Hiam Abbass : « Mes plus grands rôles sont ceux des femmes venant d’un pays où elles sont considérées comme un objet »

L’Institut du Monde Arabe abritera, jusqu’au 8 juillet, la première édition du Festival des cinémas arabes. Hiam Abbass, actrice et réalisatrice palestinienne est la présidente d’honneur de cette première édition du festival. Putsch l’a interviewée.

propos recueillis par

Vous  êtes réalisatrice et actrice, qu’est ce que représente pour vous, aussi en tant que femme, d’être présidente d’honneur de ce nouveau festival ?

Dans ma carrière, j’ai toujours défendu des histoires des femmes. D’ailleurs mes plus grands rôles sont ceux des femmes venant d’un pays où elles sont considérées comme un objet, comme des individus qui n’ont pas d’identité à part entière. Le cinéma est un moyen pour moi, de raconter à travers des histoires de faire comprendre au monde certaines situations. Le cinéma est un vrai point de repère. Je suis très honorée d’être la présidente de ce premier festival des cinémas arabes. Les cinéastes et les films du monde arabe sont assez peu représentés en France. C’est très symbolique que cette première édition se passe à Paris à l’IMA qui est l’institution qui doit porter au cœur de la France les voix des artistes issus du monde arabe .

Pourquoi  la mise en place en France d’un tel festival en France est-elle si importante ?

Il existait une biennale qui s’est arrêtée il y a 12 ans. La création de ce festival est un signe très fort envoyé aux cinéastes du monde arabe car il va permettre de discuter avec le public de la place de ce cinéma dans la cinéphilie actuelle. Ce festival ne sera pas seulement l’occasion de faire découvrir des films au public, outre la compétition, le festival rendra hommage à deux très grands cinéastes : le réalisateur libanais Jean Chamoun ainsi que le réalisateur algérien Mahmoud Zemmouri. Le public pourra également participer à un atelier d’écriture de scénarios de court métrage ainsi que des masterclass.

« C’est très important de montrer au travers de l’art qu’il existe des voix talentueuses dans le monde arabe »

 

En quoi les cinémas du monde arabe, encore peu connus en France, peuvent-ils nous apporter une lecture pertinente sur la société ?

Le cinéma est un moyen de communication qui permet de faire la connaissance de ce qui est différent, qui nous pousse à aller vers l’autre et qui aide l’esprit à se débarrasser de certains clichés. La France a toujours été dans la plupart des pays du monde arabe : le pays des Lumières. Grace à ce festival, la France prouve qu’elle est un pays de référence en matière de progrès et d’ouverture d’esprit.
Dans le monde d’aujourd’hui , on le voit avec les migrants en Italie, ou le Brexit par exemple, que notre danger principal est l’isolationnisme et le repli sur soi… C’est important qu’au travers de ce type de manifestations, on laisse la porte ouverte au dialogue. Étant arabe, c’est très important de montrer au travers de l’art qu’il existe des voix talentueuses dans le monde arabe. Par ailleurs, la France est une terre multiculturelle et je crois que c’est important pour les enfants d’immigrés d’envoyer ce signal. On est sur la route de la réconciliation. Et seule la culture permet cela.

« La France est une terre multiculturelle et je crois que c’est important pour les enfants d’immigrés d’envoyer ce signal. On est sur la route de la réconciliation. Et seule la culture permet cela »

 

Contrairement aux idées reçues, ce sont souvent des femmes dans le monde arabe – réalisatrices, actrices et productrices – qui créent le débat, prennent la parole, ébranlent le patriarcat et parviennent à faire bouger les lignes. Est ce que vous ressentez cela ?

En effet. Cependant, si je me base sur ma carrière, beaucoup d’hommes ont travaillé main dans la main avec moi. C’est certain que, dans la plupart des pays arabes, le combat des femmes reste difficile. Il faut à tout prix souligner le courage de ces femmes qui, au travers de l’art notamment, se battent pour le progrès et l’égalité des droits.

« Dans la plupart des pays arabes, le combat des femmes reste difficile »

Avez-vous des réalisateurs favoris ?

Malheureusement, en tant que présidente je m’en tiendrai à mon devoir de réserve.

En tant que réalisatrice, vos choix artistiques sont-ils liés à vos opinions de citoyenne ?

Bien évidemment, mon travail le prouve. Je ne sépare jamais ma pensée politique de mon travail artistique. A mon sens quand la politique échoue, la culture est une valeur refuge. Il en va de notre responsabilité, en tant que cinéaste de prendre le relais et d’éveiller les consciences, même si cela prend du temps et n’aura pas forcément d’effet immédiat… Le cinéma a souvent permis même après plusieurs années voire décennies à faire bouger les lignes. Je milite pour la culture, mais je n’aime pas qu’on galvaude ce concept qui m’est si cher. Ce festival est une plateforme qui rassemble et fait entendre des voix. Il est la preuve que les choses bougent dans le monde arabe. Pour moi, c’est cela la liberté.

Du 6 au 24 juillet se tiendra le festival d’Avignon où vous jouerez un spectacle qui parle justement de liberté…

Je jouerai dans La France contre les robots et autres textes de Georges Bernanos. J’aime beaucoup cet auteur qui était tout autant un témoin engagé de l’Histoire, qu’un romancier « qui a juré de nous émouvoir », au travers d’une vérité âprement disputée. Il y a une réplique que j’apprécie car elle résonne avec l’actualité du monde d’aujourd’hui : « La liberté de notre pensée se conquiert chaque jour contre nous-mêmes, contre nos habitudes, nos préjugés » C’est magnifique n’est-ce pas ? ( Rires).

L’actualité politique est marquée, aussi, par les événements à Gaza, en tant que citoyenne palestinienne, que pensez-vous du rôle de l’ONU ? Appréciez-vous la réaction de notre président Emmanuel Macron? En fait-il assez ?

C’est toujours délicat pour un artiste de donner ses opinions politiques, je préfère les garder pour moi. En revanche, je suis en perpétuel questionnement. Ce qui se passe en Palestine me touche aux entrailles… Il faut mettre en lumières les voix palestiniennes qui essaient de faire comprendre leur détresse et soutenir les artistes. Macron n’est pas tant le problème que les politiciens sur place…
Je suis heureuse de rencontrer quand je viens en France des gens qui sont sensibles à la cause palestinienne… Mais soyons honnête, peu de gens comprennent réellement ce qui s’y passe , et il faut changer cela. Il faut à travers l’éducation , en montrant des témoignages et des films la réalité, les enjeux de cette région du monde pour que les plus jeunes générations et les autres comprennent la désarroi de ce peuple et les raisons de sa grande colère.

Découvrez le initiatives organisée par le Festival des Cinémas arabes dans cette fiche

 

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