle, en dit long sur l’influence du monde anglo-saxon sur le climat politique au Québec.

 

« Le Québec baigne de plus en plus dans le politiquement correct. Le climat intellectuel est actuellement malsain ici. Les points de vue non conformes à la bien-pensance sont pratiquement censurés »

 

Suite à la polémique, le chanteur Moses Sumney a annulé son concert au FIJM et a déclaré : « il n’existe aucune circonstance où il est acceptable que des Blancs interprètent des chansons d’esclaves noirs ». Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Cela me dit que ce chanteur aime se laisser porter par le courant… Mais plus sérieusement, on voit très bien, encore une fois, le résultat du multiculturalisme : les blancs devraient rester entre blancs et les noirs entre noirs, sans partage d’un héritage commun. Le multiculturalisme ramène les questions raciales sur le devant de la scène, alors que les Québécois ne voyaient même plus la couleur de peau des immigrés intégrés. Non seulement ce chanteur ne semble rien connaître à l’histoire du Québec, mais il adhère inconsciemment à une sorte de racisme inversé.

En tant que Québécois, pouvez-vous nous présenter rapidement Robert Lepage, méconnu en France et metteur en scène de Släv ?
Robert Lepage est l’un des dramaturges les plus respectés au Québec. Il est aussi acteur et cinéaste. On lui doit plusieurs pièces encensées par la critique, parmi lesquelles Les Aiguilles et l’opium (1991) et Le Dragon bleu (2001). Il dirige aussi la compagnie artistique Ex Machina, basée à Québec, qui est considérée comme l’un des joyaux créatifs du Québec moderne. Au passage, je souligne que Robert Lepage n’a jamais été vu comme un homme de droite, bien au connaître, ce qui rajoute au ridicule de la polémique. Nous avons affaire à des antiracistes qui protestent contre un spectacle antiraciste. À une nouvelle gauche qui proteste contre une autre gauche en voie d’être dépassée.

 

« Pour Släv, nous avons affaire à des antiracistes qui protestent contre un spectacle antiraciste. À une nouvelle gauche qui proteste contre une autre gauche en voie d’être dépassée »

 

Le chroniqueur Jean-François Nadeau du journal Le Devoir a écrit le 9 juillet dernier dans une tribune : « Dans un monde où les identités sont de plus en plus métissées, comment peut-on aujourd’hui se croire les seuls dépositaires et gestionnaires des douleurs d’une portion de l’histoire universelle ?*». Êtes-vous d’accord ? Quel est votre sentiment à ce sujet ?
Je pense que Nadeau a raison. Cependant, même dans un monde qui ne serait pas métissé, je ne vois pas en quoi censurer une œuvre artistique serait justifié en 2018. Surtout pour la raison invoquée par les manifestants. Il n’existe pas de concept plus ségrégatif que celui d’appropriation culturelle. Selon sa logique, tous les peuples devraient restés purs, immaculés, isolés les uns des autres. Encore une fois, le multiculturalisme est un leurre : rien n’est moins universel que ce programme politique. Qui est plus est, avec son triomphe, nous sommes revenus à l’époque de la censure cléricale.

Selon vous, la direction du Festival aurait-elle dû annuler ce spectacle ?
Absolument pas. La censure de l’art est inacceptable en 2018. Aujourd’hui, certains semblent confondre critique et censure. Ce n’est pas du tout la même chose.

C’est donc une atteinte à la liberté d’expression ?
Certainement. Inutile de s’étendre là-dessus : nous sommes devant l’un des plus graves cas de censure dans l’histoire du Québec. Je suis certain que des livres d’histoire parleront ultérieurement de la controverse ainsi.

Vous écrivez chez nos confrères de Causeur que « Chacun son coin, chacun sa race, chacun son histoire » est la devise de cette nouvelle gauche. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Je veux dire par là que la gauche multiculturaliste a abandonné tout sens commun pour promouvoir l’enfermement identitaire et la régression ethnique. Que ce soit aux États-Unis, au Canada ou en France. Partout, cette gauche fait des ravages. Nous ne sommes plus dans l’universel mais dans le particulier. Nous ne sommes plus dans le registre de l’humanité mais dans celui du repli racial. C’est extrêmement grave.

 

« La gauche multiculturaliste a abandonné tout sens commun pour promouvoir l’enfermement identitaire et la régression ethnique »

 

Est-ce que les Québécois dans leur majorité, selon vous, adhèrent à l’annulation de Släv ?
C’est une bonne question que vous me posez ici. Il est important de souligner que la presse québécoise est quasi unanimement défavorable à la censure de Släv. Et pour une bonne raison : c’est un très grave précédent. Sinon, je pense que la population québécoise donne très majoritairement son appui à Robert Lepage. Les gens sont dépassés par les événements. Certains Québécois ne comprennent tout simplement pas la nature de l’enjeu tellement ce dernier est artificiel. Je répète que le Québec est l’un des endroits les moins racistes au monde. Les nouveaux antiracistes projettent leurs fantasmes de discrimination raciale sur un Québec qui ne se reconnaît aucunement dans cette situation.

 

« En se détachant du Québec, Montréal deviendra une caricature d’elle-même. Il faut souhaiter que Montréal demeure francophone et québécoise »

 

De plus, lorsqu’on sait que la devise de Montréal est « Concordia Salus » (le salut par la concorde). L’identité de Montréal, qui repose sur le dialogue et le compromis, n’est-elle pas en train de se fissurer et peut-être largement au Québec ?
Montréal est une ville qui ne va pas très bien. À plusieurs niveaux. D’abord, on sait que la ville de Montréal a de graves problèmes de gestion des finances publiques. Le problème de la collusion y est également endémique. Le crime organisé est encore très puissant dans la métropole. Mais actuellement, c’est aussi une ville qui essaie de se détacher du reste du Québec pour affirmer une identité distincte qui serait multiculturelle. Plusieurs intellectuels saluent cette orientation. Je n’en fais pas partie. Je pense que Montréal est en train d’adopter certains défauts des grandes villes occidentales où existent des conflits intercommunautaires. En se détachant du Québec, Montréal deviendra une caricature d’elle-même. Il faut souhaiter que Montréal demeure francophone et québécoise.

 

Jérôme Blanchet-Gravel  – Biographie
Le nouveau triangle amoureux: gauche, islam et multiculturalisme (Accent Grave, 2014)
Le retour du bon sauvage: La matrice religieuse de l’écologisme (Boréal, 2015)
La Face cachée du multiculturalisme (Éd. du Cerf, 2018)

 

* Jean-François Nadeau – La patate Släv – Le Devoir – 9 juillet 2018

 

 

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